Chapitre 22 : Humeur massacrante - Partie 2

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  Afin de soulager un peu Sinéad pour la montée des marches – l'ascenseur de l'immeuble étant toujours en réparation –, je lui pris son sac de cours. Gravir les dix étages était beaucoup moins épuisant que la première fois, maintenant que j’avais dormi et l’avais fait à plusieurs reprises, mais la pauvre Sissi avait bien du mal. Elle n'était pas sportive du tout. A mi-chemin, je finis par lui prendre aussi l'énorme sac qu'elle avait sorti de son casier.

  –Merci, souffla-t-elle à l'arrivée.

  –Y a pas de quoi.

  Je la laissai se débarrasser de ses affaires pendant que je me rendais dans la cuisine pour nous servir des grands verres de Coca. En me tournant vers elle après avoir bu une première gorgée, je me rendis compte qu'elle n'était plus dans l'entrée, ni aux alentours.

  –Sissi ? lançai-je.

  –J'arrive dans deux minutes.

  Je levai la tête vers ma chambre, surprise que sa voix provienne de cette pièce. Quand était-elle montée là-haut ? Je ne l'avais pas entendue. Je sortis une boîte à gâteau et glissai un sablé dans ma bouche avant de la rejoindre. Je venais juste d'atteindre l'escalier que sa voix s'éleva à nouveau.

  –Non, ne monte pas !

  –Pourquoi ?

  Elle ne me répondit pas, pourtant, je restai dans le salon. Qu'est-ce qu'elle traficotait ? Si elle s'amusait à mettre ma chambre sens dessus dessous, je savais exactement comme me venger : ses belles boucles demandaient beaucoup d'entretien pour qu'elle puisse les contrôler... J'étais en train de me demander ce que je pouvais glisser dans ses lotions capillaires pour l'embêter lorsqu'elle apparut sur le pallier, poing vers le ciel. Mon regard y fut immédiatement attiré et ce que j'y découvris me prit de court.

  –Elles étaient où ? demandai-je, interdite. Et comment tu les as trouvées ?

  Rayonnante de fierté, Sinéad descendit l'escalier, puis me tendit mes lunettes. Je n'en revenais pas qu'elle ait mis la main dessus aussi facilement alors que j'en avais été incapable.

  –Comme tu les portes à longueur de journée et qu'elles sont très importantes pour toi, tu les as inconsciemment imprégnées de ton aura, m'expliqua-t-elle. C'est pour ça qu'il ne fallait pas que tu me rejoignes, tu aurais masqué la trace que tu as laissé dessus et je n'aurais pas pu la sentir.

  Je cillai plusieurs fois, sidérée. Comment ma mère pouvait-elle encore remettre en question les histoires d'auras de Blodwyn avec ça ? C'était à n'y rien comprendre.

  –Et elles étaient où ? répétai-je en les remettant sur mon nez.

  Le monde cessa d'être plongé dans des teintes bleutées et je pus voir les lèvres naturellement rouges de ma meilleure-amie s'étirer en un sourire amusé.

  –Dans ton panier de linge sale.

  Ah oui, quand même. J'aurais pu chercher encore longtemps.

  –Merci.

  Son sourire s'agrandit.

  –C'était le moins que je puisse faire.

  Elle sautilla jusqu'à la cuisine, récupéra son verre, puis me rejoignis sur le canapé. Sa bonne humeur s'estompa dès qu’elle plongea son regard dans le mien.

  –Alors... Qu'est-ce qui ne va pas ?

  –Je te prévins tout de suite, c'est bizarre.

  –D'accord.

  Je pris une profonde inspiration et me lançai.

  –J'ai bousculé un type au Golden Glass et...

  –Attends, me coupa-t-elle, sourcils froncés. Quand est-ce que t'es allée au Golden Glass ? Je croyais que t'étais assignée à résidence.

  –Le week-end dernier Ashley est venu me chercher pour m'emmener au restaurant et voir mon père sauf qu'il nous a fait faux bond et une grosse engueulade en a découlé. La plus violente qu'ils avaient jamais eu... Il a dit que si ça ne tenait qu'à lui, Ash ne serait jamais née.

  Les yeux de Sinéad se remplirent de compassion. Elle savait que ce n'était pas toujours facile avec mes parents ; je m'étais réfugiée chez elle bien trop de fois pour que ce ne soit pas le cas. Tout le contraire des siens : David et Blodwyn étaient toujours là pour elle, en particulier Blodwyn.

  –Comme tu peux t'en douter, poursuivis-je, ça a été un coup dur pour Ashley. Elle est allée au Golden Glass pour oublier tout ça, vu que c'était le bar le plus proche, et je l'ai accompagnée pour qu'elle ne soit pas seule.

  Sinéad m'accordait toute son attention, au point de ne pas toucher son verre.

  –Et une fois là-bas tu as bousculé ce fameux type, déduisit-elle.

  –Oui, Ash avait tellement bu qu'elle arrivait pas à marcher toute seule. Un n gros nounours l'a aidée à sortir pendant que je payais, puis je me suis empressée de les rejoindre. C'est là que j'ai bousculé un homme. Heureusement pour mon honneur, il m'a rattrapé, parce qu'avec mon élan, je serais juste tombée sur les fesses... Quand j'ai rouvert les yeux, la seconde d'après, il me tenait contre lui et depuis, je n'arrive plus à me le sortir de la tête. Je revois son visage dès que je ferme les yeux.

  Les sourcils de Sissi se froncèrent davantage et une lueur étrange traversa son regard. J'aurai juré que c'était de l'inquiétude.

  –Ça t'empêche de dormir ? demanda-t-elle.

  –Non, je dors, mais... il s'est passé un truc vraiment bizarre quand il me tenait.

  –Quoi ?

  –C'est là que ça devient étrange, la prévins-je. À la seconde où j'ai croisé son regard, après qu'il m'a rattrapée, j’ai été complètement... hypnotisée.

  Elle se redressa.

  –Comment ça ?

  –Je n'ai eu d'yeux plus que pour lui, je l'ai mis sur un piédestal. Il me semblait tellement parfait, irradiait d'un tel charisme... Et sa voix... Bon sang, elle était si envoûtante que j'ai frissonné comme une vierge effarouchée entre ses bras. Mais le pire, ça a été quand il m'a proposé un verre. J'ai failli lui dire oui ! Tu te rends compte ?! Ash était dehors, complètement torchée, et j'ai failli la laisser tomber pour accepter le verre d'un parfait inconnu, comme si c'était la seule chose à faire. Je ne te raconte pas les efforts titanesques que j'ai dû fournir pour refuser.

  Je soufflai un bon coup. Sissi avait raison, vider son sac faisait un bien fou. En revanche, mon récit semblait l'avoir plongée dans un état second. Elle ne prononçait pas un mot, ne bougeait pas un muscle, me regardait sans vraiment le faire...

  –C'est complètement insensé, on est d'accord ?

  Cette question la ramena à l'instant présent.

  –Je... oui, murmura-t-elle. À quoi il ressemblait ?

  –Fin de la vingtaine, début de la trentaine, je dirais. Magnifique, avec une peau d'ivoire, des cheveux blond platine, des yeux violets...

  Ceux de Sinéad s'agrandirent aussitôt à ce détail. Cette réaction ne pouvait signifier qu'un chose !

  –Tu le connais ? m'exclamai-je.

  –Tu es sûre qu'il avait les yeux violets ?

  –Oh oui, avec sa voix c'est ce qui m'a le plus captivée. Alors, tu sais qui c'est ?

  Le malaise qui la gagna ne m'échappa pas.

  –Très vaguement, avoua-t-elle en détournant le regard et en passant une main sous son écharpe.

  –Qui c'est ? m'impatientai-je.

  Le regard de Sinéad brilla d'inquiétude.

  –Pourquoi ? Tu comptes le revoir ?

  –Oui. Enfin, non... Une photo me suffira. Je veux juste revoir son visage pour me le sortir de la tête. Tu sais que je fais la même chose avec les musiques qui restent en tête.

  Ses traits délicats se tendirent.

  –S'il te plaît, insistai-je. J'en ai marre de penser autant à lui.

  –Si je te montre une photo, tu me promets de pas le chercher ? demanda-t-elle, crispée.

  –Oui ! Parole de scout !

  Je lui présentai ma main droite, index, majeur et annulaire levée, pour joindre le geste à la parole. J'avais déjà été assez perturbée parce qu'il s'était passé la dernière fois. Renouveler l'expérience était la dernière chose dont j'avais envie.

  Sinéad baissa les armes dans un soupir, bien que ses épaules restèrent tendues, puis sortit son téléphone. Les secondes qu'elle passa dessus me semblèrent interminables. Quand, enfin, elle le tourna vers moi, mon cœur manqua un battement.

  –C'est lui ? s'assura-t-elle.

  –Oui...

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