Chapitre 32 : Rumeurs - Partie 1

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  Sinéad poussa les portes de la cantine et nous nous retrouvâmes mêler à la file d'estomacs sur patte qui attendaient leur tour. La délicieuse odeur de friture qui embaumait la salle me fit saliver comme pas permis. Malgré l'envie pressante de satisfaire mes papilles, je fis attention à ne toucher personne en me servant. Perdre connaissance dans un lieu aussi bondé était bien la dernière chose dont je rêvais.

  –Tweedledum et Tweedledee ! nous héla Aurora.

  Sissi et moi levâmes toutes les deux les yeux au ciel mais nous la rejoignîmes quand même, elle et les autres filles.

  –Puisque tu m'as affublée de cet horrible surnom, je me sens dans l'obligation de t'en donner un aussi, déclarai-je en m'installant à ses côtés. Que penses-tu de Judas ?

  Elle ouvrit la bouche, prête à protesté.

  –Mon T-Shirt ? enchaînai-je avant de lui en laisser la possibilité, un sourire mauvais aux lèvres. On a passé deux heures ensemble et tu ne m'as rien dit, sale traîtresse. Pour la peine...

  Je lui volai une poignée de frites et la dévorai bien lentement en la regardant droit dans les yeux. Comme d'habitude, elles étaient divines, mais les avoir dérobées à quelqu'un les rendait encore meilleure.

  –Entre ça et tes mitaines, j'ai seulement cru que tu voulais lancer une nouvelle mode, se défendit-elle d'une voix innocente.

  Je haussai un sourcil dubitatif.

  –Je n'en doute pas un seul instant.

  Surtout que je n'avais pas juste inversé l'avant de l'arrière ou l'endroit de l'envers, non. C'était trop courant. Tout mon T-Shirt était retourné. Aucun doute que ce style vestimentaire ferait un carton.

  –Et puis, madame se plaint, mais elle ne s'est toujours pas rhabillée correctement, rétorqua-t-elle.

  Elle chercha à me chiper une frite à son tour. Ma main se referma autour de son poignet.

  –Si tu tiens à la vie, je ne ferais pas ça, gloussa Sissi.

  J'offris un sourire digne d'une psychopathe à Aurora, ce qui la fit éclater de rire.

  –Ah là là, toi et la bouffe. T'es pire qu'un pitbull.

  En sentant sa main se libérer de mes doigts, je me figeai. Je l'avais touchée sans m'en rendre compte.

  –Ana ?

  Je revins à moi. Sinéad me regardait d'un drôle d'œil.

  –Tout va bien ?

  –Oui, pourquoi ?

  Comme si de rien n'était, j'engloutis une nouvelle frite. Le regard de ma meilleure amie s'attarda sur moi, mais elle n'insista pas et la conversation reprit son cours. Je réussis à y participer par réflexe alors que mon esprit se trouvait à des années lumières de là. Aurora n'était pas malade mais elle avait un handicap : elle n'entendait que de l'oreille droite. La gauche ne percevait strictement aucun son. Pourtant, quand j'avais empoigné son bras, il ne s'était rien passé. Aucun feu dévorant ne s’était déclenché.

  Un micro soupir m'échappa. Les mitaines fonctionnaient. Tant que je les portais, je ne devrais pas avoir de problème.

  Plus détendue, je revins à la réalité et me concentrai sur la discussion pour essayer de rattraper le fil. Avant que je n'en aie l'occasion, Paul se glissa sur le banc, à côté de moi. Je me retrouvai écrasé entre lui et Aurora. Envahissant ? Pas du tout.

  –Un souci, Paul ? demandai-je en essayant de repartir à la conquête de mon territoire injustement perdu.

  Cet idiot bougea à peine.

  –J'ai l'air d'avoir un problème ? contra-t-il.

  Non, pas vraiment. Il ressemblait plus à un gamin qui vient de découvrir ses cadeaux de Noël qu'à celui qui vient de voir le Croque-mitaine. Ses yeux étincelaient.

  –Vous ne devinerez jamais ce que...

  –Dans ce cas balance, m'impatientai-je.

  –OK. Alors, hier soir, je jouais à Ligue of Legend avec des potes. Trevor était de la partie et à un moment... j'ai entendu la voix d'une fille dans son micro.

  –Et ?

  Si c'était ça qui le mettait dans tous ses états, il en fallait peu. Après tout, ce n'était pas comme si notre Don Juan changeait de plan cul tous les soirs.

  –Je sais bien qu'il se tape une tonne de nanas, mais c'était la première fois que j'en entendais une en jouant avec lui et ce n'est pas tout. Le plus intéressant, c'est ce qu'elle a dit.

  Il se pencha vers nous, comme pour nous confier un secret qui ne devait être révélé sous aucun prétexte, et on l'imita toutes.

  –Elle n'a pas parlé très fort, mais je suis sûre qu'elle a dit : « Qu'est-ce que tu veux qu'on mange ce soir ? »

  –Ce soir ? répéta Lucinda en insistant bien sur le « ce ».

  –Ça signifie que c'est récurrent ! s'exclama Tiffany.

  –Oh merde, me dit pas qu'il a une meuf ! lâcha Aurora.

  –Une seconde, une seconde, intervins-je. On se calme. C'était peut-être sa grande-sœur.

  Ils se tournèrent tous vers moi, yeux écarquillés.

  –Sa grande-sœur ? Il a une grand-sœur ?

  J'opinai.

  –La vache, lâcha Paul. J'étais pas au courant. Trey l'a jamais mentionnée. Quelqu'un d'autre le savait ?

  Les filles secouèrent toutes la tête. Leur attention se reporta alors sur moi. La façon dont ils me regardèrent fut plus éloquente que s'ils m'avaient questionnée à haute et intelligible voix.

  –Je l'ai croisée quand j'ai quitté son appartement, expliquai-je.

  J’avais d’ailleurs été aussi surprise que les autres. Avant qu’elle ne se présente, je n’avais jamais entendu parler d’elle. Je n’avais pourtant pas douté une seule seconde de leur filiation : cheveux d’un magnifique blond cendré, yeux taillés dans la glace et physique avantageux, elle ressemblait beaucoup à son frère.

  Un sourire lubrique fendit les lèvres de Paul.

  –C’était après avoir couché avec lui ? me taquina-t-il en me donnant un coup de coude.

  Je ne pris pas la peine de lui répondre.

  –Quoi qu'il en soit, continuai-je. C'était sûrement elle. Je vous rappelle qu'on parle de Trevor. Le gars qui s'était presque donné pour défi de coucher avec toutes les filles du lycée avant d'avoir son diplôme.

  –C'est vrai, admit Tiffany, mais ça expliquerait enfin pourquoi il a décidé de rester à New York.

  Déstabilisée par sa réponse, je fronçai les sourcils.

  –Comment ça ? Vous aussi vous l’ignorez ?

  Je pensais être la seule dans le noir.

  –Du bal de fin d'année jusqu'à la fin des vacances d'été, Trevor n'a donné de nouvelle à personne, m'expliqua Lucinda. Il a arrêté de venir au lycée après le bal, n'était même pas là pour la remise de diplôme, n'a pas répondu de toutes les vacances... Silence radar total. Puis il est réapparu comme une fleur à la rentrée universitaire de Columbia.

  –Où était-il passé ?

  –A priori, il a fait un petit tour du monde.

  –Et il ne vous a pas expliqué pourquoi il avait changé d'université ?

  –Non. Enfin, pas vraiment. Il a dit que trop de filles allaient se languir de lui s'il partait à Stanford.

  Ouais, et moi je n'étais pas une Minipouss blanche comme un cul mais une grande perche d'un mètre quatre-vingt-quatre au teint de latinos.

  –Bref, personne ne sait pourquoi il est resté. Mais s'il s'est trouvé une copine à New York...

  Il avait très bien pu échanger Stanford pour Columbia afin de ne pas s’éloigner d’elle. Je comprenais le résonnement de Lucinda, cependant...

  –On l'a vu il y a quelques jours avec Sissi et il allait rejoindre deux filles en porte-jarretelles.

  Ma meilleure amie confirma d'un hochement de tête.

  –Peut-être que c'était l'une des deux, glissa Paul. Je le vois pas se caser comme ça. Il a dû se prendre une meuf ouverte, qui veut bien qu'il aille voir à droite et à gauche.

  En effet, ça ressemblait déjà plus à notre casanova. Mais s'était-il vraiment trouvé une copine ? Mon esprit avait du mal à associer les mots « Trevor » et « en couple ». Et puis, il restait la possibilité que la fille que Paul avait entendue soit sa sœur…

  Ce voleur de place tapota la table, comme un roulement de tambour.

  –J’ai réussi à dénicher sa nouvelle adresse. Qui veut se joindre à moi pour faire le guet devant chez lui et en savoir plus ?

  Me demander si je voulais participer à une planque digne du FBI pour découvrir le fin mot de cette histoire revenait à agiter un paquet de friandises devant mes yeux. Bien sûr que j’en avais envie ! Malheureusement, je déclinai l’invitation.

  –Vraiment ? s’étonna Paul.

  –Oui, je n’ai pas le droit de sortir de chez moi.

  Vu que je l’avais déjà fait la veille, mieux valait ne pas retenter le diable tout de suite.

  –Mais je vais passer ses réseaux sociaux au peigne fin, ajoutai-je.

  Peut-être avait-il lâché des indices involontaires.

  Le sourire de Paul s’agrandit.

  –Je te reconnais bien là, Baskerville. Qui d’autre ?

  –Je passe mon tour, fit Sissi. Il peut faire ce qu'il veut, ça ne nous regarde pas.

  Cette réponse ne m’étonnait pas d’elle.

  Lucinda refusa également – elle avait déjà quelque chose de prévu pour ce soir – mais Tiffany et Aurora acceptèrent. On discuta de leur planque jusqu'à la fin du repas.

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