Chapitre 37 : Gouffre - Partie 2

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  Ma jambe s'agitait nerveusement. Adossée contre le mur à côté de la salle de chimie, j'inspectai à nouveau le couloir, puis vérifiai mes messages sur mon portable. La sonnerie venait de retentir et Sissi n'avait toujours pas pointé le bout de son petit nez.

  Qu'est-ce qu'elle fabrique ?

  Ce n'était pas du tout son genre d'être en retard, ni d'ignorer ses SMS ! Pourtant, elle n'avait pas non plus répondu aux miens.

  –Mademoiselle Baskerville, m'interpella Madame Dixon en passant la tête par l'embrasure de la porte. Je sais que votre fidèle acolyte n'est pas encore là, mais il est temps de rentrer dans la salle à présent. Je viens de distribuer le contrôle.

  Je me moquais de ce test comme de la dernière pluie, mais je finis par la suivre après un dernier coup d'œil pour le couloir. Un polycopié rempli de formules et de questions m'attendait sur mon bureau. Je m'y affalai, me penchai dessus, et dus me rendre à l'évidence que j'allais me taper une taule. Si mes chances d'avoir une bonne note n'étaient déjà pas bien élevées la vieille, elles s'étaient effondrées depuis : mon esprit n'arrivait pas à se concentrer sur le sujet, ne cessant de se tourner vers Sinéad. Sans aucune conviction, je me saisis d'un stylo.

  Deux coups retentirent sur la porte au même moment.

  –Entrez, autorisa Madame Dixon tandis que je relevais la tête.

  Le battant s'ouvrit sur Sinéad.

  –Je suis désolée pour mon retard, s'excusa-t-elle en entrant.

  –C'est vous qui serez pénalisée car vous avez perdu dix minutes pour votre test, rétorqua notre professeur. Enfin... Tenez.

  Sissi alla récupérer le polycopié qu'elle lui tendait, puis s'assit à un bureau du premier rang. À aucun moment elle ne m'avait regardé.

  Les deux heures de contrôle me parurent encore plus longues que d'habitude. Toutes les deux minutes, mon attention se portait vers Sinéad qui gardait le nez rivé sur ses feuilles. Une certaine tension finit par me gagner et elle ne me quitta qu'au retentissement de la sonnerie. Nous allions enfin pouvoir parler.

  Du moins, le pensais-je.

  En une seconde, Sinéad donna son contrôle à notre professeur, rangea ses affaires, puis fila à l'anglaise.

  –Hé, Sissi !

  Elle ne se retourna pas et s'engouffra dans le couloir.

  Bon sang !

  Je m'empressai de l'imiter mais je ne fus pas assez rapide : lorsque je sortis de la salle, elle avait déjà disparu. Mon malaise revint au galop. Plus de doute possible, elle cherchait à m'éviter. Ou plutôt, à éviter notre conversation.

  C'était pourtant mal me connaître si elle pensait pouvoir y échapper. La situation était trop importante pour que je ferme les yeux.

  D'un pas vif et déterminé, je pris la direction de son prochain cours. Malgré le flot d'élèves de plus en plus dense sur mon chemin et ceux qui essayaient d'avoir mon attention, l'écart entre nous se réduisait de plus en plus. Jusqu'à ce qu'elle se glisse dans sa salle. Je tentai de la suivre quand même, mais son professeur, planté comme un I devant la porte tel un cerbère, ne me laissa pas passer.

  –Vous n'avez rien à faire ici, Mademoiselle Baskerville, répétait-il.

  Avant que je n'abdique et me rende à mon propre cours, mon regard s'attarda encore un instant sur Sissi, le nez à nouveau plongé dans son cahier.

  Je n'avais toutefois pas dit mon dernier mot.

  Une heure et demie plus tard, mon pauvre professeur de mathématique me regarda quitter sa salle, impuissant. Je retournai à celle de Sinéad et m'installai par terre.

  Voilà...

  Elle pouvait sortir aussi vite qu'elle le voulait, elle ne pourrait pas m'esquiver.

  Alors que la patience était loin d'être l'une de mes qualités, j'attendis trente minutes par terre sans ressentir la moindre irritation, puis me relevai en un saut à la sonnerie. Je me plaçai devant la porte et me transformai en filtre : tout le monde pouvait passer, sauf Sissi.

  Ma meilleure amie ne fut pas la première à mettre les pieds dans le couloir, contrairement à ce que je pensais. Les élèves défilèrent devant mes yeux un à un, sans que sa chevelure de feu n'en fasse partie, puis le professeur sortit à son tour et...

  Et personne ne le suivit.

  Intriguée, j'entrai dans la pièce pour la découvrir complètement vide. Mes paupières cillèrent plusieurs fois. Mais où était passé Sinéad ? Je ne pouvais pas l'avoir loupée. À moins qu'elle ne se soit rendue dans l'une des salles voisines pour sortir !

  Je me précipitai vers la porte qui menait dans la pièce à droite et la trouvai verrouillée. Pivotant sur mes talons pour aller tester celle de gauche, mon corps se pétrifia soudain.

  Là, au milieu de la salle, Sinéad se dirigeait à pas de loups vers la porte principale. Mes yeux s'agrandirent de stupeur. Putain mais d'où sortait-elle ?

  –Sissi ?

  Elle se pétrifia aussitôt, puis, lentement, tourna sa tête vers moi, l'air ahuri.

  –Comment peux-tu...

  –Comment je peux quoi ? repris-je en la rejoignant.

  Elle cilla plusieurs fois, puis secoua la tête.

  –Rien... C'est rien, murmura-t-elle, toujours perturbée, laisse tomber. Je dois y aller.

  D'un bond, je me plaçai devant elle et claquai la porte dans mon dos. Sinéad se crispa.

  –Ana...

  –Je veux juste te parler de tu sais qui.

  Son visage devint encore plus pâle que d'habitude. Elle déglutit avec difficulté.

  –Et moi, je n'ai vraiment pas envie d'en parler, rétorqua-t-elle d'une voix blanche.

  Elle tenta de me contourner ; je m'interposai à nouveau.

  –S'il te plaît, insistai-je.

    –Je sais que tu n'approuves pas cette relation, donc pourquoi s'attarder sur ce su...

  –Je m'inquiète pour toi ! l'interrompis-je.

  Ses traits se tendirent davantage. Mal à l'aise, elle détourna le regard, rajusta la sangle de son sac, son manteau, son écharpe, en profita pour passer une main sur sa cicatrice.

  –En plus, que comptes-tu faire ? ajoutai-je. Me fuir continuellement ? Ne plus jamais m’adresser la parole ?

  Ses paupières se fermèrent. Plusieurs secondes passèrent, puis elle prit une profonde inspiration et reposa enfin les yeux sur moi. Une lueur d'appréhension et d’incertitude brillait à l’intérieur.

  –Tu n'as pas à t'inquiéter pour moi. Je sais ce que je fais.

  –Vraiment ? Alors pourquoi restes-tu avec lui s'il te trompe ? Tu es une fille censée, Sinéad, tu ne devrais pas te laisser marcher sur les pieds ainsi.

  –Il n'a pas... C'était plus fort que lui.

  La tension dans mes épaules s'accentua. Encore ces mots.

  –Sissi, c'est juste une excuse. Même si refréner ses envies peut être difficile, ce n'est jamais impossible. S’il t’a trompé plusieurs fois, ça ne peut même pas être catégorisé d'accident.

  –Non, ce n'est pas seulement une excuse, assura-t-elle en secouant la tête. Il... Laisse tomber. Je ne veux vraiment pas en parler. Tu ne peux pas comprendre ce qu'il y a entre nous.

  –Évidemment ! Comment pourrais-je même essayer puisque vous refuser de vous expliquer ?

  La culpabilité envahit son regard et je m'en voulus aussitôt d'avoir haussé le ton. J'étais en colère contre Trevor, pas contre elle.

  Un lourd silence suivit mon emportement. Alors que Sinéad avait de nouveau détourné les yeux, mon attention était toujours concentrée sur elle. La voir ainsi, aussi mal à l'aise, repliée sur elle-même, me peinait.

  –Je suis désolée, Sissi. Je n'aurais pas dû élever la voix. Je veux juste ce qu'il y a de mieux pour moi.

  –Je sais, murmura-t-elle, et je te remercie de t'inquiéter pour moi, ça me touche. Mais tu n'as pas à t'en faire. Même si les apparences et ses actions ne jouent pas en sa faveur, il... il est sûrement ce qu'il y a de mieux pour moi. Alors s'il te plaît, arrête de chercher la petite bête. Lui et moi sommes... ensemble et ça ne changera pas. Il va falloir te faire à cette idée.

  Ses hésitations et sa voix moins assurée qu'elle voulait le faire croire ne me convainquirent pas. J'allais poursuivre, mais Sissi reprit la parole avant que je prononce un mot.

  –Maintenant, si tu veux bien, j'aimerais qu'on passe à autre chose.

  Je refermai la bouche et, à contrecœur, opinai. Si je continuai à insister, Sinéad se braquerait et se fermerait seulement plus. Cependant, je ne comptais pas non plus laisser les choses en l'état. Il y avait un vrai problème dans leur relation et j'avais bien l'intention de mettre le doigt dessus.

  En me voyant hocher de la tête, les épaules de ma meilleure amie retombèrent et un timide sourire souleva ses lèvres.

  –Merci.

  –C'est normal.

  On sortit de la pièce sans ajouter un mot, puis, toujours en silence, on se rendit à la cantine. Une vilaine tension nous accompagna tout du long. Elle sembla s'atténuer lorsque nous rejoignîmes les autres pour le déjeuner, même disparaître sous nos rires collectifs, mais il n'en était rien. Ce n'était qu'une illusion ; elle était toujours là, tapie dans l'ombre.

  Et jusqu'à la fin de la journée, elle ne nous quitta pas. Sa relation inexpliquée avec Trevor avait instauré une distance insupportable entre nous. Je détestai ça. Sissi et moi nous avions été inséparables dès notre rencontre. Elle était la seconde sœur que je n'avais jamais eue. Jamais, au grand jamais, un gouffre pareil nous avait séparé.

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