Chapitre 25 : Bonne action - Partie 2

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  On poursuivit notre ascension dans le silence le plus total, concentrées sur nos gestes. Les dernières marches furent les plus difficiles à gravir. Épuisées par l'effort, on reposa le fauteuil sans trop de délicatesse mais sa propriétaire ne nous en tint pas rigueur.

  –Ça vous dérange si je vous empreinte un peu d'eau ? demandai-je à bout de souffle.

  J'avais tellement soif que j'avais l'impression de m'être desséchée. Je transpirai par tous les orifices de ma peau.

  –Mais pas du tout ! s'exclama-t-elle. J'allais justement vous le proposer. Venez.

  Elle appuya sur un bouton de l'accoudoir et le fauteuil roula jusqu'à la porte de son appartement. Flora et moi la suivîmes dans un concert d'halètements.

  Pour une femme dans la soixantaine, Mme Silver avait un mobilier très design, composé de meubles récents et fonctionnels. Un peu comme celui de mon appartement. Je savais désormais à qui je le devais. Si ma voisine était – ou avait été – décoratrice d'intérieur, ça ne m'aurait pas étonnée. Tout était agencé avec goût et cachet.

  La maîtresse de maison disparut dans une pièce tandis que son auxiliaire et ma carcasse accédions à la cuisine. Flora ouvrit un placard, en sortit deux verres, puis les remplit au distributeur d'eau du frigo. En la voyant ajouter des glaçons avant que je le lui demande, je faillis la demander en mariage. Je mourrais de chaud. Je vidai mon verre d’une traite et gardai les morceaux de glace dans ma bouche.

  Bon sang... ça fait du bien.

  Je me sentais revivre. C’était comme si on avait installé un climatiseur dans mon corps. Pendant que je laissais les glaçons fondre sur ma langue, me rafraichir de l’intérieur, j'observai la configuration de la pièce. Les plans de travail étaient plus bas que la moyenne et ils n'atteignaient pas le sol, laissant un espace suffisant pour que quelqu'un en fauteuil puisse glisser les jambes en dessous et cuisiner en toute tranquillité. Les placards supérieurs étaient montés sur rails savamment dissimulés afin de pouvoir être descendus si besoin et plus facilement accessibles. Les interrupteurs se situaient aussi à portée de main d'une personne assise.

­  –Encore un ? me proposa Flora en désignant mon verre, le visage moins rouge.

­  –Je peux vous épousez ?

  Elle éclata de rire, puis me servit à nouveau. Cette fois, je pris le temps pour me délecter de ce second verre vivificateur.

  –Vous avez encore besoin de moi ? m'enquis-je à la fin.

  –Non, ça ira, assura-t-elle. Je devrais pouvoir me débrouiller à partir de maintenant. Encore merci pour ton aide.

  Je lui souris, puis sortis de la cuisine. Mme Silver revint dans le salon au même moment et me tendit un chèque.

  –Oh, non, non, non, refusai-je, hyper gênée. C'était du simple bénévolat.

  –Je vous dois bien ça, insista-t-elle. Nous serions en train d'attendre qu'un autre aide-soignant vienne aider Flora si vous ne nous aviez pas prêté main forte.

  –Je... C'est très gentil à vous, Madame. Mais je ne peux vraiment pas accepter. Proposez-le plutôt à votre auxiliaire, elle en a sûrement plus besoin que moi.

  Elle posa enfin le chèque sur la table d'à côté.

  –Serviable, aimable et humble. Vos parents doivent être fière de vous, jeune fille. (Je réprimai une grimace.) Je vais suivre votre conseil et donner cet argent à Flora. Me soulever sur cinq étages ne fait pas vraiment parti de son contrat.

  Mes lèvres se soulevèrent.

  En parfait hôte de maison, Mme Silver me raccompagna jusqu'à la porte.

  –Si vous avez de nouveau besoin de moi, n'hésitez pas à m'appeler, dis-je une fois sur le palier.

  Un sourire fleurit sur son visage, creusant davantage les pattes d’oies aux coins de ses yeux.

  –Je n'y manquerai pas. Encore merci et peut-être à bientôt.

  Elle tendit la main vers moi. Je repoussai l'idée de lui faire un check, même pour m'amuser, et la lui serrai.

  Une étincelle s'alluma dans ma poitrine.

  Je me figeai.

  En un fragment de seconde, elle se changea en incendie dévorant. Ses langues de feu fusèrent dans mes veines, le long de mon bras et se propulsèrent hors de ma paume. Le corps pétrifié, je restai là, complètement amorphe. La main de Mme Silver se trouvait encore au creux de la mienne, pourtant je n'avais plus l'impression de la tenir. Je ne sentais rien... absolument rien... Le feu avait tout emporté avec lui. Il ne restait plus que ce vide au plus profond de mon être, un gouffre qui m'engloutissait tout entière.

  La puissante énergie qui m'avait quitté rejaillit soudain dans ma main et explosa en moi. Un battement puissant pulsa dans ma poitrine. Toutes les sensations dont j'avais été privée me frappèrent de plein fouet. Une douleur d'une violence inouïe s'élança dans le creux de mes reins. J'eus tellement mal que je manquai de m'effondrer. Les doigts de Mme Silver glissèrent hors de ma paume lorsque je titubai en arrière.

  –Jeune fille ?

  –Je...

  Les yeux fermés, je serrai les dents pour endiguer les élancements de mon dos. J'avais l'impression qu'on m'enfonçait un fer chauffé à blanc dans la colonne vertébrale !

  –Juste une absence, marmonnai-je en me détournant. Au revoir.

  Je m'éloignai avant qu'elle ne me pose d'autres questions mais pas aussi vite que je l'aurais voulu. Chaque pas était une véritable torture, relançait la douleur aux creux de mes reins. Les larmes aux yeux, je m'engageai dans les escaliers. Un brouillard épais enveloppait mon esprit. J'avais du mal à me concentrer. Mais cette bouffée de chaleur... Oui, c'était la même chose qu'avec Liam.

  Une simple empathie exacerbée ? Tu parles !

  Ça n'avait absolument rien à voir ! Je souffrais le martyr alors que je ne m’étais pas blessée et n’avait vu personne se faire mal.

  Comme la dernière fois, la douleur commença à s'atténuer, au détriment de mes forces. Chaque marche devint plus difficile à gravir que la précédente. Mes jambes tremblaient sous mon poids plume, avaient du mal à m'écouter. Le monde se mit à tourner. Ma fatigue grandissait de façon exponentielle à mesure que je gravissais l'escalier. Arrivée au neuvième, des taches noires apparurent dans mon champ de vision

  Presque, j'y suis presque... encore un effort.

  Je traversai le palier, puis poursuivis mon ascension. Mes genoux cédèrent à quelques marches du dernier étage. Un gémissement m'échappa lorsqu’ils percutèrent le bois

  Qu'est-ce qui m'arrivait, à la fin ?

  « S'il se passe quoi que ce soit, vous devez appeler les urgences... Mon numéro personnel, si vous préférez me contacter, faites-le... Peu importe l'heure du jour ou de la nuit. »

  Les mots du docteur Wilson résonnèrent dans ma tête. À bout, je n'y réfléchis pas une seule seconde. Je pris appuis sur la rambarde en fer forgé pour me redresser, tremblante comme une feuille, puis sortis mon téléphone. Les cercles sombres qui dansaient devant mes yeux me compliquèrent la tâche. J'eus le temps d'atteindre le dixième avant de trouver le numéro que je cherchais. Les « bips » d'attente me parurent à des années lumières.

  Le docteur décrocha au moment où j'atteignis ma porte.

  –Allô ?

  –Ça a recommencé, soufflai-je en essayant d'introduire la clef dans la serrure. Le feu bizarre... comme avec Liam.... J'ai aucune force.

  –Baskerville ?

  La serrure finit par céder à mes avances. Je poussai le battant et entrai chez moi d'un pas traînant. Mon sac tomba de mon épaule. De l'autre côté du combiné, le docteur se déplaça.

  –Où êtes-vous ? demanda-t-il d'une voix tendue.

  –Chez moi… Je suis chez....

  Je m'effondrai.

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Défi
Yaëlle

Dimanche 28 avril 2019, 12h50

Je l'appelle. Un service à lui demander, je crois. Et puis hier, elle m'a écrit que la vie était belle, qu'elle me dirait pourquoi plus tard. Quelques jours que nous n'avons pas discuté, sa voix est joyeuse, heureuse et pleine de vie, comme toujours. Je n'ai pas souvenir de l'avoir vue souvent triste, excepté lors de décès de personnes qu'elle aimait.
Je quémande son aide pour une broutille, elle prend de mes nouvelles, s'inquiète de savoir si je dors bien. Je réponds évasiment, moi aussi je veux savoir comment elle va. Très, très bien ! s'exclame-t-elle d'un ton enjoué.
Un large sourire éclaire mon coeur. Même si elle possède un naturel fort gai, un tel enthousiasme me surprend. Raconte moi, alors.
Dehors, le ciel est bleu, la température frise les vingt-cinq degrés. Une belle journée. Et bien, hier j'ai failli mourir.
Douche froide.
Mon esprit transige, refuse de comprendre. La connexion est mauvaise, l'appel se coupe. J'en profite pour continuer à ne pas comprendre. Je disais, hier, j'ai failli y passer. Mais, comment ?
Un accident de voiture, c'est la première chose à laquelle je pense. Tragique mais fréquent. Voilà, reprend-t-elle toujours avec le même ton joyeux, je descendais les poubelles, je devais jeter du verre.
Elle descendait les poubelles ?! Non, on ne peut pas rencontrer la mort en vidant ses déchets... Le téléphone coupe, me rendant hystérique. Ou alors, elle se serait coupé avec un tessau ? Non, mais il faut quand même sacrément se couper, pour se tuer sans le vouloir avec du verre... J'étais donc dans le petit jardin du local et la fontaine était pleine.
Les détails s'allongent, je ronge ma peur, nerveuse. Quant elle est pleine, j'ai l'habitude de la vider. Je me trouvais à trente centimètres d'elle, quand plouf, un objet tombe dans l'eau. C'était une sorte de ciseau à bois, de près d'un kilo. Un outil tranchant dont se servent les ouvriers qui travaillent sur le toit.
La mort, à trente centimètres donc.
Ca y est. L'image est sckotchée dans mon cerveau, horriblement gore. Celle que je chéris de tout mon être, étendue sur le goudron du local où je descends les poubelles depuis quinze ans, un épieu dans le crâne. Quand j'ai compris, j'étais bien remuée, continue-t-elle. J'ai vidé ma poubelle et la fontaine, et je suis remontée dans l'appartement. J'ai prié et loué le Seigneur.
Je suis vidée. Mon esprit a renoncé au déni, je commence à comprendre que je suis passée à deux doigts de recevoir un appel m'anonçant son décès. Le millier de kilomètres qui nous sépare ne m'a jamais paru aussi insupportable. Quand ton père est rentré, il m'a trouvée en train de chanter en passant l'aspirateur. Il m'a demandé pourquoi. Je lui ai dit de s'asseoir, l'ait embrassé et puis je lui ai dit "Je suis heureuse parce que je suis là, alors que tu aurais pu me retrouver morte."
Sa voix est toujours guillerette, la mienne peine à contenir les sanglots qui l'envahissent. Je pensais que j'en avais pour encore vingt ans, au moins. Mais finalement, tout peut s'arrêter si vite. Alors maintenant je vais cultiver cette pilosophie !
Le téléphone coupe, encore. Elle me rappelle, me dit qu'elle m'aime et puis repars vaquer à ses occupations, joie sur le coeur, sourire aux lèvres,
Le mien a disparu. Je reste seule, des visions horribles en tête. "Mais non, m'a-t-elle dit, sois heureuse, je vais bien ! Rends grâce !" Mais comment ? La vie lui semble plus éclatante, à moi elle n'en parait que plus terne !
Je suis terrifiée.
Mais de quoi au juste ? La peur de perdre un être cher ou celle égoiste d'être broyée par une souffrance insondable ? A moins que ce ne soit la même ?
Bien sûr, je sais que tout est éphémère, mais là c'est si concret... Nous ne sommes que des pantins animés par un fil qui peut se rompre à chaque instant. Et à moins d'être le premier à tomber, voir les autres s'éffondrer, désarticulés, est inéluctable.
L'image me hante. Je reste seule de longues minutes, recroquevillée devant ce trou noir, cette vertigineuse réalité que tout peut s'arrêter d'un instant à l'autre.
Non, je ne veux pas connaitre cette vérité ! Je veux encore me leurer et croire que je contrôle mon existence, et surtout celle de ceux qui me sont chers, plutôt que de laisser l'enfant que je suis être dévorée par l'appréhension.
Ce soir, Maman est toujours là, mais moi je ne suis plus la même.

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Défi
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Ziasuelli

Le premier signe d’alerte eut lieu cet été. Je me levais ce matin-là avec un étrange sentiment. Une sorte de malaise. J’avais la bouche pâteuse et les idées embrouillées, comme un lendemain de soirée trop arrosée.
Je pris ma douche en me disant que cela passerait. Un virus peut-être ?
Joshua se leva et me prit dans ses bras : « - çà va ?
- oui, pourquoi ?, lui rétorquai-je, sur la défensive.
- Ben, çà fait 1 an aujourd’hui…
- Ah, oui. Un an, déjà, … soupirai-je.
- Pardon Johanna, je ne voulais pas… ».
Je croisai mon regard dans le miroir. Aurai-je oublié cet anniversaire, si Joshua ne me l’avait rappelé ? Un an, déjà. Une année, seulement. La durée calendaire me semblait être un paramètre insignifiant. Depuis le 10 juillet dernier, le compteur avait semblé tourner beaucoup plus vite pour moi.
Alors que je me brossais les dents, certaines images s’entrechoquaient violemment dans mon esprit. Des réminiscences de dialogues aussi :
« - pourquoi fais-tu çà ? ! Pourquoi fais-tu çà ? Estelle, je t’en prie… »
Mon sentiment de malaise grandissait. Je m’habillai avec hâte, pris ma sacoche et sortit, sans un mot pour Joshua.
J’arrivai au bureau. En passant devant les vitres réfléchissantes de la tour dans laquelle je travaillais, je m’aperçus que le choix de ma tenue vestimentaire n’était pas des plus heureux. Tant pis.
Je repris mes croquis inachevés de la veille. Je devais absolument rendre le projet Bolton le soir même.
A 11h30, alors qu’un désagréable pressentiment ne m’avait pas quitté depuis mon arrivée, je reçus un appel de la secrétaire.
« - Mademoiselle Perrault ?
- Oui, Christine.
- Je sais que vous ne vouliez pas être dérangée ce matin, mais l’accueil me fait savoir qu’un certain Monsieur Ambiel demande à vous voir. Il dit que c’est urgent. »
Au prononcé de ce nom, mon stylo m’échappa.
« - Connais pas. Ce doit être une erreur.
- Mais, il insiste. Il prétend être de votre famille. Il s’appelle Paul Ambiel.
- Ecoutez, Christine, je ne connais personne de ce nom. Appelez-la sécurité et faites-le sortir », assénai-je, intransigeante.
« Bon sang ! Pas aujourd’hui ! ».
Je tapai du point sur la table, rageusement.
Je restai enfermée toute la journée dans mon bureau, annulant le déjeuner prévu avec ma collègue Lucie. Joshua essaya de me joindre plusieurs fois dans la journée, mais j’avais donné consigne à Christine de ne me passer aucun appel. Le soir, vers 21 heures, après avoir remis à mon chef le dossier Bolton au complet, je quittai le bâtiment, ayant pris soin d’enrouler autour de ma tête un foulard en soie.
Je descendis les marches quatre à quatre, oppressée par l’angoisse, et filai au sous-sol récupérer ma voiture. C’est après le claquement de la porte de service du parking, que j’entendis une voix masculine me héler :
« - Alors comme çà, tu ne me connais pas ?! »
Je fis volte-face et me trouvai nez à nez avec Paul. Il scruta ma chevelure, qu’un courant d’air avait découverte.
« - Tu t’es coupé les cheveux…Dommage.
- Qu’est-ce que tu fais là ?
- Et toi, à quoi tu joues ? m’interrogea-t-il, sur un ton à la fois narquois et blessé.
- Tu as mauvaise mine, Paul.
- Tu te fiches de moi, Estelle ? Pardon je veux dire, JOHANNA ? J’ai quelques raisons de ne pas être en forme, non ?
- Cela fait combien de temps que tu me cherches ? »
Il soupira.
- Voilà, çà recommence, le dialogue de sourds ? Je te pose une question, tu esquives ! Je suppose que tu vas bientôt tourner les talons ?, lança Paul, râgeur.
- Ecoute, effectivement, je ne vois pas trop l’utilité de cette discussion. Tu ferais mieux de rentrer chez toi. Tu as fait tout ce chemin pour rien.
- Il paraît que tu vis avec quelqu’un ? Tu as bien de la chance.
- Je vois que tu ne t’es pas contenté de me retrouver, ripostai-je, tu as aussi mené ton enquête… que me veux-tu à la fin ?! »
Il hésita un moment. Pendant quelques secondes, je pus ressentir la brûlure de ses yeux sondeurs rivés dans les miens.
- Il y a certaines personnes qui attendent un signe de toi.
Il me tendit une enveloppe volumineuse.
- C’est quoi, çà ?
- Ce sont des lettres de ceux qui t’aiment. Faut croire qu’on a des choses à te dire.
- Paul, je ne sais pas pourquoi tu es venu, mais encore une fois tu perds ton temps.
Je désignai l’enveloppe du menton.
- J’ai déjà suffisamment à faire avec mes propres sentiments. Je n’ai pas envie de gérer en plus ceux des autres.
Je fis demi-tour et me dirigeai vers ma voiture d’un pas empressé.
Paul se mit à crier :
- Tu ne pourras pas continuer à fuir tout le temps comme çà !
« J’essaie juste d’avancer. », pensai-je.
Paul de reprendre, dans un élan désespéré :
- Nous sommes encore mariés !
« Et alors ? »
Cette visite m’avait un peu déstabilisée, il faut bien l’avouer. D’autant que Paul n’avait pas choisi sa date par hasard, bien sûr. J’aurais dû me douter que cela arriverait un jour, mais pas si tôt.
Au volant de ma petite citadine, je repensais à ces retrouvailles, à mon passé ; et au fond, en interrogeant mon âme, je me rendis compte que tout cela m’était devenu…indifférent.
̴
Le deuxième évènement troublant survint trois mois plus tard.
Le téléphone avait sonné exceptionnellement tôt, vers 6h30. Joshua reprenait le rythme diurne en sirotant un café fumant, le regard perdu dans le vide. Il sursauta au bruit de la sonnerie. Nous étions hésitants, nul n’osait répondre à cet appel importun. Je saisis finalement le combiné :
« - Allô, Estelle, c’est Paul.
- Je croyais avoir été claire, répondis-je sèchement.
Paul enchaîna, la voix grave :
- Je voulais juste t’informer que ta mère est décédée hier. Accident vasculaire cérébral. Les obsèques auront lieu demain à 14 heures, à l’église paroissiale. Je … »
Paul ne put terminer sa phrase, j’avais raccroché.
« - C’était qui ? interrogea Joshua.
- Ma mère est morte. »
Joshua et moi demeurions interdits. Lui cherchait certainement les mots de circonstance à prononcer au sujet de cette femme dont il n’avait jamais entendu parler, de mon côté je me demandais ce que je devais penser de cette nouvelle. Car, pour sûr, je ne ressentais rien.
Joshua tenta de prendre ma main, geste que j’esquivai aussitôt. Je lui souris et passai à autre chose.
Un peu plus tard dans la journée, un malaise identique à la première fois m’envahit peu à peu : bouche pâteuse, angoisse diffuse, frissons, nausée.
« - C’est la gastro ! » jura ma collègue Lucie.
Nous avions décroché le marché Bolton, et mon chef m’accorda trois jours de congés exceptionnels, pour me féliciter.
C’est en rentrant chez moi que je me sentis accablée. Une ombre malsaine semblait peser de tout son poids sur mes épaules.
Joshua avait organisé une petite sortie pour fêter les 6 mois de notre rencontre. Je me prêtais à ce cérémonial de bonne grâce. Pourtant, en regardant mon reflet dans les vitrines illuminées, dans la douceur de cette nuit automnale, je me vis pour la première fois, légèrement voutée.
Je ne fis pas le lien avec le décès de ma mère. Je me demandais juste ce qui était en train de m’arriver. Un signe de surmenage ?
Je passais mes trois journées de congé à déambuler dans les musées. Depuis que j’étais arrivée ici, je n’avais pas vraiment pris le temps de me cultiver.
Dans l’une des salles du Musée National, une exposition était consacrée au peintre Edvard Munch. C’est alors que je fus littéralement happée par son tableau « Le Cri ». Je ne pouvais me détacher de l’emprise que semblait exercer sur moi le dessin de cet être mû par l’angoisse. Je sentis comme une explosion au fond de mon ventre. Je baissai les yeux vers mes mains, qui m’apparurent maculées de sang.
« Qu’est-ce qui m’arrive ? »
Je courus vers les toilettes et aspergeai mon visage d’eau glacée.
« Reprends-toi, Johanna, reprends-toi. »
Je quittai précipitamment le Musée National, non sans avoir acquis l’intime conviction que le personnage du cri me poursuivrait à jamais.
̴
L’apocalypse ne tarda pas à survenir.
Elle m’emporta une nuit, au cœur de mes rêves entremêlés.
Mon premier cauchemar vit surgir ma mère. Celle-ci se tenait dans le jardin de mon enfance, cueillant des colchiques, et murmurant à mon intention : « sais-tu ce que cela signifie, ma fille ? Les beaux jours sont finis, Estelle. Les beaux jours sont finis ».
Mon deuxième rêve me projeta le 10 juillet de l’année précédente. Il était 10 heures. Nous nous étions levés tôt pour profiter de la relative fraîcheur matinale. Tom m’avait pris la main : « - Maman, on va à la balançoire ? ».
Je me revis le pousser en riant : « - attention, tu vas toucher le ciel ! »
Paul nous regardait en fumant une cigarette.
Dans mon songe, les sons étaient démultipliés, ils résonnaient dans mon home cinéma inconscient. J’entendis les cris de frousse et de joie mêlés de Tom, j’entendis ma voix qui lui parlait.
Puis j’entendis le bruit violent de sa chute. Les hurlements de Paul, le bruit sourd de sa course vers nous, le son strident de la sirène des pompiers. Je revis Tom inanimé au sol, ses beaux cheveux roux souillés de sang brun. Je me revis dans la cuisine, saisissant un couteau de boucher. J’entendis Paul me supplier : « -pourquoi fais-tu çà ? ! Pourquoi fais-tu çà ? Estelle, je t’en prie… ne fais pas çà…c’est un accident… »
Cette nuit là, je sautais hors du lit et tentais de m’échapper en courant. Je fus réveillée par Joshua qui me tenait par les bras :
« - Johanna, réveille-toi ! Qu’est ce qui se passe ? Réponds-moi ! »
Je passai le reste de la nuit à essayer de comprendre ce qui n’avait pas fonctionné dans mon scénario.
J’en voulais à Paul de m’avoir retrouvée.
Je croyais pourtant avoir tout parfaitement organisé. Deux mois après la mort de Tom, tout était prêt : j’avais trouvé un emploi dans un grand cabinet d’architecte, à plus de 1.000 kilomètres de chez moi et de l’autre côté de la frontière ; je m’y étais faite embaucher sous mon nouveau nom (en réalité, mon deuxième prénom, Johanna, et mon nom de jeune fille, Perraut, modifié par l’ajout de la lettre « L »), un compte bancaire ouvert sous ma nouvelle identité, sur lequel j’avais déposé l’argent liquide que j’avais retiré de mon compte épargne. Une partie de cet argent m’avait en outre servi à acheter une vieille Peugeot d’occasion, qui m’attendait sur le parking de la gare voisine.
Il ne me restait plus qu’à disparaître. Le plus compliqué. J’étais alors en effet surveillée de près par mes amis et ma sœur, qui se relayaient pour m’établir un planning dans lequel je n’étais jamais seule. L’occasion me fut donnée lorsque l’un de mes gardes-chiourmes ne put m’accompagner à la visite hebdomadaire chez mon psychiatre (enfin, celui qui m’avait été imposé), cloué au lit par une mauvaise angine.
J’avais donc pris la poudre d’escampette, laissant derrière moi un passé mortifère et une vie que je n’habitais plus.
Et depuis ce jour, je n’avais plus repensé à rien. Comme une armoire à souvenirs solidement verrouillée.
Sauf…quelques semaines après avoir rencontré Joshua. Une soirée de fête trop arrosée, où ma vigilance était tombée, et au cours de laquelle les vapeurs de l’alcool m’avaient emportées dans des confidences inopportunes.
J’en voulais à Joshua de savoir. J’en voulais à Paul d’avoir refait surface.
C’était de sa faute si j’en étais là désormais.
Les jours qui ont suivi furent particulièrement pénibles.
J’avais perdu le sommeil ; ou plutôt, je refusais de me laisser aller à dormir, pour ne pas être trahie par mon subconscient.
J’avais aussi perdu l’appétit et l’énergie de continuer.
J’étais en permanence talonnée par l’homme du « Cri », qui hurlait en silence dans mon dos.
Jusqu’au jour où j’ai compris que, « Le Cri », c’était moi.
Que je n’avais cessé d’être un cri : rugissement de vie à la naissance, éclats de frustrations ou de joie dans l’enfance, hurlements de colère à chacun de mes échecs, cris de bonheur à chaque évènement heureux, mugissement désespéré à la mort de Tom.
Et que ces cris étaient inexorablement happés par le trou noir de l’éternité.
J’ai voulu lutter à ma façon contre cette incontournable réalité.
J’ai voulu fuir de toutes les manières possibles, au devant de la machine à broyer.
Aujourd’hui, j’essaie toujours et encore d’avancer.
Mais désormais, je sais qu’elle m’attend.
Et quelque part, peut-être que je l’attends aussi.
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