Chapitre 19 : Reflet - Partie 2

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  –Bon, la machinerie se porte à merveille, déclara l'albinos après avoir retiré le tensiomètre de mon bras. Tout s’est bien passé depuis votre sortie ? Rien à me signaler ? Une fatigue passagère ou inexpliquée, des battements de cœur trop rapides alors que vous n'avez pas fait d'effort, ou au contraire trop lents, ce genre de chose.

  –Non, assurai-je avec aplomb.

  Il releva les yeux et son regard écarlate plongea dans le mien. Je le soutins sans problème ; pour moi, mentir était aussi naturel que respirer. Déformation professionnelle.

  –Vous êtes particulièrement convaincante, admit-il au bout d'une dizaine de secondes. Et je vous aurais certainement crue si je ne vous savais pas très grande actrice.

  Merde ! Il n'avait pas pris.

  –Je ne vois pas...

  –Écoutez, Mademoiselle Baskerville, je ne peux pas vous aider si vous me cacher des informations.

  Je détournai le regard et commençai à me mordre les lèvres. Pas de manière sensuelle – Oh non ! – mais plutôt du genre à faire criser ma maquilleuse. Dix mois de coma n'avait visiblement pas suffi à me débarrasser de ce tic nerveux. Si je lui racontais ce qu'il m'était arrivée la veille, je risquais une nouvelle hospitalisation et ce n'était pas franchement dans mes plans.

  Le plus énervant dans tout ça, c'est que le docteur n'insistait pas. Il savait que quelque chose s'était passé, pourtant il se contentait de m'observer, d'attendre que je me décide enfin à parler. Au bout de deux longues minutes de silence, ma langue finit par se délier.

  –J'ai juste eu une légère absence hier soir, rien de grave.

  –Si ce n'était vraiment rien, vous n'auriez pas mis autant de temps à me répondre.

  Touchée.

  –Alors, que s'est-il vraiment passé ?

  –...ai ...du ...ai...ance, marmonnai-je dans ma barbe.

  –Pardon ?

  –J'ai perdu connaissance.

  La réaction de l'albinos ne se fit pas attendre. Ses sourcils nivéens se froncèrent et il se pencha légèrement en avant, le regard acéré.

  –Racontez-moi tout.

  Je poussai un profond soupir et me lançai. J'avais déjà lâcher la bombe de toute façon.

  –Après que l'ambulance est partie en emmenant mon neveu, je suis rentrée chez moi pour faire le ménage. Mais d'un coup, ça a été le trou noir.

  –Combien de temps ça a duré ?

  Je me mordis une nouvelle fois les lèvres.

  –Plus de trois heures...

  Ses yeux s'agrandirent d'un coup, alors que les miens se fermais. Je savais que je n'aurais pas dû en parler.

Idiote.

  –Pourquoi je ne l'apprends que maintenant ? demanda-il.

  –Je ne portai pas encore ma montre et je ne l'ai dit à personne. Mais j'étais dans la cuisine quand c'est arrivé, j'ai simplement dû me cogner la tête au plan de travail en tombant ; ce n'est rien.

  –Tomber dans les pommes pendant une minute, c'est une perte de connaissance. Être inconscient durant trois heures, c'est un coma ; certes très court comparé à celui que vous avez eu, mais un coma quand même. Alors ce n'est certainement pas rien, rétorqua-t-il durement.

  Je baissai les yeux. Le docteur resta aussi immobile que silencieux pendant une bonne minute, se demandant sûrement ce qu'il devait faire de moi. Je ne me faisais pas trop d'illusions à ce sujet. Le mot « hospitalisation » clignotait à la lisière de mon esprit et allait tomber d'un instant à l'autre.

  –Quand vous vous êtes réveillée, comment vous sentiez-vous ? s'enquit le géant.

  –Après avoir retrouvé mon souffle, bien.

  –D'accord, et que s'était-il passé avant ?

  –Mon neveu est tombé.

  –À aucun moment de la soirée vous ne vous êtes sentie bizarre ?

  Un frisson me traversa au souvenir du feu qui avait parcouru mes veines.

  –J'ai juste eu une bouffé d'adrénaline, avouai-je.

  –Quand ?

  –Quand mon neveu est tombé.

  Le docteur soupira.

  –Nous n'allons pas avancer si vous rester aussi vague.

  –Vous voulez des détails ? Très bien, je vais vous donner des détails, abdiquai-je, fatiguée par les événements et cet interrogatoire. Quand j'ai touché le front de Liam, je me suis sentie super bizarre. C'est comme si un brasier s'était allumé en moi. Son énergie m'a quittée pour revenir juste après, en moins forte, et ça m'a fait un mal de chien ! J'ai eu l'impression qu'on me frappait la tête, me tordait le poignet et rouait de coup tout le côté gauche de mon corps. La douleur est restée un moment, puis quand elle a commencé à partir, elle a eu l'air d'emporter mes forces avec elle. À la fin, je me sentais tellement vide que je me suis écroulée.

  L'albinos me dévisageait sans ciller.

  –Et pas besoin de me dire que j'ai l'air d'une folle, je m'en rends très bien compte tout de seule, ajoutai-je.

  –Je n'ai pas dit ça.

  –Non, mais vous y penser.

  –Parce que vous lisez dans les pensées aussi ?

  Je roulai des yeux.

  –Vous m'avez très bien comprise.

  Un long silence s'ensuivit.

  –C'est vraiment ce que vous avez ressenti ? s'assura le docteur. (J'opinai.) Y a-t-il eu autre chose que vous ne parvenez pas à expliquer ?

  –Le sang... murmurai-je.

  –Le sang ?

  Ma langue claqua contre mon palet. Pourquoi avais-je pensé à haute voix ?

  –Quand j'ai rattrapé mon neveu, j'ai senti du sang, avouai-je, et il y en avait dans ses cheveux, sur les escaliers, sur mes mains... Bref, même si ce n'était pas des flaques, il y a eu des taches un peu partout. Pourtant, les docteurs n'ont trouvé aucune plaie. Ma sœur a supposé que c'était le mien mais je ne suis pas blessée non plus.

  Je lui présentai mes mains. Il les inspecta avec autant de minutie que moi et en arriva à la même conclusion : je n'avais rien.

  –Vous n'avez aucune idée de la provenance du sang. ?

  –Non.

  Il appuya sa tête au creux de sa paume et pianota sur l'accoudoir.

  –Mais selon vous, de qui venait-il ?

  –Liam, je l'ai senti quand je l'ai touché. J'avais l'impression que ça venait du côté gauche, à l'arrière de son crâne.

  –Et quand vous avez eu mal après ce... retour d'énergie, où était-ce exactement ?

  –À l'arrière du crâne, du côté… gauche.

  J'avais aussi eu mal au poignet gauche et sur tout ce côté du corps ; celui sur lequel Liam était tombé. Comment ça se faisait ? On dirait que j'avais... ressenti sa douleur. Ou du moins la douleur qu'aurais généré les blessures que j'avais imaginées.

  –C'est dû à l'empathie ? supposai-je.

  –Possible. Regardez les films d'horreur ou ceux avec des scènes de violence, certaines personnes sont incapables de les visionner car ils ne supportent pas de voir les personnages être blessés. Pour une partie d'entre elles, ça va même au-delà : ils ont l'impression d'être blessé en même temps. Et c'est la même chose dans la réalité. Leur empathie est en quelques sortes exacerbée. Ça vous était déjà arrivé ?

  Je secouai la tête et souhaitai par la même occasion que ça ne se reproduise plus. Une fois avait été amplement suffisante.

  –Très bien, soupira-t-il en se massant les tempes d'une seule main. Je vais vous faire une prise de sang, puis vous pourrez sortir.

  –Vraiment ?

  Je n'en croyais pas mes oreilles. Il ne m'annonçait pas une nouvelle hospitalisation ?

  –Oui, mais si vous avez une nouvelle absence, empathie exacerbée, ou n'importe quoi d'autre, vous devez appeler les urgences.

  Je grimaçai. Si lui ne m’alitait pas dans la seconde, ma mère, elle, le ferait en entendant une histoire pareille. Et elle en aurait vent à tous les coups si je contactais les urgences.

  Le docteur m'observa une seconde, puis sortit un calepin de sa sacoche. Il y griffonna quelque chose avant d'arracher la page et de me la donner. Un numéro de téléphone y était inscrit.

  –C'est mon numéro personnel, m'expliqua-t-il. Si vous préférez m'appeler plutôt que les urgences, faites-le. Peu importe l'heure du jour ou de la nuit.

  Avait-il la moindre idée du soulagement que ça m'apportait ? Jamais aucun médecin ne m'avait proposé une chose pareille ; ils ne voulaient pas prendre le risque de contrarier ma mère en m'examinant sans la tenir au courant. Mes doigts se serrèrent sur le papier.

  –Merci.

  Un fin sourire tira ses lèvres blanches.

  –C'est normal.

  Mon regard coula à nouveau sur son numéro.

  –Et si ça se révèle sans importance ?

  –Je préfère que vous me téléphoniez pour rien, plutôt que vous ne le fassiez pas alors que vous devriez.

  Il n'avait pas tort. Comme le dit si bien un célèbre dicton : mieux vaut prévenir que guérir.

  Après m'avoir vu glisser son numéro dans ma poche, l'albinos me fit la prise de sang. Les minutes s'écoulaient dans un silence apaisant, jusqu'à ce que mon portable vibre. Le visage du petit coureur me revint en tête. Est-ce que je devais en parler au docteur ? Même s'il s'était montré super sympa, j'avais peur que cette nouvelle bizarrerie ne le fasse changer d'avis sur ma sortie. J'avais pourtant besoin de savoir...

  –Dîtes... est-ce que je pourrais avoir un traumatisme crânien à cause de ma perte de connaissance ?

  Il quitta la poche des yeux et me fixa un moment.

  –Si vous en avez eu un, il est déjà terminé. Vous n'en avez aucun symptôme.

  Donc soit je commençais à devenir folle, soit j'étais juste tellement fatiguée que je rêvais éveiller. J'espérais sincèrement qu'il s'agissait de la seconde option.

  Je gardai le silence jusqu'à la fin de ma prise de sang, puis souhaitait une bonne semaine au docteur avant de quitter la salle d'auscultation.

  Au lieu de rejoindre tout de suite Logan dans l'entrée pour qu'il me conduise au lycée, je me dirigeai vers la chambre de Liam. Je voulais passer encore un peu de temps avec ma famille. Mais alors que je m'en approchais de plus en plus, la culpabilité que la sieste et l'auscultation avait occulté rejaillit. Je tentai de la brider, de l'atténuer, en vain. Ma mère avait réussi son coup. L'estomac noué, je finis par passer devant les deux armoires à glace qui sécurisaient la pièce sans m'arrêter.

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Défi
Yaëlle

Dimanche 28 avril 2019, 12h50

Je l'appelle. Un service à lui demander, je crois. Et puis hier, elle m'a écrit que la vie était belle, qu'elle me dirait pourquoi plus tard. Quelques jours que nous n'avons pas discuté, sa voix est joyeuse, heureuse et pleine de vie, comme toujours. Je n'ai pas souvenir de l'avoir vue souvent triste, excepté lors de décès de personnes qu'elle aimait.
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Ca y est. L'image est sckotchée dans mon cerveau, horriblement gore. Celle que je chéris de tout mon être, étendue sur le goudron du local où je descends les poubelles depuis quinze ans, un épieu dans le crâne. Quand j'ai compris, j'étais bien remuée, continue-t-elle. J'ai vidé ma poubelle et la fontaine, et je suis remontée dans l'appartement. J'ai prié et loué le Seigneur.
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Mais de quoi au juste ? La peur de perdre un être cher ou celle égoiste d'être broyée par une souffrance insondable ? A moins que ce ne soit la même ?
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Le premier signe d’alerte eut lieu cet été. Je me levais ce matin-là avec un étrange sentiment. Une sorte de malaise. J’avais la bouche pâteuse et les idées embrouillées, comme un lendemain de soirée trop arrosée.
Je pris ma douche en me disant que cela passerait. Un virus peut-être ?
Joshua se leva et me prit dans ses bras : « - çà va ?
- oui, pourquoi ?, lui rétorquai-je, sur la défensive.
- Ben, çà fait 1 an aujourd’hui…
- Ah, oui. Un an, déjà, … soupirai-je.
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Je croisai mon regard dans le miroir. Aurai-je oublié cet anniversaire, si Joshua ne me l’avait rappelé ? Un an, déjà. Une année, seulement. La durée calendaire me semblait être un paramètre insignifiant. Depuis le 10 juillet dernier, le compteur avait semblé tourner beaucoup plus vite pour moi.
Alors que je me brossais les dents, certaines images s’entrechoquaient violemment dans mon esprit. Des réminiscences de dialogues aussi :
« - pourquoi fais-tu çà ? ! Pourquoi fais-tu çà ? Estelle, je t’en prie… »
Mon sentiment de malaise grandissait. Je m’habillai avec hâte, pris ma sacoche et sortit, sans un mot pour Joshua.
J’arrivai au bureau. En passant devant les vitres réfléchissantes de la tour dans laquelle je travaillais, je m’aperçus que le choix de ma tenue vestimentaire n’était pas des plus heureux. Tant pis.
Je repris mes croquis inachevés de la veille. Je devais absolument rendre le projet Bolton le soir même.
A 11h30, alors qu’un désagréable pressentiment ne m’avait pas quitté depuis mon arrivée, je reçus un appel de la secrétaire.
« - Mademoiselle Perrault ?
- Oui, Christine.
- Je sais que vous ne vouliez pas être dérangée ce matin, mais l’accueil me fait savoir qu’un certain Monsieur Ambiel demande à vous voir. Il dit que c’est urgent. »
Au prononcé de ce nom, mon stylo m’échappa.
« - Connais pas. Ce doit être une erreur.
- Mais, il insiste. Il prétend être de votre famille. Il s’appelle Paul Ambiel.
- Ecoutez, Christine, je ne connais personne de ce nom. Appelez-la sécurité et faites-le sortir », assénai-je, intransigeante.
« Bon sang ! Pas aujourd’hui ! ».
Je tapai du point sur la table, rageusement.
Je restai enfermée toute la journée dans mon bureau, annulant le déjeuner prévu avec ma collègue Lucie. Joshua essaya de me joindre plusieurs fois dans la journée, mais j’avais donné consigne à Christine de ne me passer aucun appel. Le soir, vers 21 heures, après avoir remis à mon chef le dossier Bolton au complet, je quittai le bâtiment, ayant pris soin d’enrouler autour de ma tête un foulard en soie.
Je descendis les marches quatre à quatre, oppressée par l’angoisse, et filai au sous-sol récupérer ma voiture. C’est après le claquement de la porte de service du parking, que j’entendis une voix masculine me héler :
« - Alors comme çà, tu ne me connais pas ?! »
Je fis volte-face et me trouvai nez à nez avec Paul. Il scruta ma chevelure, qu’un courant d’air avait découverte.
« - Tu t’es coupé les cheveux…Dommage.
- Qu’est-ce que tu fais là ?
- Et toi, à quoi tu joues ? m’interrogea-t-il, sur un ton à la fois narquois et blessé.
- Tu as mauvaise mine, Paul.
- Tu te fiches de moi, Estelle ? Pardon je veux dire, JOHANNA ? J’ai quelques raisons de ne pas être en forme, non ?
- Cela fait combien de temps que tu me cherches ? »
Il soupira.
- Voilà, çà recommence, le dialogue de sourds ? Je te pose une question, tu esquives ! Je suppose que tu vas bientôt tourner les talons ?, lança Paul, râgeur.
- Ecoute, effectivement, je ne vois pas trop l’utilité de cette discussion. Tu ferais mieux de rentrer chez toi. Tu as fait tout ce chemin pour rien.
- Il paraît que tu vis avec quelqu’un ? Tu as bien de la chance.
- Je vois que tu ne t’es pas contenté de me retrouver, ripostai-je, tu as aussi mené ton enquête… que me veux-tu à la fin ?! »
Il hésita un moment. Pendant quelques secondes, je pus ressentir la brûlure de ses yeux sondeurs rivés dans les miens.
- Il y a certaines personnes qui attendent un signe de toi.
Il me tendit une enveloppe volumineuse.
- C’est quoi, çà ?
- Ce sont des lettres de ceux qui t’aiment. Faut croire qu’on a des choses à te dire.
- Paul, je ne sais pas pourquoi tu es venu, mais encore une fois tu perds ton temps.
Je désignai l’enveloppe du menton.
- J’ai déjà suffisamment à faire avec mes propres sentiments. Je n’ai pas envie de gérer en plus ceux des autres.
Je fis demi-tour et me dirigeai vers ma voiture d’un pas empressé.
Paul se mit à crier :
- Tu ne pourras pas continuer à fuir tout le temps comme çà !
« J’essaie juste d’avancer. », pensai-je.
Paul de reprendre, dans un élan désespéré :
- Nous sommes encore mariés !
« Et alors ? »
Cette visite m’avait un peu déstabilisée, il faut bien l’avouer. D’autant que Paul n’avait pas choisi sa date par hasard, bien sûr. J’aurais dû me douter que cela arriverait un jour, mais pas si tôt.
Au volant de ma petite citadine, je repensais à ces retrouvailles, à mon passé ; et au fond, en interrogeant mon âme, je me rendis compte que tout cela m’était devenu…indifférent.
̴
Le deuxième évènement troublant survint trois mois plus tard.
Le téléphone avait sonné exceptionnellement tôt, vers 6h30. Joshua reprenait le rythme diurne en sirotant un café fumant, le regard perdu dans le vide. Il sursauta au bruit de la sonnerie. Nous étions hésitants, nul n’osait répondre à cet appel importun. Je saisis finalement le combiné :
« - Allô, Estelle, c’est Paul.
- Je croyais avoir été claire, répondis-je sèchement.
Paul enchaîna, la voix grave :
- Je voulais juste t’informer que ta mère est décédée hier. Accident vasculaire cérébral. Les obsèques auront lieu demain à 14 heures, à l’église paroissiale. Je … »
Paul ne put terminer sa phrase, j’avais raccroché.
« - C’était qui ? interrogea Joshua.
- Ma mère est morte. »
Joshua et moi demeurions interdits. Lui cherchait certainement les mots de circonstance à prononcer au sujet de cette femme dont il n’avait jamais entendu parler, de mon côté je me demandais ce que je devais penser de cette nouvelle. Car, pour sûr, je ne ressentais rien.
Joshua tenta de prendre ma main, geste que j’esquivai aussitôt. Je lui souris et passai à autre chose.
Un peu plus tard dans la journée, un malaise identique à la première fois m’envahit peu à peu : bouche pâteuse, angoisse diffuse, frissons, nausée.
« - C’est la gastro ! » jura ma collègue Lucie.
Nous avions décroché le marché Bolton, et mon chef m’accorda trois jours de congés exceptionnels, pour me féliciter.
C’est en rentrant chez moi que je me sentis accablée. Une ombre malsaine semblait peser de tout son poids sur mes épaules.
Joshua avait organisé une petite sortie pour fêter les 6 mois de notre rencontre. Je me prêtais à ce cérémonial de bonne grâce. Pourtant, en regardant mon reflet dans les vitrines illuminées, dans la douceur de cette nuit automnale, je me vis pour la première fois, légèrement voutée.
Je ne fis pas le lien avec le décès de ma mère. Je me demandais juste ce qui était en train de m’arriver. Un signe de surmenage ?
Je passais mes trois journées de congé à déambuler dans les musées. Depuis que j’étais arrivée ici, je n’avais pas vraiment pris le temps de me cultiver.
Dans l’une des salles du Musée National, une exposition était consacrée au peintre Edvard Munch. C’est alors que je fus littéralement happée par son tableau « Le Cri ». Je ne pouvais me détacher de l’emprise que semblait exercer sur moi le dessin de cet être mû par l’angoisse. Je sentis comme une explosion au fond de mon ventre. Je baissai les yeux vers mes mains, qui m’apparurent maculées de sang.
« Qu’est-ce qui m’arrive ? »
Je courus vers les toilettes et aspergeai mon visage d’eau glacée.
« Reprends-toi, Johanna, reprends-toi. »
Je quittai précipitamment le Musée National, non sans avoir acquis l’intime conviction que le personnage du cri me poursuivrait à jamais.
̴
L’apocalypse ne tarda pas à survenir.
Elle m’emporta une nuit, au cœur de mes rêves entremêlés.
Mon premier cauchemar vit surgir ma mère. Celle-ci se tenait dans le jardin de mon enfance, cueillant des colchiques, et murmurant à mon intention : « sais-tu ce que cela signifie, ma fille ? Les beaux jours sont finis, Estelle. Les beaux jours sont finis ».
Mon deuxième rêve me projeta le 10 juillet de l’année précédente. Il était 10 heures. Nous nous étions levés tôt pour profiter de la relative fraîcheur matinale. Tom m’avait pris la main : « - Maman, on va à la balançoire ? ».
Je me revis le pousser en riant : « - attention, tu vas toucher le ciel ! »
Paul nous regardait en fumant une cigarette.
Dans mon songe, les sons étaient démultipliés, ils résonnaient dans mon home cinéma inconscient. J’entendis les cris de frousse et de joie mêlés de Tom, j’entendis ma voix qui lui parlait.
Puis j’entendis le bruit violent de sa chute. Les hurlements de Paul, le bruit sourd de sa course vers nous, le son strident de la sirène des pompiers. Je revis Tom inanimé au sol, ses beaux cheveux roux souillés de sang brun. Je me revis dans la cuisine, saisissant un couteau de boucher. J’entendis Paul me supplier : « -pourquoi fais-tu çà ? ! Pourquoi fais-tu çà ? Estelle, je t’en prie… ne fais pas çà…c’est un accident… »
Cette nuit là, je sautais hors du lit et tentais de m’échapper en courant. Je fus réveillée par Joshua qui me tenait par les bras :
« - Johanna, réveille-toi ! Qu’est ce qui se passe ? Réponds-moi ! »
Je passai le reste de la nuit à essayer de comprendre ce qui n’avait pas fonctionné dans mon scénario.
J’en voulais à Paul de m’avoir retrouvée.
Je croyais pourtant avoir tout parfaitement organisé. Deux mois après la mort de Tom, tout était prêt : j’avais trouvé un emploi dans un grand cabinet d’architecte, à plus de 1.000 kilomètres de chez moi et de l’autre côté de la frontière ; je m’y étais faite embaucher sous mon nouveau nom (en réalité, mon deuxième prénom, Johanna, et mon nom de jeune fille, Perraut, modifié par l’ajout de la lettre « L »), un compte bancaire ouvert sous ma nouvelle identité, sur lequel j’avais déposé l’argent liquide que j’avais retiré de mon compte épargne. Une partie de cet argent m’avait en outre servi à acheter une vieille Peugeot d’occasion, qui m’attendait sur le parking de la gare voisine.
Il ne me restait plus qu’à disparaître. Le plus compliqué. J’étais alors en effet surveillée de près par mes amis et ma sœur, qui se relayaient pour m’établir un planning dans lequel je n’étais jamais seule. L’occasion me fut donnée lorsque l’un de mes gardes-chiourmes ne put m’accompagner à la visite hebdomadaire chez mon psychiatre (enfin, celui qui m’avait été imposé), cloué au lit par une mauvaise angine.
J’avais donc pris la poudre d’escampette, laissant derrière moi un passé mortifère et une vie que je n’habitais plus.
Et depuis ce jour, je n’avais plus repensé à rien. Comme une armoire à souvenirs solidement verrouillée.
Sauf…quelques semaines après avoir rencontré Joshua. Une soirée de fête trop arrosée, où ma vigilance était tombée, et au cours de laquelle les vapeurs de l’alcool m’avaient emportées dans des confidences inopportunes.
J’en voulais à Joshua de savoir. J’en voulais à Paul d’avoir refait surface.
C’était de sa faute si j’en étais là désormais.
Les jours qui ont suivi furent particulièrement pénibles.
J’avais perdu le sommeil ; ou plutôt, je refusais de me laisser aller à dormir, pour ne pas être trahie par mon subconscient.
J’avais aussi perdu l’appétit et l’énergie de continuer.
J’étais en permanence talonnée par l’homme du « Cri », qui hurlait en silence dans mon dos.
Jusqu’au jour où j’ai compris que, « Le Cri », c’était moi.
Que je n’avais cessé d’être un cri : rugissement de vie à la naissance, éclats de frustrations ou de joie dans l’enfance, hurlements de colère à chacun de mes échecs, cris de bonheur à chaque évènement heureux, mugissement désespéré à la mort de Tom.
Et que ces cris étaient inexorablement happés par le trou noir de l’éternité.
J’ai voulu lutter à ma façon contre cette incontournable réalité.
J’ai voulu fuir de toutes les manières possibles, au devant de la machine à broyer.
Aujourd’hui, j’essaie toujours et encore d’avancer.
Mais désormais, je sais qu’elle m’attend.
Et quelque part, peut-être que je l’attends aussi.
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