Chapitre 22 : Humeur massacrante - Partie 1

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  Professeurs comme élèves, tout le monde s'écartait de mon passage à mesure que j'avançais dans les couloirs du lycée. Mon humeur massacrante saturait tellement l'air qu'elle en devenait tangible. Cinq jours. Ça faisait cinq jours que j'avais bousculé l'inconnu du Golden Glass et cinq jours qu'il se glissait sournoisement dans mes rêves. Il ne s'y passait rien, il se contentait de me fixer avec la même intensité qu'au moment où il m'avait tenu contre lui, mais il avait eu le culot d'être là quand j'avais dormi avec Michael et aussi les nuits suivantes. Appeler Mike avant de me coucher n'y avait rien changé ; ce type restait encré dans mes pensées comme une vraie sangsue. Perfection ou pas, il me sortait par les yeux.

  Comme si toute cette histoire ne jouait pas assez avec mes nerfs, la réponse de Trevor, quand je lui avais demandé pourquoi il était à Columbia, avait ajouté de l'huile sur le feu. Il m'avait envoyé un lien vers un site porno et m'avait demandé « Ça te dit d'essayer ça la prochaine fois, bébé ? ». Ça m'avait mise dans une rogne pas possible. Je me moquais bien du lien ; il pouvait m'en envoyer autant qu'il voulait, ils restaient innocents tant que je ne cliquais pas dessus. Mais m'appeler bébé ? Non. Personne n'avait le droit de m'appeler par ce surnom, pas même Michael. Je l'exécrai autant que la peste, si ce n'est plus. J'envisageais très sérieusement de castrer ce Casanova de première pour l'empêcher de produire des mini-lui. Le monde s'en porterait beaucoup mieux.

  Pour couronner cette semaine en beauté – car elle n'était pas assez merdique ainsi –, j'avais perdu mes lunettes. J'avais eu beau retourné mon appartement ce matin, impossible de mettre la main dessus. Ma seconde paire manquant tout autant à l'appel, j'avais dû me rabattre sur mes solaires. Mes solaires ! J'allais définitivement commettre un meurtre. Seuls deux points positifs étaient ressortis de ces derniers jours de malheur : ma mère m'avait enfin autorisé à faire mes injections moi-même et le petit coureur n'était pas réapparu. Il y avait donc de fortes chances pour que ce garçon soit bien une simple illusion due à la fatigue et pas le premier symptôme de la folie.

  Mais ça ne changeait rien au fait que j'allais commettre un meurtre.

  Un silence de mort s'abattit dans la classe lorsque j'y pénétrai. Je balançai mon sac sur une table du fond, entre Aurora et la fenêtre, et me laissai tomber sur la chaise. Les cours ne pouvaient pas être déjà terminés ?

  –Ana ? hésita ma voisine après presque une minute. Ça va ?

  Même si elle ne voyait rien à cause du verre teinté de mes verres, je la fusillai du regard.

  –Ça a l'air d'aller ? cinglai-je.

  Elle n'insista pas et personne ne m'adressa un mot de la matinée, y compris les professeurs. Quand l'heure du déjeuner arriva, je pris un sandwich au self, puis allai m'enfermer dans une salle insonorisée de la bibliothèque. Il était grand temps de chasser ce parasite de mon esprit. Si je me basais sur ma technique pour oublier les mauvaises chansons qui me restaient parfois en tête beaucoup trop longtemps – à savoir les réécouter –, l'inconnu déserterait peut-être mes rêves si je le revoyais. Armée de détermination et d'une casquette du FBI, je plantai mes dents dans mon sandwich et commençai mes recherches. Je ne connaissais que son apparence mais c'était parfois suffisant. En plus, il avait ces étranges yeux violets.

  Malgré cette particularité physique, je fis chou blanc. Même l'accouplement entre une imprimante mal configurée et un cheval était plus fructueuse que mes recherches, il donnait des zèbres ! Je venais de passer trois heures sur l'ordinateur et de sécher les mathématiques pour rien ! Comment se faisait-il que je ne trouve pas la moindre information ? Les hommes aux iris violets ne devaient pas courir les rues ! Encore plus énervée qu'à mon arrivée, je récupérai mes affaires et quittai la bibliothèque pour me rendre en chimie organique. Le cours avait déjà commencé quand je débarquai dans la classe. Je hochai la tête pour la forme tandis que madame Dixon me donnait un petit avertissement, ses mots passant par une oreille pour ressortir par l'autre la seconde d'après, puis m'installai de nouveau au fond de la salle. Une boulette de papier atterrit sur ma table au bout de dix minutes. La voir réussit à soulever le coin gauche de mes lèvres. C'était encore loin d'être un vrai sourire, mais par rapport à la gueule que je tirais depuis mon réveil, c'était énorme. Je m'assurai que notre professeur supervisait avec attention celui qu'elle avait envoyé au tableau, puis déroulai le mot.

T'as l'air sur le point de tuer des bébé chiots, tu veux qu'on annule pour ce WE ?

  Des bébés chiots, carrément ? Ma tête devait être encore plus affreuse que je le pensais, mais ce n'était pas une raison pour annuler. J'attendais notre week-end avec impatience depuis que Sissi et moi l'avions programmé ; on n'allait pas le reporter à cause de ma mauvaise humeur. En plus, c'était sûrement la seule chose qui serait capable de me détendre à l'heure actuelle, à part les bras de Michael. Je me dépêchai d'écrire ma réponse.

Sûrement pas ! Et t'inquiète, je me suis juste levée
du mauvais pied.

  Sinéad me renvoya la boulette une minute après.

Et les lunettes de soleil, c'est pour quoi ?

Gueule de bois ?

J'ai paumé les autres...

Sérieux ? Tes lunettes ?

  Je poussai un profond soupir. Sissi n'avait pas besoin de me dire à quel point je n'étais pas douée, je m'en rendais très bien compte toute seule. Mes lunettes m'étaient aussi vitales que mes poumons. J'avais de la chance d'avoir trouvé mes solaires, sans quoi, j'aurais passé la journée au lit avec une migraine de tous les diables, ces suppôts de Satan dansant la java sur mon pauvre cerveau.

  Penser au marathon Vampire Diaries qu'on allait se faire entre meilleures-amies m'apaisa un peu et m'aida à supporter la chimie. Malgré tout, mes feuilles restèrent aussi vierges que pendant les autres cours et je fus la première dans le couloir. Sinéad me rejoignit sans se presser, puis on se rendit à son casier pour qu'elle puisse récupérer ses affaires. Elle me surveilla du coin de l'œil durant toute l'opération. Je haussai un sourcil en voyant son sac. Il était tellement gros que c'était à se demander comment il avait pu tenir dans son casier sans l'exploser, à croire que Sissi avait emmené toute sa penderie.

  –Sérieusement, Ana, qu'est-ce qui ne va pas ? me demanda-t-elle discrètement tandis qu'on avançait en direction du parking. T'es comme ça depuis le début de la semaine.

  Elle l'avait remarqué ? J'avais pourtant essayé de masquer ma mauvaise humeur avant aujourd'hui.

  –C'est Liam ? tenta-t-elle. Ta mère ?

  Un mec.

  Les yeux de Sissi s'agrandirent et je compris que je venais de la rectifier à voix haute. Je me mis une claque mentale.

  –Comment ça, un mec ? souffla-t-elle dans un murmure.

  –Un mec ? répétai-je comme si je ne voyais pas de quoi elle parlait.

  Elle me lança un regard lourd de sens qui semblait dire : « Tu ne me la fera pas ». Un nouveau soupir m'échappa. Pourquoi n'avais-je pas de filtre entre mes pensées et ma langue, comme toute personne normalement constituée ? Cette traîtresse m'avait déjà fait le coup de lâcher une bombe avec le docteur Wilson.

  –Bon d'accord, j'ai bien parlé d'un mec, mais c'est rien.

  –Si c'était rien, tu ne serais pas autant sur les nerfs. J'ai mangé avec Aurora ce midi, elle a cru que t'allais lui sauter à la gorge en psychologie.

  –À ce point ?

  Elle confirma d'un hochement de tête. Je soupirai encore en me grattant l'arrière de la tête.

  –Je ne vais pas te forcer à me parler, murmura Sissi à cause du monde autour de nous, je veux juste t'aider. T'es tendue comme pas possible, t'as même perdu tes lunettes. Ça te ressemble pas. Quoi qu'il se passe ou se soit passé avec le mec en question, je vois bien que ça te travaille.

  Je fermai les yeux quelques seconde, puis les rouvris. Je n'y avais pas fait attention jusqu'à présent mais l'inquiétude marquait les traits de ma meilleure-amie.

  –Ruminer dans son coin n'est jamais bon, continua-t-elle. En parler à quelqu'un ne pourra que te faire du bien. Ça n'a pas à être moi, il y a Ashley, Michael...

  Mes épaules s'affaissèrent. Elle n'avait pas tort, du moins, sur la première partie : garder tout en moi ne m'aidait en rien à part à m'énerver davantage car je n'avançais pas. Par contre, je ne pouvais pas me confier à Mike. Je ne voulais pas lui faire de mal en lui avouant qu'un autre homme que lui occupait une grande partie de mes pensées. Quant à Ashley... Non. Ce qui me tracassait comportait une partie trop tirée par les cheveux pour elle. La meilleure personne à qui je pouvais racontais ce qui n'allait pas était celle qui se trouvait à mes côtés en ce moment même. Malgré toutes les moqueries et les piques qu'on s'envoyait à longueur de temps, Sinéad m'écouterait sérieusement, même quand j'aborderais les points étranges de cette histoire.

  –Je te raconterais tout une fois chez moi.

  Elle hocha de la tête et on se remit en marche.

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