Chapitre 27 : Résultats - Partie 1

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  Incapable de rester sans rien faire, j'étais sortie de mon appartement pour attendre le docteur au pied de l'immeuble. Mais ça faisait maintenant un quarante-cinq minutes que j'étais assise sur les marches et il n'était toujours pas arrivé. Les énormes flocons cotonneux me couvraient de plus en plus, me transformant progressivement en bonhomme de neige. Il en tombait tant que les rues étaient désertes pour cette fin de journée. Seules les grosses voitures ou les chasse-neiges se risquaient à traverser la ville, ainsi que quelques piétons suicidaires. On ne voyait rien à plus de dix mètres.

  Recommençant à ne plus sentir mes mains, je les sortis de mes manches, puis tentai de les réchauffer avec mon souffle. De gros nuages de buées s'élevèrent devant moi et vinrent flouter mes lunettes.

  Qu'est-ce qui prenait autant de temps au docteur ? Il n'avait quand même pas eu un accident sur le trajet. Avec un temps pareil...

  –Baskerville ?

  Je poussai un hurlement de surprise et bondis sur mes pieds. Ça ne manqua pas : le gauche glissa sur la poudreuse et, sans Logan pour me rattraper, je me rétamai. Une vive douleur se déclencha lorsque mon séant rencontra la marche. L'énorme manteau blanc n'atténua en rien l'impact.

  –Pu.... tain !

  –Vous allez bien ?

  –Je crois que je me suis cassée le coccyx, répondis-je en me frottant l'arrière-train.

  –Je n'en serais pas si sûr, rétorqua le docteur après une dizaine de secondes.

  Je coulai un regard sur le côté et compris enfin pourquoi je ne l'avais pas vu arriver. Entre ses vêtements noirs comme la nuit, et sa peau et ses cheveux encore plus blancs que la neige, il se fondait complètement dans ce paysage hivernal nocturne. Seuls ses yeux rouge sang ressortaient au milieu de ce tableau monochrome. Quand il me tendit la main pour m'aider à me redresser, je ne fis pas ma forte tête et acceptai.

  –Vous avez les résultats ?

  –Oui. (Mon cœur eut un battement puissant.) Mais si ça ne vous dérange pas, on devrait en parler à l'intérieur.

  –Oh, oui bien sûr.

  Dans mon empressement, je manquai de me casser à nouveau la gueule. Une litanie de jurons m'échappa. Me rappelant la présence d'un certain albinos, je m'éclaircis la voix pour retrouver bonne contenance, puis déverrouillai la porte.

  La montée d'ascenseur fut longue et silencieuse. Je me mordis les lèvres tout du long et ne cessai de lorgner sur la sacoche du docteur. À l'intérieur se trouvaient les résultats que j'avais tant attendus. J'avais envie de la lui arracher pour découvrir ce qu'elle recelait.

  Lorsqu’on sortit de la cabine, l’albinos haussa un sourcil en découvrant mon appartement ouvert à tous les vents.

  –Je sais que ce ne sont pas mes affaires. Mais vous devriez peut-être éviter de laisser votre porte ouverte. New York n'est pas connu pour son faible tôt de criminalité.

  –Je n'ai pas eu le temps de la fermer hier soir parce que je me suis évanouie avant. Et là, j'étais devant l'immeuble ; j'aurais pu voir qui entrait s'il y avait eu quelqu'un. Et puis, c'est pas si important, il n'y a rien à voler ici.

  On entra chez moi et le regard qu'il passa sur l'ensemble du salon exprima le fond de sa pensée.

  –Bon, d'accord, il y a peut-être deux-trois trucs qui pourraient intéresser des voleurs, admis-je. Mais ce n'est pas comme si je ne pouvais pas m'en racheter et je suis juste tellement stressée que...

  –Baskerville ? me coupa-t-il. Respirez.

Je pris une profonde inspiration et expirai lentement. Je dus reconnaître que ça me fit du bien.

  –Vous voulez du café ? proposai-je, plus calme. Vous semblez fatigué.

  De légers cernes obscurcissaient sa peau diaphane.

  –Volontiers, je n'ai pas beaucoup dormi depuis hier.

  C'est bien ce que je me disais.

  –Faites comme chez vous, je reviens.

  Je sautillai jusqu'à la cuisine et choisis une capsule estampillé « café corsé ». Le temps que la tasse se remplisse, mon stress grimpa en flèche. Je n'avais d'ailleurs jamais été aussi stressée de toute ma vie, même pour les Emmys. Je pris à nouveau une profonde inspiration, récupérai la tasse, puis rejoignis mon médecin dans le salon.

  –Merci bien.

  Il souffla dessus, puis la posa sur la table basse. En le voyant glisser la main dans son sac, mes muscles se bandèrent. Le temps des réponses était enfin arrivé !

  Contre toute attente, il sortit un petit objet qu'il plaça au-dessus de son café. Je fronçai les sourcils et le regardai faire d'un drôle d'œil. Il s'agissait d'un thermomètre. Après avoir lu la température qu'il indiquait– soixante-dix-sept degré Celsius –, le docteur le posa à côté de la tasse.

  –Qu'est-ce que c'était que ça ? demandai-je, de plus en plus perdue.

  Il sembla se rappeler que j'étais là.

  –Ah, euh... (Il se gratta l'arrière de la tête, mal à l'aise.) C'est pour éviter que je me brûle. Je ne peux pas sentir la chaleur. Enfin, si, je sais quand c'est chaud, mais je ne peux pas savoir quand c'est trop chaud... J'ai de l'analgésie congénitale, finit-il par lâcher.

  –De la quoi ?

  Il poussa un soupir.

  –De l'analgésie congénitale, répéta-t-il. Je ne ressens pas la douleur, ce qui inclut les brûlures.

  Quoi ?

  –Attendez deux secondes, en plus d'être albinos, hypermnésique et gigantesque, vous ne sentez pas la douleur ? résumai-je. (Il opina.) Comment est-ce possible ?

  C'était la première fois que j'entendais parler de quelqu'un qui accumulait autant de maladies rares à lui-seul.

  –Après ce que je vais vous dire, ça sera probablement la chose la plus normale que vous aurez entendu de la soirée, contra-t-il.

  Je me tendis à nouveau. Ça n'annonçait rien de bon.

  Il replongea la main dans sa sacoche et, cette fois, il en sortit un dossier. Je dus me faire violence pour ne pas lui arracher des mains.

  –Premièrement, le sang, débuta-t-il en sortant un fin paquet de feuilles de sa chemise cartonnée. Je n'avais pas l'ADN de votre neveu pour le comparer avec celui du sang, alors je l'ai fait avec celui de votre sœur, que j'ai eu en récupérant un cheveu dans son bureau.

  –Et ? m'impatientai-je.

  –L'ADN du sang appartient à un homme et la moitié correspond à celui de votre sœur, c'est donc celui d'un de ses fils.

  Mon souffle se coupa. Mes connaissances en biologie étaient limitées, mais quand le docteur me donna les résultats, j'en analysai chaque ligne, peu importe si je n'y comprenais rien. Mon regard s'attarda de longues secondes sur la conclusion finale, celle qui annonçaient que l'ADN inconnu était lié à celui de référence.

  –Je le savais, murmurai-je encore sous le choc de cette confirmation. J'étais sûre que Liam avait saigné. Je l'ai senti dès que j'ai glissé la main sous sa tête... (Je relevai les yeux vers le docteur.) Mais alors pourquoi Ash et les urgentistes n'ont trouvé aucune plaie quand ils l'ont examiné ? Pourquoi est-ce que Liam n'avait rien, pas même un bleu ?

  Il me fit signe de patienter et posa de nouvelles feuilles de son dossier sur la table basse. Des radios de colonne vertébrale, tout ce qu'il y a de plus normal. Quel était le rapport avec le sang de Liam ?

  –J'ai eu un peu de mal à avoir cette information, mais ce matin, une certaine Grace Silver s'est rendue chez son médecin traitant.

  –Qu'est-ce qu'elle a ? m'inquiétai-je.

  –Rien du tout, elle va bien, même plus que bien.

  Il sortit un second jeu de radio qu'il posa à côté des premières. Cette fois-ci, ce qui n'allait pas me sauta aux yeux : toutes les vertèbres n'étaient pas alignées. La ligne régulière se brisait vers le bas de l'échine.

  –Madame Silver a survécu un terrible accident de voiture mais lors de l'impact, sa colonne vertébrale s'est rompue entre T12 et L1, m'expliqua-t-il en pointant du doigt le décalage que j'avais remarqué. C'était il y a six mois. À moins de nouveaux progrès médicaux dans ce domaine, elle aurait dû rester en fauteuil pour le reste de sa vie. Pourtant, ce matin, elle pouvait à nouveau bouger les jambes.

  –Mais... Elle est paraplégique.

  –Elle ne l'est plus.

  Il tapota les premières radios.

  –Ces radios, ce sont aussi les siennes. Elles datent de ce matin. Son médecin lui a obtenu un rendez-vous éclair pour les faire lorsqu'elle s'est présentée à son cabinet et lui a montré ce dont elle était de nouveau capable. Elle est guérie, Baskerville, complètement guérie. C'est comme si l'accident n'avait jamais eu lieu. Tout ce qu'il lui reste à faire à présent, c'est un peu de rééducation pour pouvoir de nouveau marcher sur ses deux jambes sans appuis.

  Hébétée, je fis glisser mon regard des radios, aux résultats de comparaison ADN, aux escaliers, pour revenir aux feuilles sur la table.

  –Je... Je ne comprends pas... Comment est-ce possible ?

  –J'ai une théorie, mais j'ai encore une chose à vous montrer avant.

  Il me remit une nouvelle feuille de sa pochette. Celle-ci était plié en trois mais la partie supérieure me suffisait. Dès que mes yeux se posèrent dessus, mon cœur s'arrêta, littéralement. Je portai une main à mes lèvres.

  La photo d'un petit garçon y était imprimée. Un petit brun aux grands yeux café que je ne connaissais que trop bien. Il était plus en chair sur ce cliché que lorsque je l'avais vu, mais c'était Finn, mon petit coureur. Après plusieurs secondes, je réussis à décrocher mon attention de son visage pour observer le reste de la feuille. Si j'avais encore eu le moindre doute sur son identité, il se serait envolé à cet instant. Cette fiche appartenait au dossier médical de Finn Campbell. Je n'en revenais pas. Il existait vraiment ? Je ne l'avais pas inventé ?

  –C'est bien lui, le garçon avec lequel vous discutiez au moment où je suis arrivé, dimanche ? demanda le docteur.

  –Je... Oui... C'est lui.... Mais pourquoi la secrétaire n'a pas trouvé son dossier quand elle l'a cherché ?

  Il y avait le bordereau du Romanovitch Hospital, l'hôpital où j'avais croisé Finn.

  Le docteur baissa les yeux un instant, puis récupéra le document.

  –Parce que Finn Campbell ne se trouve plus à l'hôpital depuis douze jours. (Il déplia la feuille.) Il est décédé le huit février.

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