Chapitre 25 : Bonne action - Partie 2

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  On poursuivit notre ascension dans le silence le plus total, concentrées sur nos gestes. Les dernières marches furent les plus difficiles à gravir. Épuisées par l'effort, on reposa le fauteuil sans trop de délicatesse mais sa propriétaire ne nous en tint pas rigueur.

  –Ça vous dérange si je vous empreinte un peu d'eau ? demandai-je à bout de souffle.

  J'avais tellement soif que j'avais l'impression de m'être desséchée. Je transpirai par tous les orifices de ma peau.

  –Mais pas du tout ! s'exclama-t-elle. J'allais justement vous le proposer. Venez.

  Elle appuya sur un bouton de l'accoudoir et le fauteuil roula jusqu'à la porte de son appartement. Flora et moi la suivîmes dans un concert d'halètements.

  Pour une femme dans la soixantaine, Mme Silver avait un mobilier très design, composé de meubles récents et fonctionnels. Un peu comme celui de mon appartement. Je savais désormais à qui je le devais. Si ma voisine était – ou avait été – décoratrice d'intérieur, ça ne m'aurait pas étonnée. Tout était agencé avec goût et cachet.

  La maîtresse de maison disparut dans une pièce tandis que son auxiliaire et ma carcasse accédions à la cuisine. Flora ouvrit un placard, en sortit deux verres, puis les remplit au distributeur d'eau du frigo. En la voyant ajouter des glaçons avant que je le lui demande, je faillis la demander en mariage. Je mourrais de chaud. Je vidai mon verre d’une traite et gardai les morceaux de glace dans ma bouche.

  Bon sang... ça fait du bien.

  Je me sentais revivre. C’était comme si on avait installé un climatiseur dans mon corps. Pendant que je laissais les glaçons fondre sur ma langue, me rafraichir de l’intérieur, j'observai la configuration de la pièce. Les plans de travail étaient plus bas que la moyenne et ils n'atteignaient pas le sol, laissant un espace suffisant pour que quelqu'un en fauteuil puisse glisser les jambes en dessous et cuisiner en toute tranquillité. Les placards supérieurs étaient montés sur rails savamment dissimulés afin de pouvoir être descendus si besoin et plus facilement accessibles. Les interrupteurs se situaient aussi à portée de main d'une personne assise.

­  –Encore un ? me proposa Flora en désignant mon verre, le visage moins rouge.

­  –Je peux vous épousez ?

  Elle éclata de rire, puis me servit à nouveau. Cette fois, je pris le temps pour me délecter de ce second verre vivificateur.

  –Vous avez encore besoin de moi ? m'enquis-je à la fin.

  –Non, ça ira, assura-t-elle. Je devrais pouvoir me débrouiller à partir de maintenant. Encore merci pour ton aide.

  Je lui souris, puis sortis de la cuisine. Mme Silver revint dans le salon au même moment et me tendit un chèque.

  –Oh, non, non, non, refusai-je, hyper gênée. C'était du simple bénévolat.

  –Je vous dois bien ça, insista-t-elle. Nous serions en train d'attendre qu'un autre aide-soignant vienne aider Flora si vous ne nous aviez pas prêté main forte.

  –Je... C'est très gentil à vous, Madame. Mais je ne peux vraiment pas accepter. Proposez-le plutôt à votre auxiliaire, elle en a sûrement plus besoin que moi.

  Elle posa enfin le chèque sur la table d'à côté.

  –Serviable, aimable et humble. Vos parents doivent être fière de vous, jeune fille. (Je réprimai une grimace.) Je vais suivre votre conseil et donner cet argent à Flora. Me soulever sur cinq étages ne fait pas vraiment parti de son contrat.

  Mes lèvres se soulevèrent.

  En parfait hôte de maison, Mme Silver me raccompagna jusqu'à la porte.

  –Si vous avez de nouveau besoin de moi, n'hésitez pas à m'appeler, dis-je une fois sur le palier.

  Un sourire fleurit sur son visage, creusant davantage les pattes d’oies aux coins de ses yeux.

  –Je n'y manquerai pas. Encore merci et peut-être à bientôt.

  Elle tendit la main vers moi. Je repoussai l'idée de lui faire un check, même pour m'amuser, et la lui serrai.

  Une étincelle s'alluma dans ma poitrine.

  Je me figeai.

  En un fragment de seconde, elle se changea en incendie dévorant. Ses langues de feu fusèrent dans mes veines, le long de mon bras et se propulsèrent hors de ma paume. Le corps pétrifié, je restai là, complètement amorphe. La main de Mme Silver se trouvait encore au creux de la mienne, pourtant je n'avais plus l'impression de la tenir. Je ne sentais rien... absolument rien... Le feu avait tout emporté avec lui. Il ne restait plus que ce vide au plus profond de mon être, un gouffre qui m'engloutissait tout entière.

  La puissante énergie qui m'avait quitté rejaillit soudain dans ma main et explosa en moi. Un battement puissant pulsa dans ma poitrine. Toutes les sensations dont j'avais été privée me frappèrent de plein fouet. Une douleur d'une violence inouïe s'élança dans le creux de mes reins. J'eus tellement mal que je manquai de m'effondrer. Les doigts de Mme Silver glissèrent hors de ma paume lorsque je titubai en arrière.

  –Jeune fille ?

  –Je...

  Les yeux fermés, je serrai les dents pour endiguer les élancements de mon dos. J'avais l'impression qu'on m'enfonçait un fer chauffé à blanc dans la colonne vertébrale !

  –Juste une absence, marmonnai-je en me détournant. Au revoir.

  Je m'éloignai avant qu'elle ne me pose d'autres questions mais pas aussi vite que je l'aurais voulu. Chaque pas était une véritable torture, relançait la douleur aux creux de mes reins. Les larmes aux yeux, je m'engageai dans les escaliers. Un brouillard épais enveloppait mon esprit. J'avais du mal à me concentrer. Mais cette bouffée de chaleur... Oui, c'était la même chose qu'avec Liam.

  Une simple empathie exacerbée ? Tu parles !

  Ça n'avait absolument rien à voir ! Je souffrais le martyr alors que je ne m’étais pas blessée et n’avait vu personne se faire mal.

  Comme la dernière fois, la douleur commença à s'atténuer, au détriment de mes forces. Chaque marche devint plus difficile à gravir que la précédente. Mes jambes tremblaient sous mon poids plume, avaient du mal à m'écouter. Le monde se mit à tourner. Ma fatigue grandissait de façon exponentielle à mesure que je gravissais l'escalier. Arrivée au neuvième, des taches noires apparurent dans mon champ de vision

  Presque, j'y suis presque... encore un effort.

  Je traversai le palier, puis poursuivis mon ascension. Mes genoux cédèrent à quelques marches du dernier étage. Un gémissement m'échappa lorsqu’ils percutèrent le bois

  Qu'est-ce qui m'arrivait, à la fin ?

  « S'il se passe quoi que ce soit, vous devez appeler les urgences... Mon numéro personnel, si vous préférez me contacter, faites-le... Peu importe l'heure du jour ou de la nuit. »

  Les mots du docteur Wilson résonnèrent dans ma tête. À bout, je n'y réfléchis pas une seule seconde. Je pris appuis sur la rambarde en fer forgé pour me redresser, tremblante comme une feuille, puis sortis mon téléphone. Les cercles sombres qui dansaient devant mes yeux me compliquèrent la tâche. J'eus le temps d'atteindre le dixième avant de trouver le numéro que je cherchais. Les « bips » d'attente me parurent à des années lumières.

  Le docteur décrocha au moment où j'atteignis ma porte.

  –Allô ?

  –Ça a recommencé, soufflai-je en essayant d'introduire la clef dans la serrure. Le feu bizarre... comme avec Liam.... J'ai aucune force.

  –Baskerville ?

  La serrure finit par céder à mes avances. Je poussai le battant et entrai chez moi d'un pas traînant. Mon sac tomba de mon épaule. De l'autre côté du combiné, le docteur se déplaça.

  –Où êtes-vous ? demanda-t-il d'une voix tendue.

  –Chez moi… Je suis chez....

  Je m'effondrai.

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