Chapitre 19 : Reflet - Partie 2

7 minutes de lecture

  –Bon, la machinerie se porte à merveille, déclara l'albinos après avoir retiré le tensiomètre de mon bras. Tout s’est bien passé depuis votre sortie ? Rien à me signaler ? Une fatigue passagère ou inexpliquée, des battements de cœur trop rapides alors que vous n'avez pas fait d'effort, ou au contraire trop lents, ce genre de chose.

  –Non, assurai-je avec aplomb.

  Il releva les yeux et son regard écarlate plongea dans le mien. Je le soutins sans problème ; pour moi, mentir était aussi naturel que respirer. Déformation professionnelle.

  –Vous êtes particulièrement convaincante, admit-il au bout d'une dizaine de secondes. Et je vous aurais certainement crue si je ne vous savais pas très grande actrice.

  Merde ! Il n'avait pas pris.

  –Je ne vois pas...

  –Écoutez, Mademoiselle Baskerville, je ne peux pas vous aider si vous me cacher des informations.

  Je détournai le regard et commençai à me mordre les lèvres. Pas de manière sensuelle – Oh non ! – mais plutôt du genre à faire criser ma maquilleuse. Dix mois de coma n'avait visiblement pas suffi à me débarrasser de ce tic nerveux. Si je lui racontais ce qu'il m'était arrivée la veille, je risquais une nouvelle hospitalisation et ce n'était pas franchement dans mes plans.

  Le plus énervant dans tout ça, c'est que le docteur n'insistait pas. Il savait que quelque chose s'était passé, pourtant il se contentait de m'observer, d'attendre que je me décide enfin à parler. Au bout de deux longues minutes de silence, ma langue finit par se délier.

  –J'ai juste eu une légère absence hier soir, rien de grave.

  –Si ce n'était vraiment rien, vous n'auriez pas mis autant de temps à me répondre.

  Touchée.

  –Alors, que s'est-il vraiment passé ?

  –...ai ...du ...ai...ance, marmonnai-je dans ma barbe.

  –Pardon ?

  –J'ai perdu connaissance.

  La réaction de l'albinos ne se fit pas attendre. Ses sourcils nivéens se froncèrent et il se pencha légèrement en avant, le regard acéré.

  –Racontez-moi tout.

  Je poussai un profond soupir et me lançai. J'avais déjà lâcher la bombe de toute façon.

  –Après que l'ambulance est partie en emmenant mon neveu, je suis rentrée chez moi pour faire le ménage. Mais d'un coup, ça a été le trou noir.

  –Combien de temps ça a duré ?

  Je me mordis une nouvelle fois les lèvres.

  –Plus de trois heures...

  Ses yeux s'agrandirent d'un coup, alors que les miens se fermais. Je savais que je n'aurais pas dû en parler.

Idiote.

  –Pourquoi je ne l'apprends que maintenant ? demanda-il.

  –Je ne portai pas encore ma montre et je ne l'ai dit à personne. Mais j'étais dans la cuisine quand c'est arrivé, j'ai simplement dû me cogner la tête au plan de travail en tombant ; ce n'est rien.

  –Tomber dans les pommes pendant une minute, c'est une perte de connaissance. Être inconscient durant trois heures, c'est un coma ; certes très court comparé à celui que vous avez eu, mais un coma quand même. Alors ce n'est certainement pas rien, rétorqua-t-il durement.

  Je baissai les yeux. Le docteur resta aussi immobile que silencieux pendant une bonne minute, se demandant sûrement ce qu'il devait faire de moi. Je ne me faisais pas trop d'illusions à ce sujet. Le mot « hospitalisation » clignotait à la lisière de mon esprit et allait tomber d'un instant à l'autre.

  –Quand vous vous êtes réveillée, comment vous sentiez-vous ? s'enquit le géant.

  –Après avoir retrouvé mon souffle, bien.

  –D'accord, et que s'était-il passé avant ?

  –Mon neveu est tombé.

  –À aucun moment de la soirée vous ne vous êtes sentie bizarre ?

  Un frisson me traversa au souvenir du feu qui avait parcouru mes veines.

  –J'ai juste eu une bouffé d'adrénaline, avouai-je.

  –Quand ?

  –Quand mon neveu est tombé.

  Le docteur soupira.

  –Nous n'allons pas avancer si vous rester aussi vague.

  –Vous voulez des détails ? Très bien, je vais vous donner des détails, abdiquai-je, fatiguée par les événements et cet interrogatoire. Quand j'ai touché le front de Liam, je me suis sentie super bizarre. C'est comme si un brasier s'était allumé en moi. Son énergie m'a quittée pour revenir juste après, en moins forte, et ça m'a fait un mal de chien ! J'ai eu l'impression qu'on me frappait la tête, me tordait le poignet et rouait de coup tout le côté gauche de mon corps. La douleur est restée un moment, puis quand elle a commencé à partir, elle a eu l'air d'emporter mes forces avec elle. À la fin, je me sentais tellement vide que je me suis écroulée.

  L'albinos me dévisageait sans ciller.

  –Et pas besoin de me dire que j'ai l'air d'une folle, je m'en rends très bien compte tout de seule, ajoutai-je.

  –Je n'ai pas dit ça.

  –Non, mais vous y penser.

  –Parce que vous lisez dans les pensées aussi ?

  Je roulai des yeux.

  –Vous m'avez très bien comprise.

  Un long silence s'ensuivit.

  –C'est vraiment ce que vous avez ressenti ? s'assura le docteur. (J'opinai.) Y a-t-il eu autre chose que vous ne parvenez pas à expliquer ?

  –Le sang... murmurai-je.

  –Le sang ?

  Ma langue claqua contre mon palet. Pourquoi avais-je pensé à haute voix ?

  –Quand j'ai rattrapé mon neveu, j'ai senti du sang, avouai-je, et il y en avait dans ses cheveux, sur les escaliers, sur mes mains... Bref, même si ce n'était pas des flaques, il y a eu des taches un peu partout. Pourtant, les docteurs n'ont trouvé aucune plaie. Ma sœur a supposé que c'était le mien mais je ne suis pas blessée non plus.

  Je lui présentai mes mains. Il les inspecta avec autant de minutie que moi et en arriva à la même conclusion : je n'avais rien.

  –Vous n'avez aucune idée de la provenance du sang. ?

  –Non.

  Il appuya sa tête au creux de sa paume et pianota sur l'accoudoir.

  –Mais selon vous, de qui venait-il ?

  –Liam, je l'ai senti quand je l'ai touché. J'avais l'impression que ça venait du côté gauche, à l'arrière de son crâne.

  –Et quand vous avez eu mal après ce... retour d'énergie, où était-ce exactement ?

  –À l'arrière du crâne, du côté… gauche.

  J'avais aussi eu mal au poignet gauche et sur tout ce côté du corps ; celui sur lequel Liam était tombé. Comment ça se faisait ? On dirait que j'avais... ressenti sa douleur. Ou du moins la douleur qu'aurais généré les blessures que j'avais imaginées.

  –C'est dû à l'empathie ? supposai-je.

  –Possible. Regardez les films d'horreur ou ceux avec des scènes de violence, certaines personnes sont incapables de les visionner car ils ne supportent pas de voir les personnages être blessés. Pour une partie d'entre elles, ça va même au-delà : ils ont l'impression d'être blessé en même temps. Et c'est la même chose dans la réalité. Leur empathie est en quelques sortes exacerbée. Ça vous était déjà arrivé ?

  Je secouai la tête et souhaitai par la même occasion que ça ne se reproduise plus. Une fois avait été amplement suffisante.

  –Très bien, soupira-t-il en se massant les tempes d'une seule main. Je vais vous faire une prise de sang, puis vous pourrez sortir.

  –Vraiment ?

  Je n'en croyais pas mes oreilles. Il ne m'annonçait pas une nouvelle hospitalisation ?

  –Oui, mais si vous avez une nouvelle absence, empathie exacerbée, ou n'importe quoi d'autre, vous devez appeler les urgences.

  Je grimaçai. Si lui ne m’alitait pas dans la seconde, ma mère, elle, le ferait en entendant une histoire pareille. Et elle en aurait vent à tous les coups si je contactais les urgences.

  Le docteur m'observa une seconde, puis sortit un calepin de sa sacoche. Il y griffonna quelque chose avant d'arracher la page et de me la donner. Un numéro de téléphone y était inscrit.

  –C'est mon numéro personnel, m'expliqua-t-il. Si vous préférez m'appeler plutôt que les urgences, faites-le. Peu importe l'heure du jour ou de la nuit.

  Avait-il la moindre idée du soulagement que ça m'apportait ? Jamais aucun médecin ne m'avait proposé une chose pareille ; ils ne voulaient pas prendre le risque de contrarier ma mère en m'examinant sans la tenir au courant. Mes doigts se serrèrent sur le papier.

  –Merci.

  Un fin sourire tira ses lèvres blanches.

  –C'est normal.

  Mon regard coula à nouveau sur son numéro.

  –Et si ça se révèle sans importance ?

  –Je préfère que vous me téléphoniez pour rien, plutôt que vous ne le fassiez pas alors que vous devriez.

  Il n'avait pas tort. Comme le dit si bien un célèbre dicton : mieux vaut prévenir que guérir.

  Après m'avoir vu glisser son numéro dans ma poche, l'albinos me fit la prise de sang. Les minutes s'écoulaient dans un silence apaisant, jusqu'à ce que mon portable vibre. Le visage du petit coureur me revint en tête. Est-ce que je devais en parler au docteur ? Même s'il s'était montré super sympa, j'avais peur que cette nouvelle bizarrerie ne le fasse changer d'avis sur ma sortie. J'avais pourtant besoin de savoir...

  –Dîtes... est-ce que je pourrais avoir un traumatisme crânien à cause de ma perte de connaissance ?

  Il quitta la poche des yeux et me fixa un moment.

  –Si vous en avez eu un, il est déjà terminé. Vous n'en avez aucun symptôme.

  Donc soit je commençais à devenir folle, soit j'étais juste tellement fatiguée que je rêvais éveiller. J'espérais sincèrement qu'il s'agissait de la seconde option.

  Je gardai le silence jusqu'à la fin de ma prise de sang, puis souhaitait une bonne semaine au docteur avant de quitter la salle d'auscultation.

  Au lieu de rejoindre tout de suite Logan dans l'entrée pour qu'il me conduise au lycée, je me dirigeai vers la chambre de Liam. Je voulais passer encore un peu de temps avec ma famille. Mais alors que je m'en approchais de plus en plus, la culpabilité que la sieste et l'auscultation avait occulté rejaillit. Je tentai de la brider, de l'atténuer, en vain. Ma mère avait réussi son coup. L'estomac noué, je finis par passer devant les deux armoires à glace qui sécurisaient la pièce sans m'arrêter.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Oiseau Lyre
Hommage à mon animal favori
1
3
0
0
Défi
Faeress

Il y a peu, une histoire, ma foi, plutôt étrange, m'est arrivée:
J'étais en train de prendre un bain glacial pour essayer de contrer la canicule, quand tout à coup, je fus...Transportée, je crois que c'est le mot, autrepart.
Au début, je fus stupéfaite: pensez-vous, quitter d'un coup mon studio parisien, comme ça, c'est plutôt choquant. D'autant plus que je me retrouvais nue en terre inconnue, dans des montagnes couvertes de neige blanche, avec, de part et d'autres de hauts pics de glace; un peu comme des stalagmites (ou stalactites ? Je ne me souviens jamais!). Comme je m'attardais sur le magnifique  paysage givré qui s'offrait à ma vue -imaginez, un ciel bleu pâle, quelques nuages par ci-par là, délivrant un  flot polaire de flocons tous plus beaux les une que les autres, ma vue dominant toute la vallée blanche, je voyais le soleil froid se réfléchir dans des pics de glace, des arbres vides de feuilles, à part peu-être quelques sapins, recouverts de plus de 50 centimètres de poudreuse, des renards et lapins des neiges, bref, la nature gelée- quand je m’aperçus que, malgré ma nudité, je n'avais pas froid. C'est en me regardant que je compris à peu près, du moins, que je crus le comprendre: ma peau, devenue aussi bleue que si j'étais atteinte d'argyrisme, était glacée, et pourtant j'exhalait toujours de cette rafraîchissante brume. Étrange. Je décidais de descendre dans la vallée pour trouver du monde, commençant à me sentir un peu seule.
Toute cette fraîcheur me rappela la bibliothécaire de mon village d'enfance. Il y faisait toujours froid, en été comme en hiver. Elle s'appelait Madame Faris, Mais tout le monde, moi y compris, l'appelait Madame Dédé, comme dans guindé, et aussi car la rumeur racontait qu'elle était tombée très tôt , dans sa rafraîchissante jeunesse, amoureuse d'un certain 'Dédé', mais que, effrayé par tant de froideur, il s'était engourdi avant de, dans un sursaut de lucidité, d'éloigner en la traitant de frigide. Après cet amour déçu, Madame Faris serait venue s'isoler du monde dans ce petit village du nord de la France.
Pourtant, je savais qu'elle n'était pas si insensible qu'elle ne le laissait paraître: une fois où j'étais venu emprunter un livre avec ma mère, histoire de me tenir coucher car j'avais une crève carabinée, un mélange de rhume et de grippe, elle m'avait tendu un mouchoir en papier, devant dater d'une dizaine d'années, plein de poussière (qui me fit éternuer) avant de me repousser dans l'hiver. Bien sûr, ma mère n'avait pas manqué de lancer un regard glacial à Madame Faris, avant de me rejoindre sous les flocons, et de s'appliquer du stick à lèvre pour éviter les gerçures.
    J'étais finalement arrivée dans la vallée, et je ne grelottais toujours pas. Tout à coup, je vis quelque chose enfoncé das la poudreuse: c'était... Une glace! Une étrange glace, c'est vrai avec ses antennes faisant penser à un être venu de l'Espace, mais tout de même!
Je me retrouvais tout à coup à nouveau dans mon bain. Tout ceci n'était-ce qu'un rêve? C'est lors que je sortis de mon bain que je vis, que je sus que ce n'était peut-être pas qu'un rêve: ma peu encore légèrement bleutée, dans le miroir, et sur le rebord de l'évier, une glace à antennes.
0
1
0
2

Vous aimez lire Asa No ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0