Chapitre 17 : Salamèche - Partie 1

7 minutes de lecture

  Ashley dormait encore quand Kyle et les Affreux arrivèrent dimanche, vers onze heures du matin. Je dus me traîner hors du lit pour aller leur ouvrir.

  –C'était si mauvais que ça ? supposa mon beau-frère en voyant mes yeux cernés et traits tirés.

  Je poussai un profond soupir en guise de réponse. Ce qu'il imaginait devait être à des années-lumière de la vérité. Ash était sortie en douce au milieu de la nuit pour s'acheter une bouteille de vodka, puis l’avait vidée en moins de temps qu'il m'en avait fallu pour me lever en l'entendant vomir. À partir de là, j'avais joué les gardes malades et nettoyé le vomi jusqu'à ce qu'elle aille se coucher, à l'aube. Elle s'était effondrée comme une masse dans le lit de la chambre d'ami et ne s'était pas réveillée depuis. Moi, en revanche, je n'avais pas eu un sommeil paisible : l'inconnu du Golden Globes avait tourmenté mes songes.

  Kyle s'attela aux fourneaux pendant que j'installais les petits devant la télé. Je n'avais aucune idée de l'heure à laquelle allait émerger ma sœur, ni dans état elle serait. Que devrais-je faire si elle était de nouveau déprimée ? J'arrivais à court d'idée. Ah, si, elle pourrait rendre visite à Blodwyn : la mère de Sinéad n'avait pas son pareil pour remonter le moral, et je parlais en connaissance de cause.

  Nous venions de finir le repas quand Ashley apparut dans le salon, loin d'être au meilleur de sa forme.

  –Quelqu'un pourrait me donner de l'eau et un cachet d'aspirine ? murmura-t-elle les yeux plissés et une main sur la tempe.

  –Maman ! crièrent ses enfants.

  Ses paupières se fermèrent complètement et son visage se crispa. Avec tout ce qu'elle avait bu au bar et dans la nuit, sa gueule de bois n'avait rien d'étonnant. Je m'occupai de remplir un verre tandis que Kyle l'aidait à s'asseoir sur le canapé.

  –Tu vas bien, Maman ? s’enquit Adam.

  –Dès que j'aurais pris le médicament, oui. Ne t'inquiète pas mon poussin. (Je lui donnai son verre et l'aspirine.) Merci Ana. La prochaine fois que je fais un truc pareil, tu m’en colles une.

  –Je l'aurais fait si j'avais remarqué tout de suite que tu t'étais barrée ; il était un peu trop tard quand je m'en suis rendue compte.

  Un sourire narquois naquit sur son visage.

  –Que veux-tu, j'ai cultivé l'art de faire le mur pendant mes années rebelles et c'est comme le vélo : une fois qu'on sait faire, on n'oublie plus.

  Une vague de soulagement me gagna. Si elle arrivait à plaisanter à nouveau, alors elle allait mieux. Elle aurait des coups bas un peu plus tard, c'était certain, mais le plus dur était passé.

  La sonnerie de mon téléphone s'éleva soudain et lui déchira les tympans. Je m'excusai avec un sourire crispé, puis me rendis dans le couloir pour décrocher.

  –Mon Ange ? s'étonna Mike. Je pensais tomber sur ton répondeur. Qu'est-ce que tu fais déjà debout ?

  Il avait de quoi être surpris. En temps normal, quand je n’avais rien de prévu le dimanche, je ne me levais jamais avant quinze heures du matin.

  –En fait, on ne peut pas vraiment dire que je me sois couchée, avouai-je.

  –Ana, je sais que tu te sens bien mais tu sors de l'hôpital. Ce n'est pas raisonnable.

  –Je sais, je sais, et ce n'était pas du tout mon attention, je te le promets. Mais il y a eu un problème hier et j'ai dû m'occuper d'Ashley toute la nuit.

  –Comment ça ?

  Son ton refléta sa soudaine tension. Mon regard glissa vers le salon, d'où la voix d'Ash me parvenait. Je m'en écartai encore de quelques pas avant de lui répondre.

  –Elle s'est engueulée avec Papa et c'était super violent. Du coup, elle a beaucoup bu pour oublier.

  –Merde... Tu as besoin d'aide ?

  –Non, ça va mieux maintenant. Kyle et les Affreux sont avec elle, et je pense qu'on va passer l'après-midi devant la télé. Mais c'est gentil de proposer. T'es adorable.

  –Très bien, je vais pas t'embêter plus longtemps dans ce cas. Mais hésite pas à m'appeler si besoin. À pl...

  –Attends ! le coupai-je, tu m'as pas dit pourquoi tu appelais.

  –Comme je suis libre cet après-midi, je voulais te proposer de venir dès que tu serais réveillée pour qu'on mange et passe la journée ensemble.

  –Je suis désolée.

  –Pourquoi ? C'est pas parce qu'on est ensemble que je dois accaparer tout ton temps libre. En plus ta sœur a besoin de toi, donc arrête de te miner pour rien. On fera ça une prochaine fois.

  Je retrouvai le sourire.

  –Ça marche. Passe une bonne journée, je t'aime.

  –Moi aussi, mon Ange, moi aussi.

  Je raccrochai et mes lèvres retombèrent aussitôt, tandis que mes doigts se resserraient sur mon téléphone. Je ne comprenais vraiment pas ; Michael avait une plus belle voix que l'inconnu du Golden Glass, alors pourquoi le moindre son sorti de sa bouche m'avait fait frémir ? Pourquoi avait-ce été si difficile de refuser le verre qu'il m'avait proposé ? J'avais l'impression d'avoir vécu une scène issue d'un de ces romans à l'eau de rose. Ceux où une femme d'une banalité affligeante fait la rencontre fortuite d'un homme riche comme crésus, au charisme ravageur et passé tourmenté. Bizarrement, le côté stalker, ultra possessif et un brin psychopathe de ces milliardaires ne les dérange jamais, et elles s'engagent dans une relation à la limite du malsain. Si j'avais bousculé l'inconnu à la sortie d'un ascenseur au lieu de l'entrée d'un bar, ça aurait même ressemblé à l’intrigue d'un livre dont je ne comprenais pas le succès et dont l'héroïne – pour peu qu'on puisse l'appeler comme ça – portait le même prénom que moi, pour mon plus grand malheur.

  Mes paumes claquèrent mes joues avec force pour me ramener à la réalité. Je n'étais pas dans un roman et n'allais pas vivre une histoire tordue avec ce type. J'avais simplement perdu mes moyens à cause de la fatigue et de mon inquiétude pour Ashley. Rien de plus. D'ici quelques jours, cette pseudo rencontre ne serait plus qu'un vague souvenir.

  Revigorée par cette pensée, je retournai dans le salon. Adam et Liam se trouvaient allongés contre ma sœur, qui essayait tant bien que mal de manger. Il ne fallut pas une seconde pour que je me joigne à la petite bande et m'étale de tout mon long sur eux. Les Affreux rigolèrent ; Ashley, beaucoup moins.

  –Ana, par pitié...

  –Bah quoi, j'ai pas le droit à un câlin ?

  –Si, mais là, tu m'écrases.

  Je battis innocemment des cils, puis me redressai. Elle put enfin poursuivre son déjeuner. Pendant qu'elle finissait son assiette, j'allumai la télé et cherchai parmi les films disponibles quelque chose qui pourraient convenir à tout le monde. Un titre attira toute mon attention.

  –Coco ?

  –Oh oui ! s'exclamèrent mes neveux. Mets-le, mets-le !

  Un Disney que je n'avais pas vu ? Évidemment que j'allais le lancer ! Kyle eut même la gentillesse de nous préparer du pop-corn.

  Ash s'endormit à la moitié du dessin animé. On eut le temps de le finir, puis d'enchaîner avec Vaiana, qu'on regarda en entier, avant qu'elle rouvre les yeux. Sa gueule de bois s’était nettement atténuée durant sa sieste, au point qu'elle refusa de nous laisser préparer le repas si elle ne mettait pas la main à la pâte. Comme nous voulions tous manger, on lui confia le dessert, un sourire aux lèvres : la Ashley qu'on aimait et adorait était de retour.




  Adam et Liam sortirent de table après avoir engloutis trois parts de fondant au chocolat. Comme j'entamais ma quatrième, je ne pouvais pas trop les en blâmer. Le fondant d'Ash était à se damner.

  –Il est bon ? s'assura-t-elle.

  –Non, non, on s’empiffre parce que c'est dégueulasse et qu'on est masochiste. Bien sûr qu'il est bon, il est même délicieux !

  Un immense sourire fendit son visage.

  –Donc si Judith me tue, ce sera de ta faute, l'avertis-je. (Elle haussa un sourcil.) Je ne suis pas censée prendre un gramme.

  Kyle secoua la tête.

  –Tu pourrais engloutir une montagne de sucreries que tu ne grossirais pas, commenta-t-il. Judith n'a aucun souci à se faire.

  –Que lui as-tu demandé ? s'enquit Ashley.

  –Tu aimerais le savoir, hein ? Eh bien, tu vas devoir patienter, parce que je ne dirais rien !

  En vrai, c'était surtout parce que je ne savais pas exactement à quoi allait ressembler ma tenue. Je n'avais donné qu'une directive à ma styliste : je souhaitais une robe longue et asymétrique qui dévoilerait mes jambes. Pour le reste, elle avait carte blanche. Même si ses créations pouvaient parfois être... spéciales, je lui faisais confiance. Elle connaissait mes limites.

  –Et sinon... comment tu te sens ? risquai-je.

  –Mieux, même bourrée la nuit porte conseil. J'ai décidé d'arrêter de perdre du temps avec Nick, comme tu me l'as suggéré, et de me concentrer sur ceux qui compte vraiment pour moi.

  Sur ces mots, elle prit la main de Kyle et lui coula un regard plein de tendresse et d'amour. Mes lèvres s’étirèrent.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Oiseau Lyre
Hommage à mon animal favori
1
3
0
0
Défi
Faeress

Il y a peu, une histoire, ma foi, plutôt étrange, m'est arrivée:
J'étais en train de prendre un bain glacial pour essayer de contrer la canicule, quand tout à coup, je fus...Transportée, je crois que c'est le mot, autrepart.
Au début, je fus stupéfaite: pensez-vous, quitter d'un coup mon studio parisien, comme ça, c'est plutôt choquant. D'autant plus que je me retrouvais nue en terre inconnue, dans des montagnes couvertes de neige blanche, avec, de part et d'autres de hauts pics de glace; un peu comme des stalagmites (ou stalactites ? Je ne me souviens jamais!). Comme je m'attardais sur le magnifique  paysage givré qui s'offrait à ma vue -imaginez, un ciel bleu pâle, quelques nuages par ci-par là, délivrant un  flot polaire de flocons tous plus beaux les une que les autres, ma vue dominant toute la vallée blanche, je voyais le soleil froid se réfléchir dans des pics de glace, des arbres vides de feuilles, à part peu-être quelques sapins, recouverts de plus de 50 centimètres de poudreuse, des renards et lapins des neiges, bref, la nature gelée- quand je m’aperçus que, malgré ma nudité, je n'avais pas froid. C'est en me regardant que je compris à peu près, du moins, que je crus le comprendre: ma peau, devenue aussi bleue que si j'étais atteinte d'argyrisme, était glacée, et pourtant j'exhalait toujours de cette rafraîchissante brume. Étrange. Je décidais de descendre dans la vallée pour trouver du monde, commençant à me sentir un peu seule.
Toute cette fraîcheur me rappela la bibliothécaire de mon village d'enfance. Il y faisait toujours froid, en été comme en hiver. Elle s'appelait Madame Faris, Mais tout le monde, moi y compris, l'appelait Madame Dédé, comme dans guindé, et aussi car la rumeur racontait qu'elle était tombée très tôt , dans sa rafraîchissante jeunesse, amoureuse d'un certain 'Dédé', mais que, effrayé par tant de froideur, il s'était engourdi avant de, dans un sursaut de lucidité, d'éloigner en la traitant de frigide. Après cet amour déçu, Madame Faris serait venue s'isoler du monde dans ce petit village du nord de la France.
Pourtant, je savais qu'elle n'était pas si insensible qu'elle ne le laissait paraître: une fois où j'étais venu emprunter un livre avec ma mère, histoire de me tenir coucher car j'avais une crève carabinée, un mélange de rhume et de grippe, elle m'avait tendu un mouchoir en papier, devant dater d'une dizaine d'années, plein de poussière (qui me fit éternuer) avant de me repousser dans l'hiver. Bien sûr, ma mère n'avait pas manqué de lancer un regard glacial à Madame Faris, avant de me rejoindre sous les flocons, et de s'appliquer du stick à lèvre pour éviter les gerçures.
    J'étais finalement arrivée dans la vallée, et je ne grelottais toujours pas. Tout à coup, je vis quelque chose enfoncé das la poudreuse: c'était... Une glace! Une étrange glace, c'est vrai avec ses antennes faisant penser à un être venu de l'Espace, mais tout de même!
Je me retrouvais tout à coup à nouveau dans mon bain. Tout ceci n'était-ce qu'un rêve? C'est lors que je sortis de mon bain que je vis, que je sus que ce n'était peut-être pas qu'un rêve: ma peu encore légèrement bleutée, dans le miroir, et sur le rebord de l'évier, une glace à antennes.
0
1
0
2

Vous aimez lire Asa No ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0