Chapitre 19 : Reflet - Partie 1

6 minutes de lecture

  Le cœur lourd, je m'approchai du lavabo pour humidifier une pile de serviettes à main en papier. L'absence de miroir dans la pièce m'empêchait de voir ma joue mais je n'en avais pas besoin pour savoir dans quel état elle se trouvait. Je pouvais sentir mon sang pulser là où ma mère m'avait frappée et ma peau était affreusement chaude. La différence de température avec les serviettes froides me fit d'ailleurs grimacer lorsque je les posai sur mon visage. De la glace aurait été plus efficace pour atténuer la douleur et faire disparaître la marque rouge de sa paume, mais je n'en avais pas sous la main. Et puis, elle aurait été inutile contre le poids qui écrasait ma poitrine ou les cicatrices de mon dos qui m'élançaient à nouveau.

  Je savais que j'avais ma part de responsabilité dans ce qu'il s'était passé, je n'avais jamais voulu le nier. Mais la chute de Liam était un accident, un malheureux concours de circonstances. Pourquoi ma mère ne pouvait pas le voir ? Pourquoi cherchait-elle toujours un coupable même quand il n'y en avait pas ? Et pourquoi fallait-il toujours que ce soit moi ?

  Le vibreur de mon portable me tira de mes pensées moroses. Sans grand entrain, je m'assis sur la table d'auscultation et y jetai un œil. Une boule se forma dans mon estomac ; c'était à nouveau Michael. Il avait déjà essayé de me joindre à plusieurs reprises depuis sept heures du matin mais comme je voulais voir Liam avant toute chose, je n'avais pas décroché. C'était chose faite à présent, pourtant je laissai à nouveau mon téléphone vibrer sans accepter ni rejeter l'appel. Je n'avais pas le cœur à lui parler, pas après ce que ma mère m'avait dit. Même si elle n'avait pas réussi à me convaincre que c'était entièrement ma faute si Liam était tombé, la culpabilité me rongeait de l'intérieur et j'avais trop peur de fondre en larmes en entendant la voix de Mike.

  Si seulement j'étais allée choisir ses fichues peluches moi-même...

  Sans quitter sa photo de contact des yeux, je m'allongeai sur la table. Je l'observai jusqu'à ce que le visage de Michael disparaisse au profit de mon fond d'écran, quand le répondeur prit le relais. Mes cicatrices me firent encore plus mal. Une larme traîtresse parvint à m'échapper. En plus de me faire culpabiliser à mort, ma mère avait réussi à m'éloigner de « mon meilleur ami » ; elle ferait péter le champagne si elle savait ! Je chassai ma larme d'un geste hargneux, puis me recroquevillai sur moi-même.

Une gifle, ce n'était qu'une gifle. Comparé à ce qu'elle t'a déjà fait subir, ce n'est rien, alors respire. Tout va bien.

  Les paupières fermées, je me répétai cette phrase en boucle et inspirai en profondeur jusqu'à ce que la douleur de mon dos cesse de s'accentuer et que la progression de la culpabilité s'arrête. Je n'en fus pas soulagée pour autant. Le docteur Wilson n'arriverait pas avant deux heures et quart ; il fallait absolument que je m'occupe en attendant, sans quoi mes efforts seraient réduits à néant. Mon regard glissa sur mon portable, posé à côté de moi, et un faible sourire souleva le coin de mes lèvres. Après ses trois... quatre ans d'abstinence, ma mère avait oublié ses habitudes. Jamais elle ne m'aurait laissé mon téléphone auparavant.

  Les serviettes n'étant plus très fraîches, je me confectionnai un nouveau simulacre de poche de glace, puis me rallongeai sur la table d'auscultation et lançai une playlist « Essayez de ne pas rire ». Même si aucune des vidéos ne parvenait à déclencher mon hilarité, certaines réussissaient à m'arracher un sourire et je me sentais un peu plus légère à chaque fois que ça arrivait. La tension qui m'habitait diminua même suffisamment pour que la fatigue me rattrape. Mes yeux se fermèrent tout seuls.

  Mon réveil ne fut pas des plus agréables. Mes écouteurs étant restés bien sagement dans mes oreilles durant ma sieste, ils se firent un plaisir de me transmettre des rires tonitruants, d'hommes qui se bidonnaient à gorge déployée. Un grognement digne d'un ours gronda au fond de la mienne et je coupai la vidéo. Les restes d'un rire plus enfantin continuèrent malgré tout à résonner au fond de mon esprit ; probablement un vague souvenir d'une autre compilation que j'avais écouté en dormant. Toujours embrumée par le sommeil, je me redressai, frottai mes paupières et baillai à m'en décrocher la mâchoire. Combien de temps avais-je dormi ? Un quart d'heure ? Vingt minutes ? L'horloge mural attira mon regard et l'heure qu'elle indiquait n'était pas du tout celle à laquelle je m'attendais. Interdite, je cillai plusieurs fois. Les aiguilles restèrent parfaitement à leur place : la petite sur le dix et la grande sur le trois. Deux heures ? J'avais vraiment dormi deux heures ? En fin de compte, ces rires avaient bien fait de me tirer du pays des songes ; vu comment je continuai à bailler, mon somme aurait pu durer encore longtemps et j'aurais eu l'air fine si le docteur Wilson m'avait trouvée en train de pioncer.

  Après un nouveau bâillement, je repris mon portable pour vérifier l'heure, juste pour être sûre que l'horloge n'indiquait pas n'importe quoi. Lorsque l’écran se trouva face à moi, mon pouce se figea au-dessus du bouton d'allumage. Le visage du gosse, celui qui courait dans le couloir, se reflétait dans le verre, au-dessus de mon épaule. Toute trace de fatigue déserta instantanément mon système. En un fragment de seconde, je descendis de la table et me retournai. Mon cœur manqua un battement. Personne. Il avait de nouveau disparu. Le souffle court, je fis un tour sur moi-même et balayai la pièce du regard. Il n'y avait strictement personne. Qu'est-ce qui m'arrivait ? M'étais-je frappée la tête tellement fort que j'avais un traumatisme crânien ?

  Un bruit s'éleva dans mon dos. Les nerfs à fleur de peau, je me pivotai aussitôt vers la porte, comme un lapin sur la route face aux phares d'une voiture. Sauf que le lapin en question était prêt à en découdre avec la bagnole.

  Un homme immense, à la peau et aux cheveux aussi blancs que les murs, entra dans la pièce. Lorsque son regard rouge croisa le mien mes épaules retombèrent. Lui, en revanche, s'arrêta et haussa un sourcil.

  –Je testais mes réflexes, justifiai-je en quittant ma position de combat.

  Mon Dieu, mais quelle excuse de merde...

  Sans surprise, le Docteur Wilson ne marcha pas. Il eut toutefois la décence de ne faire aucun commentaire et se contenta d'un vague :

  –Je vois... (Il referma la porte derrière lui.) Comment allez-vous ?

Alors ça, c'était la question. Entre les événements incompréhensibles de la nuit dernière, la gifle de ma mère et mes récentes hallucinations possiblement dues à un traumatisme crânien, on ne pouvait pas vraiment dire que tout allait bien dans le meilleur des mondes.

  –Depuis que j'ai vu mon neveu, ça va mieux.

  Et hop, le poisson venait d'être noyé dans une semi-vérité. C'était toujours plus efficace qu'un mensonge monté de toute pièce.

  –J'en ai entendu parler... Heureusement qu'il n'a rien eu de grave.

Oui, heureusement...

  Pendant que le docteur se débarrassait de ses affaires, je jetai discrètement ma pile de serviettes en papier à la poubelle et palpai ma joue. Même si je m'en doutai déjà, je fus soulagée de ne plus rien sentir. Un médecin aurait compris l'origine d'une telle marque et je n'avais aucune envie de répondre à des questions à ce sujet.

  –Vous pouvez vous installer, me dit le docteur Wilson en passant un stéthoscope autour de son cou.

  Je retirai mon haut et m'assis sur la table d'auscultation, non sans avoir jeté un dernier coup d’œil dans la salle. Le gosse du couloir était de nouveau aux abonnés absents.


Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

Vous aimez lire Asa No ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0