Chapitre 32 : Rumeurs - Partie 1

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  Merde, merde, merde, merde.

  Qui n'avait pas entendu ses dix réveils ? Bibi. Qui venait seulement d’émerger parce que son chauffeur l'avait appelée après avoir attendu dix minutes dehors ? Bibi. Qui devait se préparer en moins de cinq minutes, montre en main, alors qu'elle avait la tête dans le cul ? Encore bibi ! Le tiercé gagnant !

  J'enfilai les premières fringues qui me tombèrent sous la main, puis descendis les escaliers en trombe. Mon corps de Hobbit noyé sous une énorme doudoune et une écharpe de quinze mètres de long, je plongeai la main dans le sac en tissu sur l'îlot de la cuisine et en sortis des mitaines. L'une des nombreuses paires que j'avais achetées la veille. Qui aurait cru qu’il en existait autant ? Mitaines en cuir style biker, mitaines en laine, mitaines en tissu, mitaines de sport... Il y en avait pour tous les goûts ! Ne voulant pas m'attarder trop longtemps dans les magasins – car quelqu'un qui dissimule son visage sous une écharpe et ses yeux sous des lunettes de soleil en intérieur n'a rien de suspect – je m'étais contentée de prendre tous les types de mitaines proposés par la boutique, soit une dizaine. Si j'étais condamnée à en porter jusqu'à la fin de mes jours, c'était le minimum vital. Enfin, je n'étais toujours sûre de rien. Peut-être que je les avais achetées pour rien. J'allais voir ça aujourd'hui.

  Une fois la paire en laine fourrée dans ma poche, je quittai mon appartement et m'empressai de rejoindre Logan. Il m'ouvrit la portière.

  –Désolée, glissai-je en m'installant sur la banquette arrière.

  –Ce n'est pas moi qui vais être en retard.

  Touché.




  Pour quelqu'un qui avait commencé la journée avec presque une heure de retard, je n'en avais plus que cinq minutes à mon arrivée à Harrington. Un nouveau record ! Pourtant, je ne jubilais pas. Blodwyn ne m'avait toujours pas rappelée alors j'avais espéré parler avec Sinéad avant les cours. Il ne me restait plus qu'à supporter deux heures de torture arithmétiques, suivies d'une aussi longue séance de psychologie à présent.

  Après avoir vérifié une dernière fois que mes mitaines couvraient bien mes paumes, je toquai sur la porte de la salle.

  Les cours furent aussi barbants que prévu et semblèrent s'allonger seconde après seconde. Lorsque la sonnerie retentit enfin, je m'éclipsai en vitesse. À cause du monde présent dans les couloirs, je glissai mes mains dans mes poches. Le test mitaine aurait lieu quand je l'aurais décidé, pas parce que je touchais quelqu'un par inadvertance.

  En arrivant au niveau de mon casier, j'aperçus une belle rousse ouvrir celui voisin du mien. Je sautillai pour la rejoindre.

  –Hey, belle gosse !

  Elle me jeta un rapide coup d'œil. Un sourire amusé fleurit sur ses lèvres.

  –Hey, miss-j'ai-bientôt-vingt-ans-mais-je-ne-sais-toujours-pas-m'habiller.

  –Quoi ?

  Elle agita son doigt devant ma poitrine. Je baissai les yeux et compris enfin ce qui n'allait pas : mon T-Shirt était à l'envers.

  –Évidemment, personne n'a pensé à me prévenir avant toi, soupirai-je.

  Un petit rire lui échappa.

  –Ça t'étonne ?

  –Pas vraiment.

  –Alors... (Elle referma son casier d'un coup de fesses) Grosse migraine, hier ?

  –On peut dire ça, confirmai-je en me dirigeant vers la cantine. D'ailleurs, en parlant d'hier...J'ai essayé de contacter ta mère, mais je n'ai pas réussi à l'avoir et elle ne m'a toujours pas rappelée.

  –Ah oui, désolée. Elle est très occupée en ce moment et je ne crois pas qu'elle ait son téléphone sur elle. Tu veux que je lui transmette un message ? À moins que tu l'aies appelée pour avoir quelque chose contre ta migraine. Si tu me dis de quoi il s'agit, j'irais faire un tour dans sa boutique pour te le chercher.

  Je secouai la tête.

  –Ni l'un ni l'autre. En fait, j'avais quelques questions sur votre don.

  Elle cilla plusieurs fois, surprise.

  –Notre don ? répéta-t-elle.

  –La capacité de voir les auras. Est-ce que vous l’aviez déjà à votre naissance ou vous avez dû vous entraîner pour y parvenir ?

  Sissi pencha la tête sur le côté d'un air interrogateur.

  –Pourquoi ces questions ?

  Quelle était la probabilité qu'elle me demande ça ? Cent pour cent. Avais-je donc préparé ma réponse ? Absolument pas. Je n'étais toujours pas parvenue à me décider. Michael mis à part, je parlais de tout avec Sissi. En plus, elle était la personne la plus ouverte d'esprit que je connaissais avec Blodwyn. Jamais elle ne se moquait de moi quand j'évoquais les fantômes. S'il y avait bien des personnes avec qui je pouvais parler de ce qui m’arrivait, en dehors du docteur Wilson, c'était elles.

  Pourtant, pour une raison que j'ignorais, je préférais en découvrir un peu plus avant de tout lui raconter.

  Je m'éclaircis la voix.

  –Parce qu'à cause de ma migraine, j'ai repensé à la fois où tu as retrouvé mes lunettes grâce à la trace que j'ai laissée dessus, commençai-je. J'ai trouvé ça génial. En fait, à chaque fois que tu me parles de ton don, je trouve ça génial. Alors je me dis que si ce n'est pas héréditaire, tu pourrais m'apprendre.

  Je m'en voulais de lui mentir comme un arracheur de dents mais j'allais jusqu'au bout, ajoutant l'effet « étoiles plein les yeux » à mes mirettes.

  Une légère grimace déforma les lèvres de Sissi.

  –J'aurais aimé t'apprendre, mais je crois bien que c'est héréditaire. Je les voyais déjà toute petite.

  Je lâchai un soupir résigné plus que convainquant.

  –Tant pis pour toi.

  Un sourcil perplexe se haussa sur son front.

  –Pour moi ?

  –Oui. Je vais être obligée de t'embêter chaque fois que je perdrais mes lunettes.

  –N'importe quoi.

  Je battis innocemment des cils avant de reprendre.

  –Et dis-moi, si c'est héréditaire, de qui ta mère tient cette faculté ? Mami Ni'Meallan ou Papi Mac'Meallan ?

  –De ma seanmhair.

  Il me fallut quelques secondes pour me rappeler que ce terme signifiait grand-mère.

  –Et avant ?

  Sinéad haussa les épaules.

  –Aucune idée. Je n'ai jamais demandé.

  Mami Ni'Meallan, Blodwyn, Sissi. Le don de voir les auras ne touchait-elle que les femmes de sa famille ? Comme aucune des trois n'avait de frère, je ne pouvais pas en être certaine. En revanche, ma théorie sur l'hérédité semblait vraiment se confirmer. Restait à découvrir si c'était aussi le cas pour mes nouvelles capacités ou celle du docteur Wilson. Dans la mesure où il ne connaissait pas son père, que le mien se trouvait... quelque part sur cette bonne vieille planète Terre, et que ma mère risquait de me faire interner si je me trompais, ça allait être du gâteau.

  En parlant de gâteau...

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Il n'y avait pas de réelle nuit pour les habitants de la station spatiale impériale Arankyr. Les ouvriers habitaient là avec leurs familles depuis des générations. Ils passaient, pour la plupart, toute leur vie sur ce cailloux dérivant au beau milieu du vide spatial, accueillant de temps à autre des vaisseaux impériaux en voyage.
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Aussitôt elle coupa la console avant que son frère de sept ans ne puisse voir l'image en trois dimension de son avatar arrachant à main nue la tête d'un cavalier mongol de l'armée de Gengis Khan, et elle s'exclama sur un ton de reproche qui dissimulait son énervement:
- "Krell, pourquoi tu ne dors pas ?"
Le petit garçon se frotta les yeux en disant:
- "Je peux rester avec toi ? Je dormirais plus tard."
Sachant qu'il ne ferait que la gêner et réclamerait de jouer lui aussi, Irina décida qu'il n'en était pas question.
- "Pourquoi tu ne veux pas dormir ?" Demanda-t-elle.
- "J'ai peur qu'il y ait un Kruds qui rentre dans ma chambre."
Il y a peu, des soldats qui passaient par la station avaient fait courir le bruit que la race belliqueuse des Kruds gagnait du terrain et que certains de leurs vaisseaux venaient par ici. Malgré les chances infinitésimales qu'ils trouvent la station, le peuple en était resté terrifié pendant de longs mois. Certains disaient même avoir aperçu les silhouettes de leurs vaisseaux depuis les plus hautes spires de la station. Et même s'ils avaient finalement été écrasés par l'armée impériale, certaines rumeurs prétendaient que des navettes de sauvetage avaient pu mener quelques rescapés jusqu'à la station Arankyr. Bien évidemment, le gouvernement de la station s'était empressé de démentir cette légende ridicule, mais les gamins continuaient de se raconter ce genre d'histoires pour se faire peur.
Irina soupira, puis elle eut une idée. Elle demanda à Krell de l'attendre, tandis qu'elle allait dans sa chambre et fouillait en vitesse. Elle revint quelques instants plus tard, tenant d'un air triomphant une vieille peluche grise ressemblant à une sorte d'ours patibulaire avec une gueule de crocodile et portant une casquette semblable à celle des commissaires politiques de l'empire. Devant le regard surpris de Krell, Irina déclara avec assurance:
- "Ceci est un authentique Chtazyr, plus connu sous le nom d'anti Kruds 9000. Avec ça, tu as l'assurance qu'aucun alien n'osera t'approcher.
Elle mît la peluche dans les mains de Krell, puis le mena jusqu'à son lit tandis qu'il contemplait la peluche d'un air hagard.
Quand l'enfant fut alité, il demanda d'un ton incrédule:
- "Ça va vraiment faire fuir les Kruds?
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Elle marqua une pause pour donner de l'effet, et s'accorder le temps d'imaginer la suite. Puis elle se lança:
- "C'était un soldat impérial qui avait beaucoup combattu pour protéger les humains contre les nombreux aliens qu'il y a dans la galaxie. Son nom était…" elle hésita un instant," Krem. Il s'appelait Krem Ling de Lafoch." Irina sourit, fière du nom pompant qu'elle avait trouvé. "C'était un homme courageux, mais les autres soldats ne l'étaient pas. Pendant cette guerre, beaucoup d'hommes étaient comme toi tout à l'heure, terrifiés à l'idée d'affronter ces choses horribles.
- Ah bon? Même les soldats ils ont peur!" Fit Krell en serrant la peluche.
- "Beaucoup d'entre eux avaient peur. Peur de voir ces choses surgir de nulle part et les trucider dans leur sommeil. Mais aussi peur de les voir sur le champs de bataille. C'est au point que certains soldats préféraient fuir que combattre. Les commissaires avaient beau les encourager, les invectiver, ou exécuter les plus lâches, rien n'y faisait. Si bien qu'à un moment, tout le monde s'était enfui sauf Krem Ling de Lafoch, qui se retrouva tout seul face à l'armée ennemie.
- Mais comment il a fait tout seul contre une armée? Il s'est pas fait tuer?
- Au moment où il constatait qu'il était seul, il constata qu'il y avait un petit animal qui se tenait à côté de lui. C'était un Chtazyr. Exactement comme celui que tu tiens. Sans la casquette bien sûr. Le petit animal était caché dans une dune de sable et seule sa tête dépassait, mais Krem Ling de Lafoch le voyait très bien qui le regardait fixement. Il tenta d'abord de le chasser, lui donna même un coup de pied, mais rien n'y fit. La petite créature restait près de lui et revenait chaque fois qu'il l'éloignait. Finalement, Krem décida de garder son énergie pour les Kruds, et se prépara à combattre.
Il n'avait aucun espoir de gagner, les Kruds étaient innombrables. Krem Ling de Lafoch vit un alien lui bondir dessus en agitant ses tentacules; mais c'est à ce moment là que l'animal, qui était resté dissimulé sous le sable, sortit de sa cachette et, sans aucune hésitation, bondit sur le Kruds.
L'alien poussa un cri, et tous les autres l'imitèrent. La terreur des Kruds à la vue du Chtazyr dépassait de loin celle des soldats humains, et même s'ils étaient des milliers, les aliens détalèrent en hurlant.
Le Chtazyr les regarda d'abord s'enfuir, puis il se lança à leur poursuite comme un prédateur fondant sur ses proies. Il les rattrapa et les tua tous en un rien de temps.
- Vraiment ?" Fit Krell, un peu sceptique.
- "Tout à fait. Krem Ling, sauvé, devait apprendre plus tard que cet animal était un prédateur impitoyable aux yeux des Kruds. Le Chtazyr est un animal qui se nourrit uniquement de Kruds. Il est capable de rester immobile en hibernation pendant des années, mais sitôt qu'il voit des Kruds, il leur bondit dessus et les dévore. Crois moi, avec ça tu n'as rien à craindre. Aucun Kruds n'osera t'approcher à moins d'un kilomètre. Ce Krem Ling de Lafoch dont je te parlai a été décoré pour avoir découvert le point faible des Kruds. Sitôt qu'on fait venir un Chtazyr sur le champs de bataille, il fait un massacre. Bien sûr ça ne sert pas dans les batailles spatiales, mais tant qu'on en a quelque part, aucun Kruds ne peut nous menacer.
- Je vois…" le petit garçon hésitait. Malgré son air sceptique, il serrait fermement la peluche contre son cœur. Irina comprit qu'il n'était pas bête au point de complètement lui faire confiance, mais qu'il avait envie de croire à cette histoire. Pour bien le convaincre, Irina ajouta d'une voix qui se voulait tendre:
- "Tu sais, jusqu'ici je dormais toujours avec, mais comme je m'inquiète pour toi j'ai décidé de te le donner. Tu peux dormir avec tout le temps à partir de maintenant. Même si moi maintenant je vais un peu avoir peur, mais bon, c'est pas grave du moment que toi tu es en sécurité."
L'enfant acquiesça, et s'allongea, l'air songeur.
Irina éteignit la lumière et sortit, laissant son frère dormir. Mais bien loin d'aller elle même dormir, elle se précipita sur sa console, obnubilée par son nouveau jeu vidéo inspiré de l'antique histoire de la vieille terre. Elle avait hâte de rencontrer le personnage virtuel de Gengis Khan qu'elle trouvait délicieusement charismatique.
Pendant ce temps, Krell s'endormait lentement. Il serrait la peluche patibulaire contre son cœur. Mais la tête affreuse de l'animal dépassait de sa couverture.

Des tentacules s'agitèrent dans les conduits d'aération. Un ligament de chair passa par les barreaux et les retira un à un. Puis une masse molle et informe se comprima pour passer par l'ouverture. Un mollusque tentaculaire rampa sur le sol, et se redressa lentement. Ses appendices s'agitaient lentement, et une voix faible et sifflante murmura:
- "Skvllyyktch skratc goltgum!" Un soupir. "Je meurs… je n'ai ni bu ni mangé pendant des semaines… je ne produis plus assez de mucus… Aussi, je suis désolé petit humain, mais je vais devoir te manger. Depuis des mois je survis en traînant dans les conduits d'aération. Cela ne pourra plus durer longtemps. Sinon je vais mourir."
Bien qu'il soit en train de dormir, le visage de l'enfant parut de crisper.
- "Je suis désolé. Je ne veux pas mourir. Même s'il peut paraître révulsant de manger la chair d'une créature intelligente… je suis dans une situation où je pourrais presque manger l'un des miens. Alors manger un humain…"
La masse de tentacules bougea lourdement. Rampant difficilement sur le sol sec.
- "Zyrcghlou Chtyglou! Ta chair… ton sang… tes os… c'est ignoble… mais peu importe. Tu me permettras de reprendre des forces. Je suis désolé. Je suis…"
La voix s'arrêta brusquement. Dans le peu de lumière que laissait filtrer la porte et qui éclairait vaguement les murs, on pouvait voir se dessiner l'ombre d'une créature étrange avec une gueule immense garnie de crocs.
La masse de tentacules frissonna, puis un tentacule se souleva et s'approcha de l'enfant.
Assis sur le torse de l'humain dans une posture grotesque, une créature velue souriait de toutes ses dents pointues. Ses yeux noirs renvoyaient des reflets lumineux où se lisait une lueur de défi, qui, mêlée à son sourire, lui donnait l'air sadique du prédateur qui attend que sa proie tombe dans son piège.
Un sifflement se fit entendre.
- "L'anathème !"
Puis la masse de tentacules s'activa à une vitesse incroyable, remontant dans le conduit d'aération en quelques secondes avant de disparaître dans les ténèbres.

Krell passa une très mauvaise nuit. Il avait l'impression étrange de sentir un poids sur sont torse, et d'entendre une sorte de rire sadique tout près de lui. Il en fit des cauchemars.
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Dieu que c'est douloureux, et malheureux.
Il vous enchaîne, vous paralyse.
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Plus nous espérons, et moins nous y arrivons.
Plus nous attendons, et moins nous survivons.


Quand on aime, on vit, on meurt.
Quand on aime, on rit, on pleure.
On pleure plus qu'on ne rit, on ne rit moins qu'on pleure.


Laisser partir l'être tant aimé et détesté, c'est ça, au fond, la vraie destinée de l'humanité.


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