Chapitre 18 : 1h47 - Partie 1

7 minutes de lecture

  L'air s'engouffra avec force dans mes poumons, comme si j'étais restée sous l'eau beaucoup trop longtemps et avais enfin gagné la surface. Ce fut si soudain et si brusque qu'il enflamma ma gorge, me brûla les bronches. Je me retrouvai prise d'une violente quinte de toux, pliée en deux, pendant un temps qui me sembla interminable. Quand elle se calma enfin, mes muscles se détendirent et mes paupières se soulevèrent lentement. Le bas du plan de travail et le parquet occupèrent tout mon champ de vision. Mes sourcils se froncèrent. Qu'est-ce que je foutais par terre ? Perdue, je posai une main sur le planché, puis me redressai en m'aidant du comptoir. Rien dans la cuisine ne m'expliqua pourquoi j'avais décidé de faire une sieste à même le sol. De plus en plus perturbée, je fis un tour sur moi-même à la recherche d'indices. Avais-je bu ? Non, je me sentais parfaitement bien.

  Lorsque mon regard passa sur l'escalier, les taches brunes sur les marches attirèrent toute mon attention. La dernière fois que je les avais regardées, elles étaient rouge sang.

  Mon cœur manqua un battement.

  –Liam...

  Les événements me revinrent en mémoire d'un coup et ma respiration se dérégla. Bon sang, pourquoi m'étais-je réveillée par terre ? Combien de temps s'était écoulé depuis le départ de l'ambulance ? Il faisait encore nuit noire mais le sang dans les escaliers avait séché.

  Alors que je me tournais vers le four pour regarder l'heure, la sonnerie de mon téléphone retentit. Elle me surprit tant que je bondis en arrière dans un cri. Dès que mon cœur retrouva un semblant de rythme, je me jetai dessus et décrochai.

  –Allô ?

  –Enfin... soupira Ashley. J'allais envoyer Kyle te chercher.

  –Pourquoi ?

  –Pourquoi ? Ana, ça fait des heures que j'essaye de te joindre !

  Des heures ?! J'avais perdu connaissance pendant des heures ? Interdite, je décollai mon portable de mon oreille et jetai un œil à l'écran. Au-dessus de la photo de contact d'Ashley, l'horloge indiquait une heure quarante-sept. L'ambulance était partie vers vingt-deux heure quinze. Impossible, j'étais restée inconsciente plus de trois heures ?

  –Anastasia, tu es toujours avec moi ?

  Ma mâchoire se contracta. Je n'avais le temps de réfléchir à ça, pas pour le moment.

  –Oui, désolée. J'avais perdu mon portable et comme je l'avais passé en silencieux après ton réveil, je viens seulement de le retrouver.

  –C'est ce qu'on se disait, c'est pourquoi on n’est pas venu te chercher tout de...

  –Comment va Liam ? la coupai-je.

  –Il va très bien, il n'a rien.

  Quoi ?

  –Comment ça très bien ? Ash, j'ai... j'ai lavé du sang dans l'escalier.

  Ou du moins, j'avais eu l'intention de le faire avant de tomber dans les pommes. Mais ça ne changeait rien. Le sang de mon neveu avait maculé mes mains et se trouvait encore sur mes vêtements et les marches.

  –Je sais, mais les plaies à la tête ont des saignements très abondants. S'il s'était vraiment ouvert, il y aurait eu plus que de simples tâches, crois-moi.

  –Alors ça vient d'où ?

  Il ne pouvait pas sortir de nulle part !

  –C'est probablement le tien, tu as dû te blesser en le rattrapant.

  –Ash, je ne l'ai pas rattrapé, je n'ai pas été assez rapide.

  –Tu étais sous le choc, tu n'as pas dû t'en rendre compte.

  Non. Dès que je fermais les yeux, je revoyais et entendais parfaitement la tête de mon neveu frapper le bord de la marche, juste avant que je ne glisse ma main entre les deux et stoppe sa chute. Ça c'était joué à une seconde près, une seconde de trop.

  Alors comment expliqué qu'il ne s'était pas ouvert ?

  Je mis cette question de côté et me concentrai sur l'état de Liam.

  –Et son poignet ? demandai-je.

  –Comment ça, son poignet ?

  –Il va être plâtré ou... ?

  –Pourquoi voudrais-tu qu'il soit plâtré ? Ses poignets vont très bien.

  –Quoi ? Non, le gauche formait un angle bizarre. Liam se l'est cassé.

  Je n'avais pas besoin de lui faire une radio pour le savoir. Sa main n'aurait jamais pu se trouver dans une telle position sans que ses os ne se soient brisés.

  –Ana, respire et assieds-toi quelque part, me conseilla Ash d'une voix douce. Tout va bien. Liam va rester en observation ce soir, en cas de traumatisme crânien, mais ça paraît peu probable puisqu'il n'a pas vomi une seule fois et n'a aucune blessure extérieure, pas même un bleu. C'est à se demander si c'est vraiment arrivé

  –Mais le sang ?

  –Je te l'ai dit, tu as dû te blesser. Comme les plaies à la tête, celles aux mains saignent beaucoup. Tu le sais bien.

  –Oui, mais...

  –Dans la panique, tu n'as pas su faire la différence et moi non plus.

  –Mais...

  –Liam va bien, répéta-t-elle. Tu peux te détendre, Ana.

  Je fermai les paupières et me mis dos aux escaliers. Je ne pouvais pas faire ce que ma sœur me demandait tant que j'avais les taches brunies sous les yeux.

  –Tu as sûrement raison, admis-je. Je suis désolée.

  –Ne t'excuse pas. Avec ce qui est arrivé à Ilya, c'est normal que tu ais perdu ton sang-froid et que ça t'inquiète. Tu veux qu'on vienne te chercher ou que quelqu'un vienne dormir chez toi ?

  –Non, non, ça ira, ne te fais pas de souci pas pour moi. Je viendrai vous voir demain avant mon rendez-vous. Tiens-moi juste au courant s'il se passe quoi que ce soit d'ici là.

  Je raccrochai tout en m'efforçant de respirer lentement, puis m'appuyai au plan de travail, légèrement penché en avant. Mes longs cheveux blonds tombèrent autour de mon visage comme un rideau et me coupèrent du monde.

  Liam va bien, c'est tout ce qui importe. Le reste n'était que des fabulations de ton esprit dû au traumatisme de la mort d'Ilya. Tu dois juste retrouver ton calme et tout ira mieux.

  Mon regard glissa entre deux mèches et se posa sur l’escalier. Ma pseudo méditation perdit le peu d'effet qu'elle avait eu. La boule au ventre, je retirai mes lunettes et inspectai mes mains sous toutes les coutures. Je n'étais pas folle ; je n'avais pas une seule égratignure. Le sang devait appartenir à Liam, c'était obligé. Je l'avais senti dès que j'avais touché sa tête ! Mais comment expliquer qu'il n'ait aucune plaie ? Que son poignet ne soit pas cassé malgré l'angle bizarre qu'il avait pris ? Et puis pourquoi avais-je perdu connaissance pendant plus de trois heures ?! Était-ce à cause de ce qu'il s'était passé quand j'avais touché Liam ? Mais je ne savais même pas ce qu'il s'était passé ! Je m'étais juste sentie extrêmement bizarre, comme si un feu m'avait dévorée, avant d'avoir très mal et de perdre toutes mes forces.

  Ou alors, je m'étais simplement cognée la tête en tombant et je n'avais les idées très claires, même pas claires du tout. C'était forcément ça. Je ne serais pas restée inconsciente pendant des heures si je ne m'étais pas assommée dans ma chute. Comme pour ancrer cette certitude dans mon esprit, je me massai les tempes une longue minute avant de m'attaquer au ménage. Je commençai par les bouts de verre – me connaissant, j'étais capable de m'en mettre un dans le pied, même avec mes chaussons –, puis j'enchaînai avec les escaliers. À genoux avec ma bassine pleine de vinaigre blanc, je posai mon éponge sur les taches de sang. Des flashs de l'accident jaillirent dans mon esprit pendant que je les nettoyais. Le hurlement d'Ashley. Le bruit au moment de l'impact. Le torse inerte de Liam. Ses yeux fermés. Son sang. Sa main retournée. Cette énergie qui s'était propagée en moi comme de la lave en fusion.

  –Juste une grosse bouffée d'adrénaline, murmurai-je pour moi-même. Rien d'anormal.

  Il y avait une explication pour tout ce qu'il s'était passé cette nuit. Cette conviction en tête, je frottai les escaliers avec plus d'ardeur pour les rendre aussi propre qu'un sous-neuf. Le poignet tordu de Liam n'était qu'une hallucination due à ma panique. Sa poitrine ne s'était pas soulevée pendant quelques secondes car le choc lui avait coupé le souffle. Il ne m'avait pas répondu tout de suite puisqu'il avait été sonné par l'impact. Et le sang venait... venait...

  Excédée, je jetai l'éponge dans la bassine et du vinaigre légèrement rougi gicla partout. Je n'avais aucune idée pour la provenance du sang ! Si ce n'était ni le mien ni celui de Liam alors à qui appartenait-il ? Ashley ? Non, elle était arrivée bien après. Un moustique géant ? Au point où j'en étais, ça pouvait très bien être le cas ! J'expirai aussi bruyamment qu'un bœuf, puis me forçai à penser à autre chose le temps de finir le ménage. Je montai ensuite dans à l'étage pour prendre une douche et me coucher. Cependant, j'eus beau me retourner encore et encore, la chute se rejouait dans mon esprit dès que je fermais les yeux. Ça ne s'améliora pas quand le sommeil m'emporta enfin : l'accident d'Ilya s'ajouta à cette boucle infernale.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Dedale
Suite du tome 1 : Le Concile de Tricastin

Après Lyon, Esther et son groupe continuent leur quête : connaître la vérité sur la naissance des verdoyants. Sont-ils des enfants de Dieu comme les immaculés ou des abominations ?
13
0
0
62
Défi
NamiSpic
Réponse au défit "Complice de meurtre"
2
4
11
1
BMGambler
Des p'tites chansons sans prétention. Si y'a des musicos que ça inspire, ils pourront s'amuser à leur trouver un air adéquat.
6
5
0
6

Vous aimez lire Asa No ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0