Chapitre 17 : Salamèche - Partie 2

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  Comme Ashley tenait à faire mon injection, on commença une partie de Monopoly pour s'occuper jusqu'à vingt-deux heures et éviter que les petits restent scotchés à la télé. Et visiblement, ce n'était pas mon jour de chance. Je passais mon temps en prison et n'en sortais que pour me faire dépouiller par Adam, qui se moquait bien de me ruiner. Même le créateur du jeu ne devait pas avoir prévu que quelqu'un puisse perdre aussi vite que moi. En bonne joueuse, j'acceptai mon sort, puis en profitai pour prendre quelques photos avec mon polaroïd. Cet appareil était mon petit chouchou. J'adorais obtenir un vrai cliché en quelques secondes, le côté vintage ajoutait beaucoup de charme à la photo et en plus, elles étaient complètement uniques et authentiques. Pas de retouche, rien !

  L'alarme que ma sœur avait programmé sur son téléphone mit fin à la partie à dix heures moins cinq, bien qu'ils soient encore tous en lisse.

  –Mais Maman, on n’a pas fini ! se plaignit Adam. J'étais en train de gagner.

  –Je sais, mais il est tard et tu as école demain. En plus, je dois aussi donner son médicament à Ana.

  Il s'affala au fond de sa chaise, les bras croisés et la mine boudeuse.

  –Tu sais quoi, Adam ? intervins-je. Vous pouvez monter dans ma chambre avec Liam et prendre une de mes peluches. Je vous en prête une chacun.

  –Les peluches, c'est pour les filles, marmonna-t-il.

  –Même celle de Heihei ?

  Une lueur d'intérêt raviva son regard.

  –T'as une peluche Heihei ?

  –Un peu que j'ai une peluche Heihei ! assurai-je fièrement. J'étais pas encore à l'hôpital quand Vaiana est sorti.

  Il n'en fallut pas plus pour qu'il oublie le plateau du Monopoly. Il descendit de sa chaise, puis Kyle posa Liam par terre. Les Affreux gravirent les escaliers et s’engouffrèrent dans ma chambre au pas de course.

  –Regarde ! Elle a aussi Pikachu !

  –Et aussi Croquemou ! ajouta la petite voix de Liam.

  –Si seulement tu n'avais que celles-là, plaisanta Ashley en préparant le stylo injecteur.

  Je lui tirai la langue, puis relevai ma manche pour qu'elle puisse accéder à mon épaule. Je détournai le regard quand elle y planta l'aiguille.

  –Voilà, c'est bon, fit-elle au bout de quelques secondes.

  –Tu seras là demain ?

  Ce serait ma première visite à l'hôpital depuis ma sortie.

  –Normalement, oui, mais je ne peux rien te promettre. S'il y a une urgence, je devrais y aller.

  –Je comprends, t'inquiète.

  Elle me sourit, puis appela ses enfants.

  –Mes poussins, vous descendez ? On va y aller.

  Elle enfila son manteau, imitée par Kyle. Les Affreux ne répondirent pas.

  –Les garçons ! insista leur père.

  –Liam veut prendre la même peluche que moi ! cria Adam, alors que je l'ai vue en premier !

  –C'est pas vrai ! rétorqua son frère. C'est moi qui l'ai vue en premier !

  Aïe, je n'avais pas pensé que qu'ils se disputeraient. Voyant Kyle amorcer un pas vers l'escalier, je lui fis signe de ne pas bouger.

  –Laisse-moi m'en occuper, c'est ma faute.

  Même si ma collection était énorme, qu’ils puissent vouloir la même aurait dû me traverser l’esprit. C’était souvent le cas entre Ilya et moi avec nos jouets.

  Je n'étais plus qu'à cinq mètres des marches quand Liam jaillit en courant sur le palier du duplexe, ma peluche Salamèche serrée contre lui et son grand-frère à ses trousses. Adam tendit la main pour le rattraper et sa paume s'écrasa sur son dos.

  Liam perdit l'équilibre.

  Mon cœur s'arrêta.

  –Liam !

  Le monde disparut autour de moi. Je ne voyais plus rien. Rien à part mon neveu et les escaliers. J'eus soudain l’impression d’être devant un film, d’assister à une scène au ralenti. Durant une seconde, ses pieds s’emmêlèrent à plusieurs reprises dans une tentative désespérée de lui faire retrouver son équilibre. Puis le gauche se posa à quelques centimètres du palier, dans le vide.

  Son corps bascula en avant.

  Mes jambes prirent aussitôt le contrôle du mien et s’élancèrent vers lui, mais mes mouvements semblaient au ralenti, comme tout le reste. Elles avaient beau poussé, elles n’arrivaient pas à aller plus vite, alors que Liam se rapprochait des escaliers, centimètre par centimètre par centimètre. Un poids oppressa ma poitrine.

  Je n'allais jamais arriver à temps.

  L'espace d'une seconde, le visage d'Ilya se substitua au sien.

  Non... pas encore...

  Aidées par une poussée d’adrénaline, mes jambes parvinrent enfin à accélérer.

  Ce ne fut pas suffisant.

  Juste avant que je l'atteigne, la tête de Lima heurta une marche.

  Le temps reprit brutalement son cours. Toujours entraîné par l'élan, son corps se souleva de quelques centimètres. Ma main se glissa immédiatement sous son crâne pour l'empêcher de tomber plus bas.

  Une seconde passa avant que j’ose parler.

  –Li... Liam ?

  Il ne répondit pas.

  Aussi délicatement que possible, je le tournai vers moi. Son poignet formait un angle étrange. Quelque chose de chaud et moite imprégnait ses cheveux du côté gauche de sa tête. Ses yeux étaient fermés. Et pire que tout, sa poitrine ne se soulevait pas.

  Je cessai de respirer.

  Non, non, non, non, non, non, non...

  –Liam, s'il te plaît, me fais pas ça. Ouvre les yeux.

  D'une main tremblante, je dégageai les cheveux qui couvraient son visage pour mieux le voir. Ma paume effleura son front. Mon corps se pétrifia.

  Un brasier ardent venait de naître au plus profond de mon être. En un battement, sa puissance se concentra dans ma poitrine et se propulsa le long de mes veines. Elle passa par mon épaule, remonta mon bras jusqu'à ma main, puis jaillit hors de ma paume. Tous mes muscles se raidirent. Le souffle coupé, je restai figée sur place, Liam toujours contre moi. Pourtant, je ne sentais pas son poids. En fait, toute sensation m’avait déserté, comme si on m’avait arrachée de mon corps : la pièce ne ressemblait plus qu’à des taches de couleur difformes ; plus aucun son ne me parvenait ; le liquide chaud sur mes doigts avait disparu…

  Aussi brutalement qu'elle m'avait quitté, une partie de cette énergie regagna ma main et explosa en moi. Une douleur fulgurante me frappa la tête, le poignet et tout le côté gauche du corps. Mon cœur eut un battement puissant et je regagnai soudain ma chair. Les hurlements d'Ashley frappèrent mes tympans ; le monde retrouva sa netteté ; mes dents se serrèrent pour m'aider à supporter les élancements qui pulsaient au rythme de mon cœur.

  L'esprit brumeux, je cillai plusieurs fois, tentai de regrouper mes pensées, de faire le tri parmi toutes ces sensations qui me parvenaient de nouveau. Ma sœur tomba à genoux à mes côtés, blanche comme un linge.

  –Oh mon dieu, il ne respire pas...

  J’avais encore trop mal et trop de difficulté à me concentrer pour ne pas buter sur mes mots.

  –Je... Je fais... Je fais quoi ?

  –Ne bouge pas, ne bouge surtout pas. Je... Liam, mon poussin, s'il te plaît...

  –Maman ?

  Mon cœur eut un soubresaut. Interdite, je posai le regard sur mon neveu. Liam ouvrit ses grands yeux bruns, nous observa l’une après l’autre, puis voulut se lever, comme si de rien était.

  –Ne bouge pas, l'arrêta sa mère.

  –Pourquoi ?

  –Tu es tombé dans les escaliers et tu t'es fait très mal à la tête. C'est du sang que tu as sur la main ? s'inquiéta-t-elle.

  J'opinai sans hésitation. Même avec l'esprit voilé, je reconnaissais sa texture entre mes doigts.

  –Maman, je suis désolée, sanglotait Adam depuis le palier de la chambre. Je voulais pas le pousser.

  –Adam, tais-toi, lui ordonna sèchement Kyle qui revenait en courant avec la course de premier secours. Les urgences sont en chemin. J'ai aussi appelé l'infirmière d'Ana.

  Ashley le remercia, puis prit une profonde inspiration. Ses mains cessèrent de trembler. Avec professionnalisme, elle nettoya le sang pour examiner la plaie, tout en lui posant des questions afin de vérifier qu’il n’avait pas de traumatisme crânien. Liam répondait à tout avec une étrange lucidité. Célia assista ma sœur dès son arrivée.

  Je gardai mon neveu contre moi et les regardai faire sans un mot durant tout ce temps. À mesure que les secondes passaient, je retrouvais mes esprits et la douleur me quittait, mais elle semblait entraîner mes forces avec elle.

  –Je ne vois pas la plaie. Tournez-le vers moi.

  Une horrible sensation de vide avait fait place aux élancements. Sans l'aide de mon infirmière, j'aurais eu du mal à exécuter l'ordre d'Ashley.

  –Voilà, comme ça, très bien.

  Elle commençait à peine à inspecter entre ses cheveux que les secours déboulèrent dans la pièce. Kyle leur expliqua la situation et les urgentistes prirent le relais sous la supervision d'Ashley. Comme j'avais les mains tachées de sang, mon beau-frère s'occupa de récupérer Adam, puis quitta l'appartement. Je leur emboîtai le pas avec un temps de retard. À mon arrivée dehors, Ashley était déjà dans l'ambulance avec Célia et Liam, allongé sur un brancard bien trop grand pour lui.

  –Tiens moi au courant, s'il te plaît.

  Elle hocha de la tête, les yeux brillants des larmes qu'elle contenait. Les portes se refermèrent, puis l'ambulance partit, suivie par la voiture de Kyle.

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