Chapitre 38 : Harpie féroce - Partie 3

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  Mes muscles se tendirent à cette idée. Ma mère avait beau être cruelle, pourquoi aurait-elle menti ? Ça n'avait aucun sens ; elle n’aurait rien à y gagner. J'avais beau essayé de me convaincre de son ignorance – certaines maladies rares sont parfois aussi inconnues des médecins –, son malaise en présence du docteur Wilson me revenait à chaque fois en tête. Elle n’aurait jamais réagi ainsi à l’évocation de l’oculorapacis si elle n’avait rien su à son sujet. Elle aurait encore moins jeté le docteur à la porte. Car c'était exactement ce qu'elle avait fait : dès qu'il avait prononcé ce nom, elle lui avait dit qu'il était temps de partir et l’avait sorti de ma chambre. Tous ces signes appuyaient son mensonge. Il me manquait juste la raison.

  Le ventre de plus en plus noué, je me concentrai à nouveau sur les résultats de mes recherches.

  « Pour qu'une fille soit atteinte, il faut donc qu'elle ait hérité d'un chromosome X malade de sa mère et un de son père. Cependant, dans le cas de l'oculorapacis, les garçons atteints ne vivent pas assez longtemps pour pouvoir transmettre leur matériel génétique. »

  « Sur les 70 enfants traités, seuls 3 ont survécu au-delà de leurs 11 ans. »

  La maladie était restée masculine car les garçons mourraient trop jeunes pour avoir des descendants. Mais c'était sans compter sur ces trois enfants. Puisqu'ils avaient survécu, ils avaient pu vieillir, fondé une famille et transmettre leur chromosome malade à leurs filles. Si j’étais bien touchée, mon père devait forcément être l'un d'eux ; c'était la seule explication logique pour que je sois malade !

  Sauf que la vue de mon paternel n'avait rien d'incroyable. Il était même légèrement myope. Son acuité visuelle avaient-elle diminué avec l'âge ?

  Un profond malaise se répandit dans chaque parcelle de mon corps. J'avais un très mauvais pressentiment et une petite voix tentait de s'insinuer dans mon esprit. Refusant de l'écouter, je la repoussai. Tout ce que j'avais déduis jusqu’à présent n'était que des théories. Et elles le resteraient tant que je n'aurais pas de preuve irréfutable pour les confirmer.

  Ou tant qu’un médecin ne m’aurait pas donné son avis sur la question.

  Mon regard glissa vers mon téléphone. L'estomac rongé par l'angoisse, je m'en saisis et fis défiler ma liste de contacts. Qui devais-je interroger ? Pas ma mère ; si j'avais raison sur son mensonge, je ne croirais plus un traître mot sortant de sa bouche. Ashely ? Non plus – je ne voulais pas lui en parler avant d’en savoir plus. Ce qui ne me laissait plus qu'une seule option. Après une longue hésitation, je l'appelai. La première sonnerie eu à peine le temps de retentir et d'empirer mon malaise qu'il décrocha

  –Mademoiselle Baskerville, me salua le docteur Wilson. Y a-t-il un problème ? Avez-vous à nouveau soigné quelqu'un ?

  –Non, pas du tout, je.... (Ma gorge se serra.) Je suis désolée de vous appeler aussi tard, mais j'ai quelques questions à vous poser.

  –À quel sujet ?

  –L'oculorapacis.

  Un lourd silence s'ensuivit et s’étala sur de longues secondes. Alors que je commençais à croire qu'il avait raccroché, il reprit la parole.

  –Je vous écoute.

  Sa voix plus grave que d'habitude ne m'aida pas à me détendre, mais je pris sur moi.

  –Est-ce que je l'ai ?

  Si je m'étais trompée, rien ne servait de creuser davantage. Bon sang, je voulais m'être trompée ! Tout serait plus simple.

  Les mots que je souhaitais entendre ne furent malheureusement pas ceux du docteur.

  –Oui, vous l'avez.

  Mon pressentiment revint aussitôt, plus imposant, plus menaçant, et opprima ma poitrine. Crispée, je fermai les yeux et tentai respirer normalement malgré ce poids.

  –Mademoiselle Baskerville, voulez-vous qu'on se retrouve pour en discuter ? me proposa le docteur.

  –Non, c'est bon, j'ai juste deux questions supplémentaires. Si je suis malade, ça veut dire que mon père fait partie des trois enfants ayant survécu grâce à l'essai du traitement ?

  –C'est exact.

  –Dans ce cas, sa vue a-t-elle pu diminuer avec l'âge, au point qu'il devienne myope ?

  –Non.

  Une lame s'enfonça brutalement dans mon cœur. L'ensemble de mes muscles se pétrifia, le monde autour de moi sembla disparaître. Mon corps tout entier refusait d'accepter cette réponse. Je ne pouvais pas, ne voulais pas y croire, c'était impossible. Il devait se tromper.

  Au plus profond de moi, pourtant, je savais que c'était la stricte vérité. Je le savais déjà depuis cinq minutes. La petite voix avait voulu me le dire mais j'avais fait la sourde oreille.

  Ma gorge se noua tant que j'en eus le souffle coupé.

  Je n'étais pas la fille de Nick Baskerville.

  Alors qui étais-je vraiment ?

  Un rire hystérique s'échappa de mes lèvres. Ma vie n'était qu'un mensonge, une énorme blague dont le monde entier pouvait profiter.

  Anastasia Baskerville, jeune actrice montante.

  Anastasia Baskerville, tête d'affiche de Manor et Éternelle.

  Anastasia Baskerville, récompensée d'un Golden Globe.

  Anastasia Baskerville, nominée aux Oscars.

Anastasia Baskerville.

  À lui seul, mon nom était un mensonge qui avait berné des millions de personnes.

  –Mademoiselle Baskerville ? m’interpella le docteur. Vous êtes toujours là ?

  En l’entendant m’appeler ainsi, une colère sans nom déferla dans mes veines, plus violente, plus brûlante que jamais.

  –Je ne suis pas plus Baskerville que vous !

  Sans prendre le temps de raccrocher, je balançai mon téléphone dans un hurlement de rage

  Un énorme fracas assourdissant retentit lorsqu'il toucha la télévision. Écrans, ampoules, vitres, cadres photo, miroirs, tout ce qui était en verre implosa autour de moi. Des milliers d'éclats coupants volèrent de tout côté, l'obscurité engloutit l'appartement. Dans la confusion, je réagis à peine, pensant tout juste à protéger mon visage.

  Le silence retomba aussi vite que l'explosion avait éclaté. Lentement, je baissai mes bras et balayai le salon d'un œil hagard. D'innombrables morceaux de verre jonchaient le sol. Le vent glacial s'engouffrait par les cadres vides des fenêtres. Les faibles lueurs extérieures projetaient des ombres inquiétantes sur le parquet constellé d’éclats. Le souffle d'une déflagration n'aurait pas fait plus de dégât.

  Mes poumons n'arrivaient pas à se remplir. L’incompréhension provoqué par ce tableau s'ajouta au poids de la trahison qui comprimait ma poitrine, comme si une tonne de briques s'était effondrée dessus. Les bouts de verres crissèrent sous mes pieds alors que je reculais d'un pas. Je ne pouvais pas rester ici, au milieu ce chaos, dans cet appartement qu'elle avait acheté.

  Repenser à ma génitrice raviva son mensonge et enflamma à nouveau les flammes de colère qui couvaient sous ma peau. Des larmes de rage me montèrent aux yeux. Je récupérai mes clefs de voiture, me couvris grossièrement, puis quittai l'appartement en trombe. Sans refermer derrière moi, je dégringolai les escaliers et courus jusqu'à ma berline. Mes mains se mirent à trembler dès que je me retrouvai à l'intérieur de l’habitacle. Je voulus mettre la clef dans le contact, mais leur agitation s’accentua et je finis par faire tomber le trousseau par terre.

  –Merde !... Merde ! Merde ! Merde ! Merde ! MERDE !

  Je jurai et me déchaînai sur le volant pendant plusieurs minutes, le frappant jusqu'à en avoir mal en main. Puis une première larme glissa entre mes cils et je craquai : je m'écroulai contre le dossier, le visage caché derrière mes mains, et un sanglot déchirant franchit mes lèvres. Rage, tristesse, trahison, abandon, impuissance, incompréhension… une tornade de sentiments me déchirait de l'intérieur. Jamais je n'avais eu aussi mal. J’avais tout enduré avec ma mère, mais ça ?! Ses coups ressemblaient à de douces caresses en comparaison avec la violence de son mensonge.

  De peur de m'effondrer complètement, je découvris mon visage pour m'accrocher au volant, puis relevai la tête dans une inspiration chevrotante. Mes paupières se rouvrirent en même temps et mon regard croisa celui d'une jeune femme dans le rétroviseur intérieur. Une jeune femme au visage ravagé des larmes, aux traits tirés et aux yeux rouges, bouffis, l'air complètement perdue. Elle avait même le nez qui coule. La totale.

  Elle faisait pitié.

  Je faisais pitié.

  Le tumulte d'émotions qui se déchaînait en moi retomba d'un coup et mes pleurs se stoppèrent. Avec un reniflement bruyant, j'essuyai mes joues, me mouchai et récupérai mes clefs.

  Cette fois-ci, je n'eus aucun problème à les mettre dans le contact. Je démarrai sans plus attendre et pris la route, m'éloignant enfin de cet appartement et tout ce qu'il représentait.

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