Chapitre 3

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  À six heures et demie, mon réveil hurla. Je l'éteignis. À six heures trente-cinq, mon téléphone me déchira les tympans. Je l'éteignis également. À six heures quarante, c'est mon ancien téléphone, posé sur mon bureau, qui me rappela à l'ordre dans un concert tonitruant. Celui-là, impossible de l'éteindre sans me lever. Groggy, je sortis du lit, me déplaçai jusque là-bas tel un zombie et arrêtai l'alarme. Je me passai les mains sur le visage.

  J'étais morte de fatigue, pour ne pas dire explosée. J'étais tellement déterminée à décrocher le rôle de Katy que j'avais tourné je ne sais plus combien de vidéos avant d'être satisfaite par ma performance et de l'envoyer à Jacob pour qu'il la transmette à l'équipe du casting. Mais résultat, j'avais à peine dormi deux heures. C'est pas avec ça que j'allais pouvoir tenir durant ma soirée avec Sinéad. Sauf si je dormais en cours.... Oui... J'allais faire ça. De toute façon, ce ne serait pas la première fois.

  Mon programme défini, je m'habillai en tenue décontractée, composée d’un jogging noir moulant et un T-Shirt long, puis je descendis manger.

  Je n'étais pas encore arrivée dans la cuisine que l'odeur d'un copieux petit-déjeuner vint titiller mes narines. Œuf et bacon, si je me fiais à mon odorat. Mais il n'y avait déjà plus rien sur la table, ni sur le feu quand j'entrai la pièce. En revanche, Cindy, notre femme de ménage et cuisinière, récurait la gazinière pourtant déjà nickel. Elle s'arrêta en m'entendant ouvrir un placard.

  –Bonjour Mademoiselle, avez-vous bien dormi ?

  J'opinai d'un petit hochement de tête et me servis mon petit-déjeuner : des céréales dans du lait froid. Je soupçonnai les odeurs qui embaumaient encore la cuisine d'appartenir au repas de ma mère. Cindy me le confirma tout de suite après.

  –Votre mère est partie il y a juste deux minutes. Elle m'a demandé de vous rappeler votre visite médicale après les cours.

  Ah oui.

  Je me passai une main dans les cheveux et soupirai. Cette visite organisée par le lycée était tout simplement ridicule. Nous avions tous les moyens d'aller chez notre propre médecin. Et moi encore plus que les autres puisque ma mère dirigeait une énorme société regroupant hôpitaux privés, industries touchant au secteur médical et hospitalier ainsi que laboratoires pharmaceutiques, de recherches et d'analyses – quand je vous disais que j'étais une fifille avec des parents pleins aux as... Mais d'après l'administration, ce n'est pas parce que nous étions riches que nous ne devions nous exempter d'une visite médicale scolaire, il fallait faire comme tout le monde, et patati et patata... Qu'ils rendent le lycée moins luxueux, ce serait déjà un bon début.

  Je repris mon petit déjeuner, perdue dans mes pensées. En plus de la visite, je crois qu'il y avait une histoire de vaccination. Je n'en étais plus très sûre. Je demanderai à Sinéad en arrivant... à condition que j'y pense, ce qui n'était pas garanti. J'étais plutôt tête en l'air.

  Normalement, je serais allée au lycée seule, mais j'étais tellement fatiguée que je risquerais de m'endormir au volant, ce qui n'était pas vraiment recommandé par la sécurité routière. Je me tournai donc vers mon gentil chauffeur. Dès l'instant où je m'installai à l'arrière, je fus bercée par le bruit presque imperceptible du moteur et je m'endormis comme une masse.

  Malheureusement, malgré les bouchons et mon retard, je n'avais pas assez récupéré à l'arrivée. Alors, toujours avec autant d'énergie qu'un mort vivant, j'avançai jusqu'à l'ascenseur et accédai au rez-de-chaussée. Je ne pris même pas le temps de récupérer mes affaires dans mon casier et me rendis les mains vides en histoire. Je m'assis à ma place, au fond de la classe et pliai mon écharpe sur la table pour m'en faire un oreiller de fortune.


  –Non, tu déconnes j'espère ? S'exclama Sinéad.

  Je secouai la tête. Nous étions en train de déjeuner dans la cantine cinq étoiles et je venais de lui raconter ce qu'il s'était passé hier avec Trevor. Le regard mauvais, elle se tourna vers l'obsédé sexuel.

  –Tu veux que je m'en occupe ? Me proposa-t-elle.

  –Et qu'est-ce que tu veux faire ? Rigolai-je. Lui lancer un sort pour qu'il devienne moche, comme dans Sortilège ?

  –Tout à fait, sauf que contrairement à Kyle, Trevor est tellement perverti jusqu’aux tréfonds de son âme qu’il le resterait jusqu'à la fin de sa vie.

  Je manquai de recracher toute l'eau que j'avais en bouche. C'est qu'elle ne mâchait pas ses mots, la Tigresse ! Après lui avoir précisé que je l'avais déjà fait payer, elle s'amusa à me faire un résumé de tous les mecs avec qui j'avais couché puis en classa certains dans la case « erreur monumentale ». Trevor en fut le roi.

  –Tu t'en es vraiment tapé, des idiots... Mais le plus étrange, c'est que depuis deux ans, tu t'es calmée, remarqua-t-elle. Tu es passé de nympho à nonne ?

  –Plus ou moins, je prends exemple sur toi.

  Plus amusée que vexée par ma répartie, elle me lança son pain à la figure. Contrairement à moi, cette cher Sissi était encore pure de tout vice charnel. Personnellement, je n'étais pas très inactive de ce côté. Mais je préférais garder la relation que j'entretenais secrète. Ça rajoutait du piquant à mon couple et m'épargnait bien des problèmes.

  Ayant dormi toute la matinée, je fus plus attentive à la biologie et à la psychologie. À la fin des cours, le principal passa dans notre classe pour nous rappeler la visite médicale – que j'avais de nouveau oubliée – et nous demander de patienter dans nos salles de cours en attendant qu'un infirmier vienne nous chercher. Il y avait deux possibilités. Vu que le personnel venait des hôpitaux de ma mère, j'allais soit être privilégiée et passer dans les premières, soit dans les dernières. Comme ça, ma mère était sûre de l'endroit où j'étais et que je ne faisais pas de conneries.

  Ma deuxième intuition se révéla juste. Mais je pris sur moi, jetai un œil à mes messages, à mon planning puis je sortis le tome un de Lux, Obsidienne. Même si je n'étais pas prise pour le rôle, je comptais bien me refaire toute la série. Ces livres étaient une vraie drogue pour moi.

  –Anastasia Baskerville ? Fit d'une douce voix une femme en blouse blanche. C'est à vous.

  Je rangeai rapidement mon livre dans mon sac, jetai la sangle sur mon épaule et la suivis jusqu'à l'infirmerie. Elle me demanda d'attendre quelques instants que le médecin ait fini. L'élève me précédant ne tarda pas à sortir et me garda la porte ouverte pour que je puisse le remplacer. J'entrai dans la salle et me dirigeai vers le médecin, un jeune homme visiblement tout droit sorti de l'université. Il devait avoir eu son diplôme haut la main pour que ma mère le recrute aussi tôt. Normalement, elle préférait engager des médecins avec un peu plus d'expérience et de renommée.

  –Bonjour, docteur... ?

  –Groot, compléta-t-il.

  Groot ? Vraiment ? Impossible d'avoir une seule pensée sérieuse après ça. Je le voyais en arbre ou lui inventais un rôle dans les Gardiens de la Galaxie. À l'instar de Sinéad, j'étais irrécupérable. Mais ça n'avait rien d'étonnant, après tout, qui se ressemble s'assemble.

  Les formalités passées, il commença son auscultation. En retirant seulement mon jogging, je montai sur la balance, puis Je-s'appelle-Groot me mesura, prit ma tension puis mon pouls. Je me rhabillai et il vérifia mon audition et ma vue. Bien évidemment, je réussis ce dernier examen haut la main !

  –Pourquoi avez-vous des lunettes si vous voyez aussi bien ? S'enquit le médecin.

  –Pour le style.

  Ma mère ne voulait pas que j'expose ma bizarrerie, et moi, je préférais ne pas m'attirer ses foudres et sa colère, alors je la bouclai.

  Le médecin arqua un sourcil, ne comprenant probablement pas pourquoi des lunettes pouvait être considéré comme un accessoire de beauté, mais il ne fit pas de commentaire.

  –Maintenant, nous allons passer au vaccin, déclara-t-il. Vous êtes inscrite sur la liste.

  Il y avait donc bien une histoire de vaccination. J'avais oublié de demander à Sinéad de me le confirmer à midi. J'essayai de m'en rappeler le temps qu'il aille chercher le matériel nécessaire. Ça finit par me revenir, enfin. Comme nous étions connus et ce vaccin, récent, ceux qui avaient accepté de se faire vacciner allaient servir à sa promotion. Pour ma part, je n'avais pas eu mon mot à dire, puisqu'il venait des labos de ma mère. Sinéad, elle, y avait sûrement échappé. Sa mère, Blodwyn, était plutôt extravagante et croyait aux médecines non conventionnelles. Elle tenait d'ailleurs une petite clinique où elle les mettait en pratique. J'adorais aller la voir, elle était d'une gentillesse rare et ses massages étaient tout simplement divins.

  Le médecin revint avec le nécessaire et se plaça face à mon épaule. Il me demanda de relever ma manche puis il désinfecta ma peau et monta la seringue. Même si je n'avais pas peur des aiguilles et que j'avais l'habitude des prises de sang, je préférais ne pas regarder le moment où elle perforait ma peau. Alors je détournai le regard. Je sentis la pointe de l'aiguille contre ma peau mais Je-s'appelle-Groot ne l'enfonça pas. Intriguée, je reportai mon attention sur lui. Il avait l'air très nerveux.

  –Un problème ? M'enquis-je.

  –Non. Pas du tout. Ça va.

  Sur ces mots, l'aiguille s'enfonça dans ma chair et deux secondes plus tard, il appuya sur le piston. La seringue se vida petit à petit jusqu'à ne plus rien contenir. Le médecin la retira tout de suite et posa un pansement pour empêcher les saignements.

  –Voilà, c'est terminé, déclara-t-il. Il y a une possibilité que vous ayez mal à la tête et un peu de fièvre dans les heures qui suivent, mais un paracétamol et vous ne sentirez plus rien. En cas de soucis, n'hésitez pas à appeler votre médecin traitant...

  Un peu surprise, je le vis rédiger une ordonnance pour du paracétamol et me la donner. Euh, il était si stressé que ça d'examiner la fille de sa patronne qu'il en avait oublié qu'elle était ma mère et que je n'avais jamais eu besoin d'ordonnance ? Probablement. Ma mère pouvait être terrifiante et horrible. Je le savais mieux que personne.

  Je saluai Je-s'appelle-Groot et sortis de la salle de repos. Avant de rejoindre le parking, je fis un crochet par mon casier pour récupérer mes affaires en prévision de la soirée de révision. Puis Logan me ramena chez moi, à New Calis, située entre New York et Newark. C'était une ville résidentielle où seuls ceux pouvant envoyer leurs enfants à Harrington pouvaient habiter. Les maisons étaient toutes plus improbables les unes que les autres. Et la mienne ? La pire de toutes. Avec un portail délimitant toute la propriété, un jardin dans la veine de Central Park et une maison de plusieurs centaines de mètres carrés, alors qu'elle était la plupart du temps inhabitée. Mais bon, il fallait bien que mes parents investissent leurs milliards quelque part… et puis avec l'entretien qu'elle demandait, ça créait des emplois, donc au final, c'était ce n’était pas si mal

  Une fois arrivés devant la porte de la maison, je sortis de la voiture et laissai Logan la mettre au garage. Je rentrai et courus vers ma chambre pour faire mon sac. Pyjama, brosse à dents, à cheveux, dentifrice, sous-vêtements, serviette de toilette... J'avais probablement oublié quelque chose, comme à chaque fois, mais tant pis. De toute façon, j'avais toujours des affaires non récupérées chez ma meilleure amie. Je jetai mon sac sur mon dos et récupérai mon portable. Il vibra dans ma main. J'avais un message de Sinéad :

        | Sorry Ana, mais ce soir ça va pas être possible, il y a un soucis avec ma mère et         elle m'a demandé de lui filer un coup de main.

  Ah mince. Je tapai ma réponse à toute vitesse.

        | Tu penses qu'on pourra quand même se voir ce WE ?

        | Je ne sais pas, je te tiens au courant.

  Un peu déçue, je reposai mon téléphone sur mon lit et vidai mon sac. J'espérais que ce n'était pas trop grave... Je repris mon téléphone et proposai mon aide à Sissi, mais a priori, ce n'était pas la peine.

  Mes affaires rangées, je me laissai tomber sur le matelas et admirai le plafond sans vraiment le faire. Qu'est-ce que je pouvais bien faire maintenant ? C'était l'une des rares soirées où je n'avais rien à faire. Vu que mon entraînement d'hier avait été annulé, j'aurais pu travailler un peu mes techniques de combat, surtout que j'étais déjà en tenue de leggings, ou faire un peu de yoga. Mais je n'en avais aucune envie. Je tournai la tête et mon regard se posa sur mon ordinateur. Je me relevai et m'installai derrière mon bureau. Après avoir traîné sur Facebook, Twitter et compagnie, je me perdis dans les méandres les plus étranges et improbables de Youtube, me transformant en véritable légume.

  Au bout d'un temps bien plus long que ce que je n'aurais pu estimer, mon téléphone fixe sonna. Je décrochai sans quitter l'écran des yeux. Un chat jouait de la batterie.

  –Oui ? Fis-je distraitement.

  –Descends, c'est l'heure de manger.

  Ma mère raccrocha dans la seconde. Je mis ma vidéo sur pause et soupirai. Je détestais être dans la même pièce qu'elle et encore plus que l'on déjeune en tête à tête. Alors pourquoi était-elle à la maison le soir où je n'avais rien de prévu ? Elle ne dînait ici qu'une fois par semaine... Fichu hasard. Je passai mes mains sur mon visage, enfilai mon masque d'indifférence et sortis de ma chambre. Le plus lentement possible, je descendis l'escalier et rejoignis la salle à manger. Ma mère était déjà attablée et regardait ses messages sur sa tablette alors qu'elle rentrait tout juste du travail. Elle portait encore son tailleur sur mesure à deux mille dollars, ses escarpins Louboutin et son chignon strict. Sans un mot, je m'installai en face d'elle et Cindy apporta notre première assiette.

  Dans le silence le plus total, on dîna. De la tension dans l'air ? Non, du tout. J'avais l'habitude... Aux yeux de ma mère, je n'existais pas ou pour être tout à fait exacte, je n’existais plus. Même si la mort d'Ilya, mon frère jumeau, était accidentelle, elle me tenait pour responsable, persuadée que je l'avais poussé dans les escaliers. Elle me l'avait fait payer de nombreuses fois depuis et mon dos en gardait d'ailleurs de vilaines cicatrices. C'était sûrement une espèce de syndrome de Stockholm, mais j'espérais un jour retrouver celle qu'elle était avant la disparition de son fils. Sauf que jusqu'à maintenant, même si elle ne m'avait pas frappée depuis près de deux ans parce que je m'étais tenue à carreaux, elle me faisait toujours peur lorsqu'elle s'approchait trop près de moi et me traitait avec une indifférence qui me faisait tout aussi mal que les coups qu'elle m'avait portés.

  –Comment s'est passée la visite médicale ? Me demanda-t-elle au bout d'un moment sans quitter son écran des yeux.

  –Bien.

  –La vaccination ?

  –Pareil.

  –Pas de mal de tête ou d'envie de vomir ?

  J'acquiesçai. Il n'y avait aucune émotion dans sa voix. Elle ne s'inquiétait pas de mon état, mais cherchait simplement à savoir si je subissais des contre-coups de son vaccin.

  –C'est bien. Et comment se sont passés tes tournages, hier ?

  –Bien.

  Elle ne m'en avait posées que quelques-unes, mais je n'en pouvais déjà plus de ses questions sans une once de sentiments. Je finis mon assiette, essuyai rapidement ma bouche, posai ma serviette puis me levai et me dirigeai vers le couloir.

  –Fais attention dans les escaliers, lança-t-elle froidement juste avant que je ne sorte.

  Blessée par ces mots, je courus jusque dans ma chambre. Une fois à l'abri entre ses murs, je refermai la porte, m’y adossai en me forçait à respirer lentement.

  Je ne n'ai pas poussé Ilya.

  Sentant une première larme couler sur ma joue, je l'essuyai et levai les yeux au ciel en expirant d’un coup. Hors de question de pleurer ou de passer la soirée ici à me morfondre. Je jetai un œil sur mon bureau et l'invitation de Lucinda. C'était décidé, j'y allais. Je passai dans ma salle de bain, pris une douche rapide, me maquillai et enfilai une robe bleu moulante ainsi que des bottines noires à talon large. Je pris mon téléphone, un sac à main doré, rassemblai mes longs cheveux blonds dans une queue de cheval haute et quittai ma chambre. Je n'avais pas encore lâché la poignée que j'y retournai pour prendre un long gilet. Même si j'avais un manteau, il faisait un peu frais pour la saison, ce soir. Après avoir dégringolé les escaliers, je chopai mon manteau et sortis en trombe de la maison tout en le mettant sur le dos.

  –Où vas-tu ? Fit ma mère qui se tenait dans les graviers, juste devant la porte d'entrée, une cigarette électronique à la main.

  –Je sors. J'ai une soirée chez les Parks.

  –Ne fais rien qui m'oblige à intervenir.

  Petite traduction : si elle apprend que j'ai de nouveau touché à la drogue ou si elle doit me récupérer au commissariat, j'allais m'en prendre plein la gueule. Message reçu cinq sur cinq, Maman !

  J'accélérai encore plus le pas, ouvris la porte du garage et rien que pour faire payer à ma mère ses paroles cruelles de tout à l'heure, je pris les clefs de sa Ferrari. Je m'installai derrière le volant, fis vrombir le moteur et sortis d'un coup du garage. À cause du vrombissement de la voiture, je ne vis que ma mère me hurler dessus. Je n'y fis pas attention et continuai ma route, dépassant largement les limitations de vitesse autorisées. Si un flic me surprenait, je passerais la nuit au poste. Ça ne serait pas plus mal, au moins, je serais loin d'elle.

  Toujours sans ralentir, je m'engageai sur l'autoroute et m’insérai entre deux voitures pour les doubler tout de suite par la droite. Si je n'avais pas déjà conduit aussi vite durant un tournage, j'aurais déjà eu un accident. Mon téléphone sonna, je décrochai sans regarder, persuadée que c'était ma mère.

  –Un problème ?! Crachai-je.

  Il y eut un blanc de quelques secondes.

  –Anastasia ? Qu'est-ce que tu fais ?

  Interdite, je jetai un œil à l'écran. Ce n'était pas du tout ma mère, mais Michael.

  –Anastasia, je ne sais pas si c'est toi qui conduis mais si c'est le cas, ralentis tout de suite, m'ordonna-t-il avec douceur. Tu te mets en danger.

  Sa voix m'apaisa. Je lâchai la pédale d'accélération et retrouvai une allure normale.

  –Bien. Maintenant, dis-moi ce qu'il s'est passé. Tu n'es pas du genre à te la jouer Formule 1 au volant d'une Ferrari, sauf pour une scène... C'est celle de ta mère ?

  Un sourire apparut au coin de mes lèvres. Il me connaissait trop bien.

  –Je lui ai emprunté le temps de la soirée.

  Michael ne dit rien pendant près de dix secondes.

  –OK, tu ne rentres pas ce soir, tu vas chez moi, déclara-t-il.

  –Mich...

  –Non, tu ne discutes pas. Et tu fais ce que je te dis. Je t'ai donné une clé pour cette raison.

  Je ne lui avais jamais parlé de l'origine de mes cicatrices. Mais Michael était loin d'être idiot. Il avait une bonne idée de qui me les avait infligées. Et après avoir volé la voiture de ma mère.... Il n'avait pas tort. Aveuglée par la colère, je n'avais pas réfléchi aux conséquences. Je ne pouvais pas rentrer chez moi, pas ce soir. Je devais attendre que ma mère se calme un peu. En espérant qu'elle le ferait.

  –Très bien, abdiquai-je.

  –Je reviens demain soir, on ira lui rendre ensemble.

  J'explosai de rire.

  –Là, tu veux vraiment ma mort, l'accusai-je.

  Ma mère détestait Michael, presque autant qu'elle me détestait, ce qui était pourtant difficile. Elle m'avait d'ailleurs formellement interdit de le fréquenter. Autant dire que je n'avais mais alors pas du tout suivi cet ordre.

  –Bien sûr que non, idiote. Je veux juste m'assurer que tu ailles bien.

  –Je peux quand même aller à ma soirée ? C'est chez Lucinda.

  –Les Parks ? Bah oui, pourquoi tu me poses la question ? Tu sais bien que t'as pas besoin de mon approbation pour sortir. Oh et salue Marie de ma part si tu la vois.

  Ils avaient fait une collaboration ensemble il y a deux ans. Le succès de leur chanson avait battu toutes les attentes.

  –Je n'y manquerai pas, assurai-je.

  –Et ne bois pas trop.

  Je réprimai un sourire.

  –Ça, je ne peux pas te le garantir.

  Je l'entendis soupirer.

  –J'aimerais ne pas raccrocher, mais le concert ne va pas tarder à commencer. Je t'aime mon ange, à demain.

  –Moi aussi je t'aime, à demain.

  Je raccrochai pour nous deux et passai la main sur sa photo de contact. Quatre mois qu'on ne s'était vus à cause de sa tournée mondiale. J'avais vraiment hâte de le retrouver et qu'il me serre dans ses bras.

  Le cœur bien plus serein, je suivis les panneaux jusqu'à New York.

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- "Tout à fait. Krem Ling, sauvé, devait apprendre plus tard que cet animal était un prédateur impitoyable aux yeux des Kruds. Le Chtazyr est un animal qui se nourrit uniquement de Kruds. Il est capable de rester immobile en hibernation pendant des années, mais sitôt qu'il voit des Kruds, il leur bondit dessus et les dévore. Crois moi, avec ça tu n'as rien à craindre. Aucun Kruds n'osera t'approcher à moins d'un kilomètre. Ce Krem Ling de Lafoch dont je te parlai a été décoré pour avoir découvert le point faible des Kruds. Sitôt qu'on fait venir un Chtazyr sur le champs de bataille, il fait un massacre. Bien sûr ça ne sert pas dans les batailles spatiales, mais tant qu'on en a quelque part, aucun Kruds ne peut nous menacer.
- Je vois…" le petit garçon hésitait. Malgré son air sceptique, il serrait fermement la peluche contre son cœur. Irina comprit qu'il n'était pas bête au point de complètement lui faire confiance, mais qu'il avait envie de croire à cette histoire. Pour bien le convaincre, Irina ajouta d'une voix qui se voulait tendre:
- "Tu sais, jusqu'ici je dormais toujours avec, mais comme je m'inquiète pour toi j'ai décidé de te le donner. Tu peux dormir avec tout le temps à partir de maintenant. Même si moi maintenant je vais un peu avoir peur, mais bon, c'est pas grave du moment que toi tu es en sécurité."
L'enfant acquiesça, et s'allongea, l'air songeur.
Irina éteignit la lumière et sortit, laissant son frère dormir. Mais bien loin d'aller elle même dormir, elle se précipita sur sa console, obnubilée par son nouveau jeu vidéo inspiré de l'antique histoire de la vieille terre. Elle avait hâte de rencontrer le personnage virtuel de Gengis Khan qu'elle trouvait délicieusement charismatique.
Pendant ce temps, Krell s'endormait lentement. Il serrait la peluche patibulaire contre son cœur. Mais la tête affreuse de l'animal dépassait de sa couverture.

Des tentacules s'agitèrent dans les conduits d'aération. Un ligament de chair passa par les barreaux et les retira un à un. Puis une masse molle et informe se comprima pour passer par l'ouverture. Un mollusque tentaculaire rampa sur le sol, et se redressa lentement. Ses appendices s'agitaient lentement, et une voix faible et sifflante murmura:
- "Skvllyyktch skratc goltgum!" Un soupir. "Je meurs… je n'ai ni bu ni mangé pendant des semaines… je ne produis plus assez de mucus… Aussi, je suis désolé petit humain, mais je vais devoir te manger. Depuis des mois je survis en traînant dans les conduits d'aération. Cela ne pourra plus durer longtemps. Sinon je vais mourir."
Bien qu'il soit en train de dormir, le visage de l'enfant parut de crisper.
- "Je suis désolé. Je ne veux pas mourir. Même s'il peut paraître révulsant de manger la chair d'une créature intelligente… je suis dans une situation où je pourrais presque manger l'un des miens. Alors manger un humain…"
La masse de tentacules bougea lourdement. Rampant difficilement sur le sol sec.
- "Zyrcghlou Chtyglou! Ta chair… ton sang… tes os… c'est ignoble… mais peu importe. Tu me permettras de reprendre des forces. Je suis désolé. Je suis…"
La voix s'arrêta brusquement. Dans le peu de lumière que laissait filtrer la porte et qui éclairait vaguement les murs, on pouvait voir se dessiner l'ombre d'une créature étrange avec une gueule immense garnie de crocs.
La masse de tentacules frissonna, puis un tentacule se souleva et s'approcha de l'enfant.
Assis sur le torse de l'humain dans une posture grotesque, une créature velue souriait de toutes ses dents pointues. Ses yeux noirs renvoyaient des reflets lumineux où se lisait une lueur de défi, qui, mêlée à son sourire, lui donnait l'air sadique du prédateur qui attend que sa proie tombe dans son piège.
Un sifflement se fit entendre.
- "L'anathème !"
Puis la masse de tentacules s'activa à une vitesse incroyable, remontant dans le conduit d'aération en quelques secondes avant de disparaître dans les ténèbres.

Krell passa une très mauvaise nuit. Il avait l'impression étrange de sentir un poids sur sont torse, et d'entendre une sorte de rire sadique tout près de lui. Il en fit des cauchemars.
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Défi
Kraft-Raide Rome
Réponse au défi Mal-être
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Claire Beauchamp

Dieu que c'est douloureux, et malheureux.
Il vous enchaîne, vous paralyse.
Il vous fait miroiter un vrai conte de fées, et vous enlise.


Alors, plus nous nous débattons, et plus nous coulons.
Plus nous espérons, et moins nous y arrivons.
Plus nous attendons, et moins nous survivons.


Quand on aime, on vit, on meurt.
Quand on aime, on rit, on pleure.
On pleure plus qu'on ne rit, on ne rit moins qu'on pleure.


Laisser partir l'être tant aimé et détesté, c'est ça, au fond, la vraie destinée de l'humanité.


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