Chapitre 24 : Finn - Partie 1

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  De longues secondes s’égrenèrent sans qu'aucun de nous ne fasse le moindre mouvement. Je dévisageais le gosse, le souffle coupé et sans ciller, pétrifiée sur mon perchoir, tandis qu'il m'observait d'un air intrigué. Ces grands yeux bruns inquisiteurs, ces cheveux châtains en bataille qui bouclaient aux extrémités, ce pyjama bleu nuit avec un T-Rex qui faisait ressortir ce teint pâle... Aucun doute possible, c'était lui : il était strictement identique à mon souvenir.

  Mais que… Pourquoi le voyais-je à nouveau ? La dernière fois, j'étais épuisée, encore sous le choc de la chute de Liam ; rien à voir avec aujourd'hui ! Était-il plus qu'une simple hallucination due à la fatigue, contrairement à ce que je pensais ? C'était obligé, sinon il ne se tiendrait pas devant moi. Alors qu'est-ce qu'il était ? Juste un patient ? Sa pâleur semblait plus maladive que naturelle. Il me paraissait aussi trop maigre pour son âge. Son corps nageait dans ses vêtements ; ses os ressortaient sous sa peau ; il manquait de joues... Quelqu'un d'aussi fragile avait tout à fait sa place sur un lit d'hôpital.

  Mais s'il était bien un patient, comment était-il entré dans cette pièce ? Je ne l'avais entendu ni s'approcher ni ouvrir la porte.

  Le petit coureur fut le premier de nous deux à reprendre vie : il fit un pas vers moi. Je me crispai, mais ne bougeai pas d'un pouce. Du moins, jusqu'à ce qu'il repose son pied... à quelques centimètres du sol.

  Oh putain.

  Poussée par un instinct de survie que je ne soupçonnais pas posséder, je reculai sur la table, montai sur le rebord de la fenêtre, puis cherchai la poignée. Oui, mon instinct de survie était plutôt limité. Je me trouvais au sixième étage, pourtant, j'étais prête à sortir par la fenêtre si besoin. Mais merde ! Le gosse lévitait au-dessus du parquet ! J'avais beau cligner des yeux à toute vitesse, il restait dans les airs.

  C'est officiel, j'ai perdu une case.

  –Pourquoi tu brilles ?

  Je fermai les paupières dans la seconde et me plaquai contre la vitre. Bon sang, j'avais oublié qu'il parlait. Il flottait, tapait la causette et trouvait que je brillais. La totale.

  Lentement, je rouvris les yeux, puis les posai sur lui.

  –Que... Qu'est-ce que tu es ?

  Il fronça les sourcils et me regarda d'un drôle d'œil.

  –Bah... un garçon.

  Merci, Captain Obvious.

  –Je m'appelle Finn, ajouta-t-il.

  –D'accord... Bonjour Finn.

  Vrai garçon ou hallucination ? Quelle que soit la réponse, elles avaient toutes les deux un bon et un mauvais côté. Dans le premier cas, je n'étais pas folle mais ça voulait dire qu'il y avait des personnes capables de voler. Dans le second, j'avais perdu la boule mais sa lévitation n'avait plus rien de surprenant : les fabulations de l'esprit ne suivent pas toujours les lois de la physique. Pour ma santé mentale, j'espérais sincèrement que la première réponse était la bonne. Finir dans une chambre capitonnée ne faisait pas vraiment parti de mes plans d'avenir. Me faire à l'idée que des gens avait des capacités qui dépassait l'entendement, en revanche, me semblait beaucoup plus gérable, même si ça signifiait que je devrais changer ma vision du monde.

  Il était temps de mettre les choses au clair. Prenant une profonde inspiration, je redescendis sur la table.

  –Moi, c'est Anastasia, me présentai-je à mon tour. C'est pas la première fois que je te vois ici, tu es à l'hôpital ?

  Il opina du chef.

  –J'ai une méchante maladie, alors le docteur Anderson a dit que je devais rester ici. Mais c'est pas grave parce qu'au moins, je vais pas à l'école.

  Donc il était bien un patient ? Mes yeux quittèrent les siens pour se reposer sur ses pieds, toujours poser au-dessus du sol, comme s'il se tenait debout sur une marche invisible. C'était la chose la plus perturbante que j'avais jamais vu.

  –Tu viens de quelle école ? repris-je.

  –Trinity.

  Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'il soit ici. Si ses parents pouvaient se permettre de payer plus de quarante-milles dollars par an pour l'envoyer dans cet établissement scolaire, ils avaient les moyens de le faire administrer dans l'un des hôpitaux de ma mère. Qu'il soit content de manquer les cours, même s'il était malade, était aussi tout à fait normal : il devait avoir entre dix et douze ans, c'était un comportement courant pour les enfants de son âge.

  Restait le problème de sa lévitation qui, lui, était tout sauf normal.

  Je retirai mes lunettes pour l'étudier avec mon incroyable acuité visuelle. Des détails jusque-là imperceptibles à cause de la distance m'apparurent, comme les quelques veines éclatées de ses yeux et les très légers cernes qui les ourlaient. À part ces signes de fatigue, je ne remarquai cependant rien de plus. J'avais beau l'analyser sous toutes ses coutures, il me paraissait aussi réel que la table qui me servait de perchoir. Et si je le touchais ? Non, si j'étais folle et que je l'imaginais, il était possible que je puisse le sentir sous mes doigts même s'il n'existait pas.

  Puisque mes sens n'étaient pas fiables, comment pouvais-je savoir s'il était vraiment là ou pas ?

  Alors que je réfléchissais à un moyen d'y parvenir sans lui poser de questions – vu la réponse à la Captain Obvious qu'il m'avait sorti plus tôt –, le gosse pencha la tête sur le côté.

  –Pourquoi est-ce que tu brilles ? demanda-t-il à nouveau. Personne d'autre que toi ne brille.

  Je jetai un rapide coup d’œil à mon bras. Ma peau était aussi claire que celle d'une rousse, mais elle ne luisait pas du tout. Bon point pour moi. Si je sombrais dans la démence, je n'avais pas encore complètement disjoncté.

  –Et toi, pourquoi tu flottes ? contrai-je.

  Autant pour le « ne pas poser de questions ». Il fallait vraiment que je m’achète un filtre pour le placer entre mes pensées et ma langue et que j’arrête de sortir ce qui me passait par la tête.

  Finn pencha la tête en avant pour inspecter ses pieds. Une seconde plus tard, il se posait en silence sur le parquet. Je remontai illico sur le rebord de la fenêtre, le cœur battant à tout rompre.

  –Sérieusement... Qu'est-ce que t'es ?

  –Je te l'ai dit, un garçon.

  Un petit rire m'échappa.

  –Ça, tu vois, je l'avais remarqué, assurai-je. Sauf que les petits garçons ne flottent pas.

  –Je flotte pas.

  –Plus. Tu ne flottes plus, le corrigeai-je.

  Il glissa les mains dans les poches de son pantalon et haussa des épaules avec nonchalance.

  –Mais toi, tu brilles encore, répliqua-t-il.

  –Je ne brille pas.

  –Si... C'est joli. On dirait une luciole.

  Les bras m'en tombèrent.

  –Une lu...

  La porte s'ouvrit, me coupant dans mon élan. Surprise, je me tournai vers elle et mon regard s'accrocha à des yeux rouge sang.

  Le docteur Wilson se figea sur le seuil de la pièce, puis fronça les sourcils.

  –Je peux savoir ce que vous faites sur la fenêtre ? s'enquit-il, la main encore sur la poignée.

  Je désignai Finn en le pointant du doigt et en reportant mon attention sur lui. Ma mâchoire se décrocha lorsque je me rendis compte qu'il n'y avait plus personne. Il avait disparu, encore.

  –Où est-ce qu'il est passé ? soufflai-je.

  –Qui ?

  Sa question glissa sur moi sans m'atteindre. Dépitée, je continuai à fixer l'endroit où se tenait Finn, une seconde plus tôt, et me laissai glisser sur la table d’auscultation. Avais-je définitivement perdu une case ? Il était impossible qu'il soit parti aussi vite.

  La porte produisit un petit bruit lorsqu'elle se referma, puis le Docteur Wilson tira la chaise du bureau pour venir s'asseoir face à moi.

  –Respirez, Mademoiselle Baskerville.

  Je m'exécutai par pur automatisme.

  –Très bien, maintenant, dites-moi ce qui ne va pas.

  Pour qu'il m'envoie directement en hôpital psychiatrique ? Bien sûr ! Je pris une nouvelle inspiration et masquai mon trouble avant de relever les yeux vers lui.

  –Rien, c'est rien, assurai-je.

  –Que vous ai-je dit sur le fait de me cacher des informations ? me rappela-t-il. Je suis là pour vous aider mais je ne peux pas le faire si vous ne vous montrez pas franche avec moi.

  Je l'avais bien compris, cependant je ne voulais pas qu'il sache que je perdais la boule. Même lui voudrait me faire surveiller ou me mettre sous médicament si je lui révélais ce qu'il venait de se passer.

  Afin d'oublier ce sujet au plus vite, je finis par opter pour une semi vérité.

  –Très bien, soupirai-je. Il y avait un petit garçon juste ici avant que vous n'arriviez.

  –Un garçon ?

  –Oui, Finn, un gamin de dix ou douze ans. On a un peu parler et je ne l'ai pas vu partir. C'est pour ça que j'ai été surprise. Il a dû sortir quand j'ai regardé par la fenêtre.

  –Un ami à vous ?

  Je secouai la tête.

  –Pas du tout, je viens de le rencontrer. Il m'a dit qu'il était hospitalisé ici.

  Une idée germa soudain dans mon esprit. S'il était ici... il devait être inscrit dans les registres de l'hôpital ! Voilà comment j'allais savoir s'il existait vraiment !

  Les sourcils de l'albinos se froncèrent.

  –Finn comment ?

  Je haussai les épaules.

  –Je n'ai pas pensé à lui demander.

  Ou alors mon subconscient n'avait pas jugé utile de lui donner un nom de famille, trop occupé à le faire flotter. Tant que je n'avais pas jeté un œil au registre des patients, c'était toujours une possibilité.

  En fait… peut-être pouvais-je même me passer de cette fameuse liste : j’avais un médecin devant moi. Un médecin à la mémoire plus qu’infaillible.

  –Vous ne l'auriez pas vu ? hasardai-je. Il a les cheveux bruns en bataille et il porte un pyjama avec un T-Rex.

  Le docteur Wilson secoua la tête.

  –Désolé ça ne me dit rien. Vous savez pourquoi il a été admis ?

  –Il a parlé d'une méchante maladie, mais je n'en sais pas plus.

  S’il avait quelque chose de très grave, ses parents avaient sûrement voulu le protéger et ne pas lui dire ce qu’il avait précisément, pour ne pas l’inquiété. Un poids comprima ma poitrine lorsque je repensais à ses joues creuses, ses yeux fatigués, son teint maladif... Si Finn existait vraiment, comment avait-il eu la force de se déplacer, de venir se tenir debout – et dans les airs – face à moi, alors qu'il semblait aussi faible ? Peut-être valait-il mieux pour lui qu'il ne soit qu'une hallucination.

  Je secouai la tête pour chasser ses pensées de mon esprit. Rien ne servait de me tourmenter tant que je n'en savais pas plus. Pour l'instant, je devais me concentrer sur ma visite. J'offris un sourire innocent à mon docteur.

  –Tant pis, c'est pas grave. Peut-être que je le recroiserais en partant.

  –En effet. Et si vous vous prépariez ?

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