Épisode 40

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Nidoking

Nous n’avons pas tué Dracolosse. Je sais que cela peut vous paraître insensé, mais je vous jure sur la tête de ma mère – cette folle balèze que tout le monde connaît – que nous ne sommes pas les responsables de cette ignoble mort. Voyez-vous, nous avons été piégés. Un soir alors que nous devions nous rendre au bureau de notre Maître, nous avons découvert son cadavre dans son bureau avec l’un de nos badges perdus, planté dans son cœur. Évidemment, nous avons paniqué.

Nous avons cru que c’était une mauvaise blague que l’on tentait de nous faire gober. Mais non… Il s’agissait bel et bien d’un meurtre. Dimoret a pleuré, Capidextre était sans voix. Et moi… j’étais bouche bée, en état de choc. C’est alors que nous avons entendu les gardiens de sécurité qui nous avaient repérés.

Qui va là !?

Attrapons-les !

Évidemment, nous avons pris la fuite. J’ai foncé tout droit dans la grande fenêtre de Maître Dracolosse et j’ai atterri quelques mètres plus loin, derrière la cour de notre guilde. Dimoret et Capidextre m’ont bien sûr suivi et nous nous sommes échappés en pleine nuit. Depuis ce jour, nous sommes en cavale, pour un meurtre que nous n’avons pas commis. Ni mes compagnons de route et moi, avons pensé à retirer notre badge. Notre plus grande erreur, d’après moi.

Ma mère m’a élevé pour toujours prendre mes responsabilités et j’ai fui comme un lâche au lieu de défendre mon honneur. Je ne suis pas fier de ce que nous avons fait, mais il le fallait, pour protéger notre peau.

Alors que je repense à notre passé, dans notre repaire secret, j’entends à la radio qu’on a bombardé la Guilde Pokémon de Poképolis. Troisième tragédie depuis quelques semaines. Je reste sans voix, impuissant à cette tragédie.

— … Les membres de l’organisation terroriste, le Fléau Pourpre, sont comme toujours soupçonnés d’être dans le coup. Nous pensons que…

Énervée, Dimoret baisse le volume. Elle n’en peut plus d’entendre les gens salir notre nom. Je la comprends. Je suis pareil. De nous trois, elle est celle qui parle le moins, à moins d’avoir quelque chose d’important à dire. C’est une Pokémon forte et résiliente, mais à force d’éviter les autres, au fil des deux dernières décennies, elle commence à devenir folle. Au moins, elle s’est permis de visiter quelques villages, déguisée sous une cape, ne serait-ce que pour aller voler des aliments.

Capidextre n’est pas là, en ce moment. Il est parti cueillir des fruits sauvages dans la jungle. Quant à moi, je prépare un potage aux légumes, dans la marmite qu’on a trouvée sur un site de campement abandonné. Nous avons réussi à nous construire quelques abris au fil des dernières années, mais celui-ci est le plus récent. Voilà plus d’un an que nous vivons ici, entourés de palmiers et de bananiers. Il nous arrive même de trouver des cocotiers, quand nous approchons de la plage. Cette île n’est pas très connue des grandes foules, mais nous y vivons depuis tout ce temps. Nous n’avons ni téléphone, ni internet. Par contre, notre radio arrive à capter le satellite de Poképolis.

— Plus de cinq cents victimes sont mortes en moins d’un mois, grogne Dimoret qui plante son point dans un tronc de palmier. Et tout ça, on le met sur notre dos. Je n’en peux plus, Nidoking. Je n’en peux plus de vivre ce mensonge !

Elle pleure de rage. Je la comprends. Et dire qu’à l’époque où nous étions des secouristes, nous étions l’équipe numéro un de Bourg Bekipan… ou plutôt, Bekipan Ville. Nous avions toutes les missions les plus importantes et aussi beaucoup de Pokédollars. L’amour que nous portait Maître Dracolosse nous donnait des ailes.

— Je sais, Dim. Mais nous n’avons le choix. Nous n’avons aucune preuve pour nous protéger de ces crimes. Ils croient toujours que nous sommes les responsables du meurtre de notre mentor. Évidemment qu’ils veulent notre mort…

— Au moins, les Pokémon sauvages de cette île nous laissent tranquilles et se fichent de notre statut social. Il y en même quelques-uns qui nous apportent parfois des objets à échanger. Si tu savais tout le nombre de trucs qui flottent à la mer—

— Non, mais est-ce que tu t’entends parler, King ?!

Elle tape une deuxième fois dans le palmier.

— Ça fait des années que nous sommes en fuite et tu prends ça à la légère !

Je soupire. Je sais qu’elle a parfaitement raison d’être furieuse, mais j’ai choisi de voir le bon côté des choses. Nous sommes éloignées de la civilisation, personne ne sait où nous trouver et nous survivons avec les ressources de cette île, ainsi que les échanges que nous faisons avec les autochtones. Nous avons maintenant l’âge d’être parents d’adolescents, mais nous ne nous sommes jamais mariés. Bientôt, Dimoret ne sera plus en mesure de pouvoir pondre des œufs et elle refuse de s’accoupler avec Capidextre et moi, puisque nous sommes comme une fratrie à ses yeux. Je respecte son choix.

Dimoret se calme et prend une grande respiration avant de m’observer de ses yeux perçants. De nous trois, elle est la plus irritable, mais je sais que c’est une femme adorable quand on apprend à la connaître. Sa couronne en plume rouge aurait sérieusement besoin d’être mieux soignée. Elle a été abîmée au fil des années.

— Nous devrions reprendre les recherches, là où on les a laissées, King, me dit-elle, sur un ton plus détendu. Il doit bien y avoir de nouvelles pistes qui-

— Non. Laisse tomber, Dim. Nous ne retrouverons jamais le responsable. Si on savait qui c’était, nous serions déjà en liberté, près des nôtres. Nous avons déjà purgé pour nos crimes. Ne vois-tu pas que cette île est notre seule demeure, désormais ?

— Mais depuis quand as-tu baissé les bras !? Il est passé où, notre chef macho qui flirtait avec toutes les donzelles de notre bourg !? Tu n’as plus de couilles, mon vieux.

Je décide de ne pas lui répondre à cette remarque blessante. J’ai changé et elle le sait. Je ne suis plus aussi jeune qu’avant. Je n’ai plus le temps de plaisanter, ni de perturber les femmes de ce monde. Je me suis résigné à vivre le célibat, avec ma fratrie improvisée, pour le reste de mes jours. Après tout, c’est ce que je mérite après avoir trahi notre mentor. J’aurais dû poursuivre notre enquête et trouver qui était le véritable responsable de sa mort, mais c’est derrière moi, tout ça. Je ne veux plus revivre cette douleur. Je songe même à détruire cette maudite radio qui plaît tant à Dim et Capi, mais je ne le ferai pas. Parce qu’eux sont beaucoup plus attachés à la civilisation que moi.

Je retourne mon attention dans la marmite de notre potage, qui bout sur le feu de camp que nous avons allumé, un peu plus tôt. À côté, nous faisons cuire des brochettes de poisson et rôtir quelques algues dans une panne que j’ai trouvée sur la plage. Tout ce que les Pokémon jettent à l’eau, nous le recyclons. Même si je déteste que nos semblables puissent polluer l’océan, au moins ça a son utilité pour nous.

Je plonge ma louche en nylon dans la marmite et porte un bol en bois près de celle-ci, afin d’en mettre un peu. Je porte le potage à ma bouche et grimace. Ça manque de sel. Malheureusement, nous vivons sans condiments, sur cette île. Je vais devoir me contenter de ce qu’on a. Je pourrais toujours émietter quelques algues rôties et prétendre que ce sont de vraies épices, mais non. Autant manger ça et me taire.

— Sérieux, King. L’ancien toi me manque, soupire Dim, alors qu’elle s’adosse près de l’entrée de notre cabanon. Lui au moins, il était cool.

Je me demande quand Capidextre va revenir. Je commence à trouver le temps long avec les railleries de notre amie. Espérons qu’il saura la divertir un peu.

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