Chapitre 39 : La boîte - Partie 2

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  Il s'exécuta. Je bus derechef mon verre d'une traite et enchaînai ainsi trois shoots supplémentaires avant de sentir l'alcool me monter à la tête. Sur ma demande, le serveur me prépara ensuite un mojito. Le coude sur le comptoir et la joue écrasé contre mon poing, je touillai dans ma boisson avec le pic, observant d'un œil absent le petit tourbillon qui se créait à la surface, les feuilles de menthes qui tournoyaient à l'intérieur, mon reflet légèrement déformé par la condensation sur la surface du verre…

  Aurais-je dû me douter de quelque chose avant aujourd'hui ? Y avait-il eu un autre signe que cette maudite maladie qui aurait dû me mettre la puce à l'oreille ? me faire comprendre que je vivais dans un mensonge ? qu’Ilya et moi n’étions pas les enfants de Nick Baskerville ? Une intense vague de colère me gagna à nouveau. Dire que pendant des années, ma génitrice m'avait blâmé pour la mort de mon frère alors qu'elle savait...

  Mes doigts se resserrèrent autour du pic et le verre explosa d'un coup. J'eus un brusque mouvement de recul.

  –Oh là, s'exclama le barman. Attention. Que s'est-il passé ?

  –Je... ne sais pas, murmurai-je.

  Il avait juste éclaté, sans raison, comme tout ce qui avait implosé dans mon appartement. Hébétée, je fixai les débris coupants éparpillés devant moi tandis que le serveur les retirait. Puis il me prépara à nouveau un mojito.

  –Voilà, ma belle. Offert par la maison, précisa-t-il en le faisant glisser jusqu'à moi.

  Je rapprochai la boisson de moi avec méfiance, touillai à l'intérieur, puis en bus une grande lampée. La magie de l'alcool entra en action et une partie de ma tension se relâcha. Après avoir repris quelques gorgées, je m’affalai sur le bar et recommençai à la remuer.

  Qui d'autre était au courant de la vérité ? Mon pè... Nick ? Vu comment il traitait Ashley alors qu'elle était sa propre fille, il ne m'adresserait pas la parole s'il savait, c'était certain. Ash ? Même si elle était médecin, elle devait être aussi dans l'ignorance ; jamais elle ne m'aurait menti, pas elle. Et cet homme, savait-il qu'il avait des enfants ? D'ailleurs, quel était son histoire avec ma menteuse de génitrice ? Avaient-ils eu une liaison sérieuse ou Ilya et moi n'étions que le fruit d'une erreur d'un soir ?

  Sans cesser de brasser mon mojito, je me tournai vers la piste grouillante de monde, les danseuses sur leur barre dans les airs, le carré VIP... Qu'est-ce que je faisais ici, sérieusement ? Oui, boire allait me permettre d'oublier la pire soirée de ma vie, le temps d'une nuit, et me faire rouler sur le bar, mais à quoi ça allait m'avancer ? Quand je me réveillerais avec une putain de gueule de bois, je me rappellerais tout et rien n'aurait changé. Pourquoi n'y avait-il pas de Je découvre que mon père n'est pas mon père et que ma génitrice est la pire connasse que l'univers ait jamais créée, pour les nul ? J'en aurais bien eu besoin pour me conseiller car je ne savais pas du tout quoi faire à présent. Prétendre que tout était normal ou exposer la vérité à cette menteuse ? Me connaissant, je serais incapable de me tenir à côté d'elle et faire comme si de rien n’était. Et il restait le problème de son amant... Devais-je me lancer à sa recherche ? Mes investigations ne seraient pas trop complexes : il me suffisait de demander la liste des trois survivants de l'oculorapacis, de regarder quel homme me ressemblait le plus et voilà, le tour serait joué !

  … Mais ai-je seulement envie de le rencontrer ?

  Avant que je ne puisse la retenir, une larme glissa sur ma joue. Excédée, je la chassai d'un geste sec. Il était hors de question que je me remette à pleurer comme dans la voiture ! que je verse une larme de plus à cause d'elle, de son mensonge. Refoulant mes troubles, j'arrêtai de touiller dans mon mojito comme une grand-mère dans son thé, le vidai cul sec, puis commandai des tequilas frappées. Tant que je songerais encore à ma situation, je n'aurais pas encore assez bu.

  Un vague brouillard finit par occulter mes pensées après quelques shoots supplémentaires. Un sourire satisfait aux lèvres, je finis mon dernier verre, payai mon gentil barman, puis descendis du tabouret. Il était temps de se remettre à danser ! Tandis que je retournais sur la piste, je remarquai qu'une poignée de VIP me fixait depuis leur tribune. M'avaient-ils reconnue malgré mon maquillage ? Pff. Aucune idée. Et de toute façon, je m'en fichais.

  Pompette, je me lâchai davantage que la première fois et me laissai complètement aller, allant jusqu’à sauter plusieurs fois pour essayer d'atteindre le socle d'une barre de pool dance, située deux bons mètres au-dessus de ma tête. Pourquoi étaient-elles si hautes ? Moi aussi je voulais grimper dessus.

  La réalité finit cependant par me rattraper au bout d’un pauvre quart d’heure, à peine : avec tout ce que je venais de boire, ma vessie criait grâce. Le pas mal assuré, je me dépêchai de me rendre aux toilettes et bousculai un homme dans ma précipitation.

  –Désolée, marmonnai-je en reprenant ma route.

  Mais une main glaciale se referma sur mon poignet et me bloqua brusquement dans ma lancée. Surprise, je me retournai et croisai le regard du gars que j'avais heurté.

  –Pas si vite, dit-il d'une voix suffisamment forte pour se faire entendre malgré la musique.

  Il tira sur mon bras et je me retrouvai plaquée contre son torse. Tous mes muscles se crispèrent.

  –Une fille comme toi ne devrait pas être seule, ajouta-t-il à mon oreille.

  –Je ne suis pas seule, rétorquai-je. Lâchez-moi !

  Je tentai de me sortir de son étreinte, en vain ; il ne bougea même pas d'un millimètre. Bon sang, ce qu'il était fort ! Toujours comme si je ne luttais pas entre ses bras, il me fit pivoter pour me placer dos à lui, puis se mit à danser en m'entraînant avec lui dans le mouvement.

  Mais putain !

  Alors que j'allais lui donner un coup, il dégagea mes cheveux de mon épaule et son souffle caressa ma gorge. Cette sensation me pétrifia.

  –Tu sens tellement bon..., murmura-t-il.

  Ses lèvres effleurèrent ma peau. Je revins brusquement à moi et mon coude partit en arrière. Il heurta de plein fouet le torse de l'homme, pourtant, il ne broncha pas plus. Une vague de panique me gagna. Avais-je bu au point de ne plus avoir la force de me défendre ? J'avais beau me débattre, l'inconnu continuait à bouger comme si de rien n’était : toujours en nous faisant onduler ensemble, il huma le creux de mon épaule, m'embrassa à nouveau le cou. Un frisson de dégoût me traversa. Sans réfléchir, je lui donnai un violent coup de talon dans le tibia et enfin, ce pervers réagit. Mais pas comme je l'aurais voulu. Au lieu de me lâcher, il me tourna d'un coup vers lui, les doigts fermement plantés dans mes épaules, puis plongea son regard dans le mien. Mes poumons se bloquèrent.

  Qu'est-ce que...

  Alors qu'il était tout à fait normal lorsque je l'avais bousculé, ses pupilles étaient désormais complètement dilatées et les veines de ses yeux avaient éclaté, formant un réseau complexe dans le blanc de ses prunelles.

  –Arrête de bouger, m'ordonna-t-il sèchement.

  Mon corps se pétrifia à ses mots. Littéralement figée entre ses mains, je ne réagis pas du tout en sentant sa joue glaciale effleurée la mienne tandis qu'il se penchait vers mon cou pour l'embrasser une seconde fois.

  Bouge...

  Sa langue passa sur ma peau.

  Mais bouge, putain !

  Je retrouvai d’un coup le contrôle de mon corps et eut un mouvement de recul, mais l'homme me ramena aussitôt vers lui et me pinça fermement l'arrière de la nuque. Je me pétrifiai encore dans un geignement étouffé.

  –Bon sang... susurra-t-il après une profonde inspiration, la tête de nouveau enfoui dans le creux de mon cou.

  Alors que sa prise se resserrait sur ma nuque, m’arrachant un second gémissement de douleur, je sentis ses lèvres s'entrouvrir contre ma gorge, puis ses dents toucher ma peau. Des bras puissants jaillirent soudain de la foule et m’arrachèrent brutalement des griffes du pervers. Ce fut si rapide que je ne compris pas ce qu’il se passait avant de me retrouver plaquer contre le torse d’un autre homme. Un râle de frustration s'éleva dans mon dos.

  –Fais un seul pas, Rudy, et je te brise les jambes, cingla le nouvel arrivant.

  Malgré son ton tranchant, le brin suave et profond de sa voix propagea un violent frisson sous ma peau. Même si je ne l'avais entendue qu'une fois, je l'aurais reconnu entre mille.

  Aaron...

  Interdire, je cherchai à relever la tête pour regarder son visage et m'assurer que je ne rêvais pas, mais il posa une main sur mon crâne pour me maintenir contre son torse.

  –Rends-la moi, rétorqua le type qui me tenait encore un instant plus tôt. J'ai juste besoin de...

  –De sortir, le coupa Aaron. Sortez-le d'ici. Maintenant !

  Son ordre fusa dans la boîte et déclencha une vague d'agitation. Avant que je comprenne ce qu'il se passait, il m'entraîna avec lui à travers la foule : nous étions flanqués de deux armoires à glace qui la fendaient sans aucune difficulté, tel Moïse devant les eaux. Où allions-nous ? Après ce qu'il venait de m’arriver, je ne voulais pas m'attarder une seconde de plus ici ! Je tentai de m'écarter d'Aaron, mais il me ramena immédiatement contre lui.

  –Laissez-moi partir ! m'emportai-je.

  En un clin d'œil, il se trouva face à moi, mon menton en coupe entre ses doigts pour me forcer à lui accorder mon attention. Mon regard se perdit dans ses incroyables yeux violets. J'eus du mal à respirer.

  –Je le ferai, assura-t-il, mais pas tout de suite. Alors pour le moment, suivez-moi.

  Son ton était descendu d'une octave à la fin de sa phrase et donna à ces derniers mots plus de poids. Ils s'insinuèrent en moi, résonnèrent au plus profond de mon être, dans chacune de mes cellules. Dans un état second, je lui emboîtai le pas dès qu'il se remit en marche.

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