Chapitre 31 : Souvenirs - Partie 2

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  Au lieu de la demi-heure nécessaire pour rejoindre la demeure principale de mes parents, la neige avait presque quadruplé le temps de route. Résultat, il était déjà midi lorsque je me garai à côté de la maison. Aucune lumière n'était allumée. Bien, je n'aurais pas besoin d'expliquer la raison de ma présence. Je descendis de voiture, rentrai dans le hall, puis me dirigeai vers l'escalier sans une hésitation. J'avais eu tout le temps nécessaire durant le trajet pour me préparer. Du moins, c'était ce que je pensais : l'appréhension finit à me gagner à mi-chemin. Malgré ces deux heures de routes, je n'étais toujours pas arrivée à décider ce qui serait le mieux : que mon frère soit encore là ou qu'il soit bien parti ? La première possibilité me permettrait de le voir, mais l'idée qu'il ait été coincé ici durant dix ans me donnait la nausée.

  Le rythme de mes pas ralentit à mesure que je m'approchais de l'escalier maudit alors que celui de mon cœur grimpait en flèche. Même si j'avais fait mon deuil, j'évitai cette zone de la maison, comme tout le monde en fait. Elle était une sorte de No man land et le nombre d'escaliers nous permettait de nous passer de celui-là sans problème. Mais aujourd'hui, je n'avais pas le choix. C'était celui-ci et pas un autre.

  Lorsque je bifurquai dans un nouveau couloir et que le pied de ses marches apparut, je déglutis avec difficulté. J'étais presque arrivée. Il ne me restait plus que quelques mètres entre nous. Je les parcourus à pas mesurés, inspectant le moindre recoin alentour. Le silence pesant qui accompagnait mon avancée était insupportable. Et si je m'étais un peu de musique ? Chercher le fantôme de mon frère serait moins angoissant en musique, pas vrai ? J'étais encore en train de me poser la question lorsque j'atteignis l'escalier. Un frisson me traversa et j'eus un mouvement de recul. Dix années avaient beau s'être écoulé, je me rappelais ce qu'il s'était passé dans les moindres détails.

  La gorge nouée, je posai les yeux à l'endroit exact où mon frère s'était retrouvé étendu, sans vie. Le souvenir de son corps immobile et de ses yeux vitreux faillit me faire rebrousser chemin. Mais je réussis à prendre sur moi et à me rapprocher de l'escalier. Mon regard remonta ses marches une à une jusqu'au premier étage, parcourut le palier, puis redescendit à celui du rez-de-chaussée. Il n'y avait personne d'autre que moi. À moins qu'il ne soit ailleurs dans la maison ? Finn se promenait bien dans l'hôpital.

  –Ilya ? murmurai-je en me mettant en marche.

  Je continuai de l'appeler tout en examinant le manoir de long en large. Aucune pièce n'échappa à mon inspection, pas même son ancienne chambre, pourtant interdite d'accès par ma mère. Elle avait refusé d'y toucher depuis sa disparition et l'avait verrouillée de peur que quelqu'un d'autre s'en charge. Mais je savais où elle cachait la clé.

  Revenir dans cette pièce après tant d'années me fit un choc. Même en sachant que rien n'avait été déplacé, la retrouver identique à mes souvenirs me replongea dix ans en arrière. Submergée par une vague de nostalgie, je caressai du bout des doigts les murs, le lit où j’avais trouvé refuge lorsque je faisais des cauchemars, rassurée par la présence de mon jumeau, la seule peluche qu’il avait gardée en grandissant : un énorme Yoshi, les autres meubles, les jouets qui traînaient ici et là, les feuilles étalées sur son bureau… Je pris les dessins éparpillés parmi elles pour les regarder de plus près. Un rire nerveux m'échappa. Mon frère et moi avions un autre point en commun : nos piètres compétences artistiques.

  Mon sourire retomba bien vite quand je me rendis compte que l’un des dessins n'était pas terminé. Et il ne le serait jamais. Ilya n'avait plus la possibilité de le finir. Dire qu'il n'avait fallu qu'une seconde pour qu'il la perde... pour que sa vie s'arrête.

  L'espace d'un instant, les événements de ce jour funeste se rejouèrent sous mes yeux. La chambre d’Ilya s’effaça dans un nuage de fumée pour laisser place à la mienne. Je me revis, petite, quitter cette pièce puis courir à travers les couloirs jusqu’à ce que je tombe sur mon frère, debout devant l'escalier. Il ne réagit pas plus qu’autrefois lorsque la mini-moi l’appela. Il resta au bord des marches, immobile, le regard baissé. Puis ses genoux flanchèrent et son corps bascula dans le vide.

  Je fermai aussitôt les yeux, refusant de revoir la suite, mais ça ne fonctionna pas du tout. Je me revis parfaitement me précipiter vers lui en hurlant son nom et refermer mes doigts à quelques centimètres des siens. Dieu merci, mon subconscient m’épargna le reste. Je ne voulais pas revivre le moment où il avait heurté les marches avec tant de violence que le choc lui avait brisé le cou. Ni celui où ma mère avait accouru, paniquée par mes cris, et l’avait trouvé étendu par terre. Ni celui où quelque chose s’était brisée en elle lorsqu’elle avait compris que son fils ne se relèverait plus. Ni celui où son regard était devenu aussi noir que les ténèbres, pour ne plus jamais retrouvé sa clarté d’antan, quand elle s’était tournée vers moi et m’avait trouvée en haut des marches à répéter « Je suis désolée. ». Elle avait cru qu’on avait chahuté et que je m’excusai de l’avoir poussé, alors que je m’excusais de ne pas l’avoir rattrapé à temps. En un sens, elle avait raison ; Ilya était mort par ma faute. Si mes doigts s’étaient refermés sur les siens au lieu du vide, si j’avais réussi empêcher sa chute, il n’aurait jamais perdu la vie.

  Le cœur lourd de ces souvenirs, je rouvris les yeux. J’étais de retour dans la chambre de mon jumeau, dans le présent, avec ses œuvres dignes de Picasso en main. Il me fallut un moment pour que le nœud dans mon estomac se desserre. Être dans cette pièce m’y aida beaucoup. Elle me rapprochait de lui, me rappelait qu’il ne m’aurait jamais reproché sa mort, qu’il n’aimerait pas me voir la ressasser, la laisser me ronger à nouveau, alors que j’avais réussi à la surmonter.

  Revigorée par ces certitudes, je reposai ses dessins sur le bureau puis claquai mes joues, assez fort pour me laisser deux belles traces rouges de chaque côté du visage. Ce geste me fit du bien et m’aida à remettre mes idées en place. Il était temps que je reprenne mes recherches. Après un dernier regard qui engloba l’ensemble de la chambre, je refermai la porte derrière moi.

  Le reste de mon inspection se révéla tout aussi infructueuse que le début : Ilya n'était nulle part. De retour au niveau de l'escalier maudit, je m'assis sur la première marche, puis expulsai tout l'air de mes poumons. Alors que je pensais ressentir un pincement au cœur si je ne le revoyais pas, j'éprouvais seulement du soulagement. Mon frère semblait avoir trouvé la paix et c'était tout ce qui m'importait. Plus légère, je pus sortir mon téléphone et regarder à nouveau ses photos sans souffrir.

  Où que tu sois désormais, Ili, j’espère que tu vas bien.

  Je n’étais pas particulièrement croyante, mais j’espérais sincèrement qu’il y avait un après où nous pourrions un jour nous retrouver.

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