Chapitre 8 : Dysfonctionnement... - Partie 2

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  Les trois jours suivants, je ne la revis pas. Je n'en fus que grandement soulagée. Je n'avais plus subi sa colère depuis deux... trois ans maintenant, et je ne voulais plus jamais que ça recommence. Pendant ce temps, on me fit passer quelques examens pour contrôler l'état de mon cœur, mais personne ne m'adressait la parole, si ce n'est pour raison médicale. Même la seule personne qui me rendait visite ne me parlait pas. C'était une infirmière qui venait vérifier mon état chaque matin, chaque soir et à chaque repas. Je ne connaissais que son nom. Celia. À part ça, rien. À croire qu'elle était muette. J'avais essayé d'entamer la conversation, mais elle était aussi froide qu'une porte de prison. Ma mère avait dû faire exprès de la mettre à mon chevet, pour me faire payer mes mots. Et ça fonctionnait. J'aimais bien être seule, mais seulement quand je le voulais, ce qui n'était pas le cas !

  Le soir du troisième jour, alors que j'étais allongée à l'envers, les pieds sur l'oreiller, le regard perdu sur le plafond impeccable, tout en lançant inlassablement ma peluche dans les airs et en chantonnant, quelqu'un entra dans la pièce. Je rattrapai ma baleine et roulai sur le ventre, m'emmêlant comme une idiote dans mes câbles. Un rire s'éleva et je sus immédiatement qu'Ashley avait passé la porte.

  –Franchement, Ana, soupira-t-elle. Il n'y a que toi pour faire ça.

  Elle me libéra puis s'installa à mes côtés. Elle s'excusa d'entrée de jeu de ne pas être passée plus tôt. Je ne lui en voulais absolument pas. Contrairement à moi, elle avait une vie. Elle eut un sourire gêné.

  –Tu as l'air de t'embêter comme un rat mort.

  –Tu n'imagines pas à quel point, me lamentai-je en me laissant retomber lourdement sur mon oreiller.

  –Ton cas est particulier, mais on finira bien par découvrir ce qu'il s'est passé.

  J'aurais été vraiment stupide si je ne l'avais pas compris. Depuis que j'avais ouvert les yeux, ça allait de paire avec mon prénom. « Anastasia Baskerville, cas particulier ». Probablement la phrase que j'avais le plus entendue depuis une semaine. Personnellement, j'aurais bien donné toute ma fortune si ça me permettait de devenir un cas normal et sortir d'ici.

  –Mais je crois avoir de quoi t'occuper, déclara-t-elle, un air mutin sur le visage.

  Je me redressai et haussai un sourcil inquisiteur alors qu'elle fouillait dans son sac à main. Des étoiles pétillèrent dans mes yeux quand elle en sortit mon téléphone portable.

  –J'ai mis un peu de temps à le récupérer vu qu'il était dans les cartons de la police. Mais le voilà !

  Elle me tendit mon portable, mais avant de le prendre, je sautai à son cou et l'embrassai sur la joue.

  –T'es la meilleure sœur.

  –En même temps, je suis la seule que tu as. Par contre, je n'ai pas essayé de le rallumer, il n'a probablement plus de batterie.

  Dès que je pris mon téléphone, elle fouilla à nouveau dans son sac et me rendit mon chargeur. Je m'empressai de le brancher puis vérifiai qu'il fonctionnait encore. L'écran s'éclaira. Génial, j'allais enfin pouvoir communiquer avec le monde extérieur… mais pas pour le moment. Je le posai sur la table de nuit et accordai toute mon attention à ma sœur. Elle me regardait avec bienveillance. Je me collai à elle et posai ma tête contre son épaule.

  –Encore merci pour mon portable... et pour Michael.

  –C'est normal. Tu aurais fait la même chose pour moi.

  À condition que je devienne médecin comme elle, ce qui n'était pas prévu au programme. En fait... Mon programme était incroyablement vide. Ça devait être la première fois depuis des années. Finalement, quelque chose de positif ressortait de cette situation merdique. J'avais du temps libre pour être avec mes proches.

  Ashley passa une main dans mes cheveux.

  –Comment vont Adam et Liam ? M'enquis-je.

  –Très bien. Ils sont toujours aussi énergétiques et enchaînent les bêtises. Sauf depuis quelques jours. Je leur ai promis qu'ils pourraient venir te voir s'ils se tenaient bien.

  Si ça faisait déjà quelques jours...

  –Ils sont là, pas vrai ? (Son silence fut révélateur). Tu peux les chercher ?

  Ashley me laissa et se dirigea vers le couloir.

  –Vous pouvez venir, déclara-t-elle, une fois la porte ouverte. Mais ne faites pas trop de bruit.

  Des pas précipités s'élevèrent et deux petites têtes brunes déboulèrent dans ma chambre en criant mon nom, malgré l'ordre qui leur avait été donné. Adam et Liam escaladèrent mon lit. Je les accueillis à bras ouverts et ils ne se firent pas prier pour s'y jeter.

  –Tu nous as manqué, marmonnèrent-ils contre ma poitrine.

  –Vous aussi, les Affreux, assurai-je en embrassant le sommet de leur crâne.

  Affreux n'était qu'un surnom, ils étaient même à des années lumières de l'être. Je les détachai de moi et pris le temps de regarder leur joli visage. Ils avaient tant changé que j'eus l'impression de me prendre une gifle. C'était la première fois depuis que je m'étais réveillée que je me rendais compte du temps que j'avais passé hors de la réalité, plongée dans un sommeil profond. Dix mois, pour un adulte, ce n'était pas grand chose, ça se résumait souvent à une coupe de cheveux différente, et encore, ma mère n'avait presque pas changé. Alors que pour des enfants encore en pleine croissance...

  Je devais faire une tête bizarre, car Ashley, aux côtés de Kyle, son mari, m'appela d'une voix peinée. Je me tournai vers elle, un grand sourire sur les lèvres. OK, c'était difficile. Mais si je baissais les bras à chaque fois que le temps qui s'était écoulé me frappait comme un punching-ball, je n'avais pas fini. Et puis hors de question qu'elle et sa famille reparte, ça faisait longtemps que ses fils ne m'avaient pas vue, alors que nous étions très proches. Ce qui peut paraître assez bizarre, je sais. Mais si on réfléchit à la complexité de ma famille, pas tant que ça. Il y avait tout juste onze ans de différence entre Adam et moi. Il était plus un petit frère de substitution qu'un neveu à mes yeux. Pareil pour Liam.

  –Alors, racontez-moi ce que vous avez fait pendant que je jouais à la Belle au bois dormant.

  Je n'eus pas besoin de leur demander deux fois pour qu'ils me répondent en même temps. Kyle les rappela à l'ordre et leur ordonna de parler moins fort. Confus, ils baissèrent d'un ton et reprirent leur histoire bien plus lentement. Je les écoutai avec attention et souriais tout du long. À force de les entraîner dans mes bêtises, ma fâcheuse manie de faire les quatre cents coups avaient fini par complètement déteindre sur eux. Ils n'avaient plus besoin de moi à présent, au grand plaisir de leurs parents. Ça devait être vivant chez eux. Ashley roula des yeux quand je les félicitai dans un murmure. J'étais très fière de mes petits scarabées.

  Personnellement, je n'avais aucune idée du jour qu'on était, mais apparemment, mes neveux avaient école demain, et comme il était déjà tard, ils ne s'attardèrent pas trop longtemps. Enfin, c'est ce qu'avaient prévu leurs parents, mais Kyle dut batailler pour les récupérer. Ils refusaient de me lâcher, et j'acceptai volontiers de les aider et de rendre la tâche plus difficile à mon beau-frère.

  C'était la meilleure soirée que j'avais passé depuis une semaine.... et dix mois.

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Il n'y avait pas de réelle nuit pour les habitants de la station spatiale impériale Arankyr. Les ouvriers habitaient là avec leurs familles depuis des générations. Ils passaient, pour la plupart, toute leur vie sur ce cailloux dérivant au beau milieu du vide spatial, accueillant de temps à autre des vaisseaux impériaux en voyage.
Les demeures des civils étaient réunies en une forêt d'immeubles s'amoncelant sur la face inutilisée de la station. Le roc semblait hérissé de pointes d'où perçaient quelques lumières. C'étaient les habitations des civils, qui jaillissaient de la station et plongeaient dans l'espace. Chaque tour était assez grande pour que des centaines de familles y résident. Chaque famille avait un étage, et l'on pouvait déterminer leur niveau de richesse selon s'ils étaient à la pointe avec une vue sur l'immensité de l'espace ou si leur résidence était dans les abysses ténébreux projetés par l'ombre des plus hautes tours.
Dans l'un de ces milliers d'appartement, la famille Koussoupov vivait selon un train de vie très moyen.
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Aussitôt elle coupa la console avant que son frère de sept ans ne puisse voir l'image en trois dimension de son avatar arrachant à main nue la tête d'un cavalier mongol de l'armée de Gengis Khan, et elle s'exclama sur un ton de reproche qui dissimulait son énervement:
- "Krell, pourquoi tu ne dors pas ?"
Le petit garçon se frotta les yeux en disant:
- "Je peux rester avec toi ? Je dormirais plus tard."
Sachant qu'il ne ferait que la gêner et réclamerait de jouer lui aussi, Irina décida qu'il n'en était pas question.
- "Pourquoi tu ne veux pas dormir ?" Demanda-t-elle.
- "J'ai peur qu'il y ait un Kruds qui rentre dans ma chambre."
Il y a peu, des soldats qui passaient par la station avaient fait courir le bruit que la race belliqueuse des Kruds gagnait du terrain et que certains de leurs vaisseaux venaient par ici. Malgré les chances infinitésimales qu'ils trouvent la station, le peuple en était resté terrifié pendant de longs mois. Certains disaient même avoir aperçu les silhouettes de leurs vaisseaux depuis les plus hautes spires de la station. Et même s'ils avaient finalement été écrasés par l'armée impériale, certaines rumeurs prétendaient que des navettes de sauvetage avaient pu mener quelques rescapés jusqu'à la station Arankyr. Bien évidemment, le gouvernement de la station s'était empressé de démentir cette légende ridicule, mais les gamins continuaient de se raconter ce genre d'histoires pour se faire peur.
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- "Ceci est un authentique Chtazyr, plus connu sous le nom d'anti Kruds 9000. Avec ça, tu as l'assurance qu'aucun alien n'osera t'approcher.
Elle mît la peluche dans les mains de Krell, puis le mena jusqu'à son lit tandis qu'il contemplait la peluche d'un air hagard.
Quand l'enfant fut alité, il demanda d'un ton incrédule:
- "Ça va vraiment faire fuir les Kruds?
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- Ah bon? Même les soldats ils ont peur!" Fit Krell en serrant la peluche.
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- Mais comment il a fait tout seul contre une armée? Il s'est pas fait tuer?
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Il n'avait aucun espoir de gagner, les Kruds étaient innombrables. Krem Ling de Lafoch vit un alien lui bondir dessus en agitant ses tentacules; mais c'est à ce moment là que l'animal, qui était resté dissimulé sous le sable, sortit de sa cachette et, sans aucune hésitation, bondit sur le Kruds.
L'alien poussa un cri, et tous les autres l'imitèrent. La terreur des Kruds à la vue du Chtazyr dépassait de loin celle des soldats humains, et même s'ils étaient des milliers, les aliens détalèrent en hurlant.
Le Chtazyr les regarda d'abord s'enfuir, puis il se lança à leur poursuite comme un prédateur fondant sur ses proies. Il les rattrapa et les tua tous en un rien de temps.
- Vraiment ?" Fit Krell, un peu sceptique.
- "Tout à fait. Krem Ling, sauvé, devait apprendre plus tard que cet animal était un prédateur impitoyable aux yeux des Kruds. Le Chtazyr est un animal qui se nourrit uniquement de Kruds. Il est capable de rester immobile en hibernation pendant des années, mais sitôt qu'il voit des Kruds, il leur bondit dessus et les dévore. Crois moi, avec ça tu n'as rien à craindre. Aucun Kruds n'osera t'approcher à moins d'un kilomètre. Ce Krem Ling de Lafoch dont je te parlai a été décoré pour avoir découvert le point faible des Kruds. Sitôt qu'on fait venir un Chtazyr sur le champs de bataille, il fait un massacre. Bien sûr ça ne sert pas dans les batailles spatiales, mais tant qu'on en a quelque part, aucun Kruds ne peut nous menacer.
- Je vois…" le petit garçon hésitait. Malgré son air sceptique, il serrait fermement la peluche contre son cœur. Irina comprit qu'il n'était pas bête au point de complètement lui faire confiance, mais qu'il avait envie de croire à cette histoire. Pour bien le convaincre, Irina ajouta d'une voix qui se voulait tendre:
- "Tu sais, jusqu'ici je dormais toujours avec, mais comme je m'inquiète pour toi j'ai décidé de te le donner. Tu peux dormir avec tout le temps à partir de maintenant. Même si moi maintenant je vais un peu avoir peur, mais bon, c'est pas grave du moment que toi tu es en sécurité."
L'enfant acquiesça, et s'allongea, l'air songeur.
Irina éteignit la lumière et sortit, laissant son frère dormir. Mais bien loin d'aller elle même dormir, elle se précipita sur sa console, obnubilée par son nouveau jeu vidéo inspiré de l'antique histoire de la vieille terre. Elle avait hâte de rencontrer le personnage virtuel de Gengis Khan qu'elle trouvait délicieusement charismatique.
Pendant ce temps, Krell s'endormait lentement. Il serrait la peluche patibulaire contre son cœur. Mais la tête affreuse de l'animal dépassait de sa couverture.

Des tentacules s'agitèrent dans les conduits d'aération. Un ligament de chair passa par les barreaux et les retira un à un. Puis une masse molle et informe se comprima pour passer par l'ouverture. Un mollusque tentaculaire rampa sur le sol, et se redressa lentement. Ses appendices s'agitaient lentement, et une voix faible et sifflante murmura:
- "Skvllyyktch skratc goltgum!" Un soupir. "Je meurs… je n'ai ni bu ni mangé pendant des semaines… je ne produis plus assez de mucus… Aussi, je suis désolé petit humain, mais je vais devoir te manger. Depuis des mois je survis en traînant dans les conduits d'aération. Cela ne pourra plus durer longtemps. Sinon je vais mourir."
Bien qu'il soit en train de dormir, le visage de l'enfant parut de crisper.
- "Je suis désolé. Je ne veux pas mourir. Même s'il peut paraître révulsant de manger la chair d'une créature intelligente… je suis dans une situation où je pourrais presque manger l'un des miens. Alors manger un humain…"
La masse de tentacules bougea lourdement. Rampant difficilement sur le sol sec.
- "Zyrcghlou Chtyglou! Ta chair… ton sang… tes os… c'est ignoble… mais peu importe. Tu me permettras de reprendre des forces. Je suis désolé. Je suis…"
La voix s'arrêta brusquement. Dans le peu de lumière que laissait filtrer la porte et qui éclairait vaguement les murs, on pouvait voir se dessiner l'ombre d'une créature étrange avec une gueule immense garnie de crocs.
La masse de tentacules frissonna, puis un tentacule se souleva et s'approcha de l'enfant.
Assis sur le torse de l'humain dans une posture grotesque, une créature velue souriait de toutes ses dents pointues. Ses yeux noirs renvoyaient des reflets lumineux où se lisait une lueur de défi, qui, mêlée à son sourire, lui donnait l'air sadique du prédateur qui attend que sa proie tombe dans son piège.
Un sifflement se fit entendre.
- "L'anathème !"
Puis la masse de tentacules s'activa à une vitesse incroyable, remontant dans le conduit d'aération en quelques secondes avant de disparaître dans les ténèbres.

Krell passa une très mauvaise nuit. Il avait l'impression étrange de sentir un poids sur sont torse, et d'entendre une sorte de rire sadique tout près de lui. Il en fit des cauchemars.
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Plus nous espérons, et moins nous y arrivons.
Plus nous attendons, et moins nous survivons.


Quand on aime, on vit, on meurt.
Quand on aime, on rit, on pleure.
On pleure plus qu'on ne rit, on ne rit moins qu'on pleure.


Laisser partir l'être tant aimé et détesté, c'est ça, au fond, la vraie destinée de l'humanité.


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