Chapitre 40 : Aaron - Partie 2

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  Un sourire en coin malicieux horriblement craquant fendit son visage. Dieu que c'était horripilant ! Ça ne faisait que renforcer son faciès absolument magnifique. Apollon lui-même n'aurait pas osé rivaliser avec lui lors d'un concours de beauté.

  –Ainsi vous avez été capable de reconnaître le roumain... déclara-t-il en s'appuyant à l'avant de son bureau. De quelle contrée d'Europe de l'Est vos parents ou grands-parents sont-ils originaires ?

  –Je ne...

  Il m'interrompit d'un petit tss-tss de réprimande tout à fait sérieux.

  –Pas la peine de perdre votre salive à essayer de me convaincre du contraire. Non seulement vous vous appelez Anna, mais vous pourriez être la définition de l'expression « beauté slave ».

  Je me renfrognai et ne lui fis pas l'honneur de lui répondre.

  –Pourquoi avez-vous parler en roumain ? répliquai-je à la place. Qu'avez-vous dit à votre employé que vous ne vouliez pas que j'entende ?

  –Que vu votre charme ravageur, je préférai qu'une fille vienne nous servir. Malheureusement, aucune n'est disponible.

  –Oh vraiment ? Et qu'en est-il d'A... d'Abigail et... et les deux autres que ce cher Dragomir à évoquer, hein ?

  Mes capacités cérébrales étaient peut-être diminuées par le litre d'alcool fort que j'avais englouti comme un trou, je l'avais quand même entendu !

  –Disons qu'elle pourrait être aussi attirées par vous.

  –Oh...

  Elles étaient de l'autre bord.

  –Mais ce n'est pas une raison ! repris-je soudain après quelques secondes de flottement. Vous ne pouvez pas adapter les serveurs en fonction de leur orientation sexuelle !

  –Vu votre attraction, ça vaut mieux, rétorqua-t-il.

  –Vous me donner beaucoup trop de crédits.

  –Oh non, je ne pense pas, assura-t-il avec sévérité.

  Son regard s'attarda sur moi et une pointe de malaise m'envahit. Je n'aimais pas cette façon qu'il avait de m'observer, avec une intensité oppressante. Alors que je reculais d'un pas, la majeure partie de sa sévérité quitta ses traits et l’ébauche de son sourire en coin revint. Ça chassa d’un coup ma nervosité.

  –Et donc, pour en revenir à ma question, plutôt ukrainienne ou russe ?

  Dieu que j’avais envie de lui faire bouffer son petit air supérieur !

  –Je suis à moitié russe, m'emportai-je. Heureux ? Maintenant que les présentations sont faites, monsieur Joseph, puis-je partir ? (Il secoua la tête.) Mais pourquoi ?!

  –Vous savez pourquoi, je vous l’ai déjà dit à plusieurs reprises.

  –Que vous préfériez me garder le temps que vos gorilles virent le pervers, très bien. Mais ça ne doit pas prendre trois heures ! Ils doivent d'ailleurs avoir déjà terminé !

  –Écoutez, je connais Rudy depuis de longues années et vous tripoter comme il l'a fait ne lui ressemble pas du tout. Il devait être sous l'emprise d'une drogue. Donc mes gorilles, comme il vous plaît à les appelez, vont non seulement le sortir, mais aussi l'interroger et voir s'il y a d'autres personnes concernées. Ce qui risque de prendre du temps.

  Mon ivresse ne m'empêcha pas de reconnaître que ça avait du sens. Cependant...

  –Y a pas une porte de service par laquelle je pourrais passer ? Comme ça j'ai pas besoin d'attendre.

  –Je préférerais que vous patientiez, répliqua-t-il.

  Une vague d'irritation se propagea dans mes veines.

  –Si vous ne me dites pas où elle est, j'appelle les flics.

  Il n'avait pas le droit de me cloîtrer ici contre ma volonté !

  Contre toute attente, un sourire amusé apparut à la commissure de ses lèvres.

  –Mais je vous en prie, faîtes donc. Je vous laisserais leur expliquer chez qui vous avez fait votre fausse carte d'identité.

  Eh merde ! Même si je n'avais jamais eu l'intention de mettre ma menace à exécution, vu que mon téléphone se trouvait en pièces détachées dans l'appartement, j'avais espéré que ça l'intimiderait assez pour qu'il me laisse sortir. Sauf que j'avais oublié cette maudite carte.

  –D'ailleurs, je ne connais toujours pas votre nom de famille, Anna.

  –Et bien vous devrez vous contenter de mon prénom.

  Toujours appuyé contre son bureau, il pencha la tête sur le côté, puis m'observa de haut en bas. Je me retrouvai à nouveau dans la peau d’un cochon d’inde sujet d’une expérience durant toute son analyse. Alors qu'il arrivait au bout de mes cuissardes, son regard remonta d'un coup au niveau de mon visage et se plongea dans le mien. Ce fut si soudain que je n'eus pas le temps de détourner les yeux. La puissante attraction qu'il exerça sur moi me pétrifia, me coupa le souffle et répandit une nouvelle brume dans mon esprit.

  Non !

  Tandis que je cherchais à repousser ce brouillard indésirable, Aaron se redressa dans un mouvement souple et s'approcha d'un pas noble, presque félin.

  –Quel est votre nom complet, Anna ?

  –Non... protestai-je faiblement.

  L'éclat hypnotique de ses yeux se décupla et me saisit encore plus.

  –Votre nom, répéta-t-il plus fermement en se penchant vers moi.

  J'eus beau serrer les dents, mes mâchoires s'écartèrent d'elles-mêmes.

  –Je...

  Tout mon corps se tendit.

  –Je... Je...

  Je luttais tant que la crispation de mes muscles s'accentua au point de devenir douloureuse. Puis soudain, ce fut comme si un élastique cédait.

  –J'ai dit non, putain ! Arrêtez de faire ça !

  –Faire quoi, Anna ? Je désire juste connaître votre nom, n'avez-vous pas envie de me le dire ?

  Toujours aussi suave, sa voix doucereuse caressa ma peau, y déclencha une vague de frisson, chercha à se glisser en moi. Pourtant, cette fois-ci, j'arrivai à la repousser.

  –Faire ça ! Ce truc avec votre voix et vos yeux ! Vous êtes quoi, une espèce d’hypnotiseur ?!

  L'air plus intrigué qu'autre chose par mon éclat, il se redressa et croisa les bras sur son torse.

  –Vous êtes une jeune fille vraiment curieuse, pensa-t-il tout haut.

  –Quoi ?

  C'était lui qui cherchait à m'hypnotiser, ou je ne sais trop quoi et c'était moi la bête de foire ? C'était le monde à l'envers, ma parole !

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Il n'y avait pas de réelle nuit pour les habitants de la station spatiale impériale Arankyr. Les ouvriers habitaient là avec leurs familles depuis des générations. Ils passaient, pour la plupart, toute leur vie sur ce cailloux dérivant au beau milieu du vide spatial, accueillant de temps à autre des vaisseaux impériaux en voyage.
Les demeures des civils étaient réunies en une forêt d'immeubles s'amoncelant sur la face inutilisée de la station. Le roc semblait hérissé de pointes d'où perçaient quelques lumières. C'étaient les habitations des civils, qui jaillissaient de la station et plongeaient dans l'espace. Chaque tour était assez grande pour que des centaines de familles y résident. Chaque famille avait un étage, et l'on pouvait déterminer leur niveau de richesse selon s'ils étaient à la pointe avec une vue sur l'immensité de l'espace ou si leur résidence était dans les abysses ténébreux projetés par l'ombre des plus hautes tours.
Dans l'un de ces milliers d'appartement, la famille Koussoupov vivait selon un train de vie très moyen.
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Aussi, les parents de la famille Koussoupov comptaient sur leurs enfants pour dormir à un rythme régulier par eux même. Mais ils comptaient surtout sur la grande sœur, Irina, pour coucher son petit frère.
Irina était une fille de seize ans, comme tous les habitants de la station Arankyr elle était albinos, mais elle avait teint une mèche de ses cheveux en violet par souci purement esthétique. Ce jour là, alors que ses parents étaient au travail, elle jouait à des jeux vidéo. Lorsque soudain, son petit frère apparut dans son champs de vision.
Aussitôt elle coupa la console avant que son frère de sept ans ne puisse voir l'image en trois dimension de son avatar arrachant à main nue la tête d'un cavalier mongol de l'armée de Gengis Khan, et elle s'exclama sur un ton de reproche qui dissimulait son énervement:
- "Krell, pourquoi tu ne dors pas ?"
Le petit garçon se frotta les yeux en disant:
- "Je peux rester avec toi ? Je dormirais plus tard."
Sachant qu'il ne ferait que la gêner et réclamerait de jouer lui aussi, Irina décida qu'il n'en était pas question.
- "Pourquoi tu ne veux pas dormir ?" Demanda-t-elle.
- "J'ai peur qu'il y ait un Kruds qui rentre dans ma chambre."
Il y a peu, des soldats qui passaient par la station avaient fait courir le bruit que la race belliqueuse des Kruds gagnait du terrain et que certains de leurs vaisseaux venaient par ici. Malgré les chances infinitésimales qu'ils trouvent la station, le peuple en était resté terrifié pendant de longs mois. Certains disaient même avoir aperçu les silhouettes de leurs vaisseaux depuis les plus hautes spires de la station. Et même s'ils avaient finalement été écrasés par l'armée impériale, certaines rumeurs prétendaient que des navettes de sauvetage avaient pu mener quelques rescapés jusqu'à la station Arankyr. Bien évidemment, le gouvernement de la station s'était empressé de démentir cette légende ridicule, mais les gamins continuaient de se raconter ce genre d'histoires pour se faire peur.
Irina soupira, puis elle eut une idée. Elle demanda à Krell de l'attendre, tandis qu'elle allait dans sa chambre et fouillait en vitesse. Elle revint quelques instants plus tard, tenant d'un air triomphant une vieille peluche grise ressemblant à une sorte d'ours patibulaire avec une gueule de crocodile et portant une casquette semblable à celle des commissaires politiques de l'empire. Devant le regard surpris de Krell, Irina déclara avec assurance:
- "Ceci est un authentique Chtazyr, plus connu sous le nom d'anti Kruds 9000. Avec ça, tu as l'assurance qu'aucun alien n'osera t'approcher.
Elle mît la peluche dans les mains de Krell, puis le mena jusqu'à son lit tandis qu'il contemplait la peluche d'un air hagard.
Quand l'enfant fut alité, il demanda d'un ton incrédule:
- "Ça va vraiment faire fuir les Kruds?
- Bien sûr." Irina s'assit à côté de lui." Pour preuve, je vais te raconter une histoire. C'est l'histoire d'un preux soldat de l'empire pendant la première guerre contre les Kruds."
Elle marqua une pause pour donner de l'effet, et s'accorder le temps d'imaginer la suite. Puis elle se lança:
- "C'était un soldat impérial qui avait beaucoup combattu pour protéger les humains contre les nombreux aliens qu'il y a dans la galaxie. Son nom était…" elle hésita un instant," Krem. Il s'appelait Krem Ling de Lafoch." Irina sourit, fière du nom pompant qu'elle avait trouvé. "C'était un homme courageux, mais les autres soldats ne l'étaient pas. Pendant cette guerre, beaucoup d'hommes étaient comme toi tout à l'heure, terrifiés à l'idée d'affronter ces choses horribles.
- Ah bon? Même les soldats ils ont peur!" Fit Krell en serrant la peluche.
- "Beaucoup d'entre eux avaient peur. Peur de voir ces choses surgir de nulle part et les trucider dans leur sommeil. Mais aussi peur de les voir sur le champs de bataille. C'est au point que certains soldats préféraient fuir que combattre. Les commissaires avaient beau les encourager, les invectiver, ou exécuter les plus lâches, rien n'y faisait. Si bien qu'à un moment, tout le monde s'était enfui sauf Krem Ling de Lafoch, qui se retrouva tout seul face à l'armée ennemie.
- Mais comment il a fait tout seul contre une armée? Il s'est pas fait tuer?
- Au moment où il constatait qu'il était seul, il constata qu'il y avait un petit animal qui se tenait à côté de lui. C'était un Chtazyr. Exactement comme celui que tu tiens. Sans la casquette bien sûr. Le petit animal était caché dans une dune de sable et seule sa tête dépassait, mais Krem Ling de Lafoch le voyait très bien qui le regardait fixement. Il tenta d'abord de le chasser, lui donna même un coup de pied, mais rien n'y fit. La petite créature restait près de lui et revenait chaque fois qu'il l'éloignait. Finalement, Krem décida de garder son énergie pour les Kruds, et se prépara à combattre.
Il n'avait aucun espoir de gagner, les Kruds étaient innombrables. Krem Ling de Lafoch vit un alien lui bondir dessus en agitant ses tentacules; mais c'est à ce moment là que l'animal, qui était resté dissimulé sous le sable, sortit de sa cachette et, sans aucune hésitation, bondit sur le Kruds.
L'alien poussa un cri, et tous les autres l'imitèrent. La terreur des Kruds à la vue du Chtazyr dépassait de loin celle des soldats humains, et même s'ils étaient des milliers, les aliens détalèrent en hurlant.
Le Chtazyr les regarda d'abord s'enfuir, puis il se lança à leur poursuite comme un prédateur fondant sur ses proies. Il les rattrapa et les tua tous en un rien de temps.
- Vraiment ?" Fit Krell, un peu sceptique.
- "Tout à fait. Krem Ling, sauvé, devait apprendre plus tard que cet animal était un prédateur impitoyable aux yeux des Kruds. Le Chtazyr est un animal qui se nourrit uniquement de Kruds. Il est capable de rester immobile en hibernation pendant des années, mais sitôt qu'il voit des Kruds, il leur bondit dessus et les dévore. Crois moi, avec ça tu n'as rien à craindre. Aucun Kruds n'osera t'approcher à moins d'un kilomètre. Ce Krem Ling de Lafoch dont je te parlai a été décoré pour avoir découvert le point faible des Kruds. Sitôt qu'on fait venir un Chtazyr sur le champs de bataille, il fait un massacre. Bien sûr ça ne sert pas dans les batailles spatiales, mais tant qu'on en a quelque part, aucun Kruds ne peut nous menacer.
- Je vois…" le petit garçon hésitait. Malgré son air sceptique, il serrait fermement la peluche contre son cœur. Irina comprit qu'il n'était pas bête au point de complètement lui faire confiance, mais qu'il avait envie de croire à cette histoire. Pour bien le convaincre, Irina ajouta d'une voix qui se voulait tendre:
- "Tu sais, jusqu'ici je dormais toujours avec, mais comme je m'inquiète pour toi j'ai décidé de te le donner. Tu peux dormir avec tout le temps à partir de maintenant. Même si moi maintenant je vais un peu avoir peur, mais bon, c'est pas grave du moment que toi tu es en sécurité."
L'enfant acquiesça, et s'allongea, l'air songeur.
Irina éteignit la lumière et sortit, laissant son frère dormir. Mais bien loin d'aller elle même dormir, elle se précipita sur sa console, obnubilée par son nouveau jeu vidéo inspiré de l'antique histoire de la vieille terre. Elle avait hâte de rencontrer le personnage virtuel de Gengis Khan qu'elle trouvait délicieusement charismatique.
Pendant ce temps, Krell s'endormait lentement. Il serrait la peluche patibulaire contre son cœur. Mais la tête affreuse de l'animal dépassait de sa couverture.

Des tentacules s'agitèrent dans les conduits d'aération. Un ligament de chair passa par les barreaux et les retira un à un. Puis une masse molle et informe se comprima pour passer par l'ouverture. Un mollusque tentaculaire rampa sur le sol, et se redressa lentement. Ses appendices s'agitaient lentement, et une voix faible et sifflante murmura:
- "Skvllyyktch skratc goltgum!" Un soupir. "Je meurs… je n'ai ni bu ni mangé pendant des semaines… je ne produis plus assez de mucus… Aussi, je suis désolé petit humain, mais je vais devoir te manger. Depuis des mois je survis en traînant dans les conduits d'aération. Cela ne pourra plus durer longtemps. Sinon je vais mourir."
Bien qu'il soit en train de dormir, le visage de l'enfant parut de crisper.
- "Je suis désolé. Je ne veux pas mourir. Même s'il peut paraître révulsant de manger la chair d'une créature intelligente… je suis dans une situation où je pourrais presque manger l'un des miens. Alors manger un humain…"
La masse de tentacules bougea lourdement. Rampant difficilement sur le sol sec.
- "Zyrcghlou Chtyglou! Ta chair… ton sang… tes os… c'est ignoble… mais peu importe. Tu me permettras de reprendre des forces. Je suis désolé. Je suis…"
La voix s'arrêta brusquement. Dans le peu de lumière que laissait filtrer la porte et qui éclairait vaguement les murs, on pouvait voir se dessiner l'ombre d'une créature étrange avec une gueule immense garnie de crocs.
La masse de tentacules frissonna, puis un tentacule se souleva et s'approcha de l'enfant.
Assis sur le torse de l'humain dans une posture grotesque, une créature velue souriait de toutes ses dents pointues. Ses yeux noirs renvoyaient des reflets lumineux où se lisait une lueur de défi, qui, mêlée à son sourire, lui donnait l'air sadique du prédateur qui attend que sa proie tombe dans son piège.
Un sifflement se fit entendre.
- "L'anathème !"
Puis la masse de tentacules s'activa à une vitesse incroyable, remontant dans le conduit d'aération en quelques secondes avant de disparaître dans les ténèbres.

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Plus nous espérons, et moins nous y arrivons.
Plus nous attendons, et moins nous survivons.


Quand on aime, on vit, on meurt.
Quand on aime, on rit, on pleure.
On pleure plus qu'on ne rit, on ne rit moins qu'on pleure.


Laisser partir l'être tant aimé et détesté, c'est ça, au fond, la vraie destinée de l'humanité.


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