Épisode 28

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Milobellus

Bekipan, quatrième de son nom, est décédé il y a quelques minutes, alors qu’il faisait une sieste sur sa véranda. Je viens tout juste d’apprendre la nouvelle au téléphone, alors que mon assistante a porté l’appareil à mon oreille. Je suis en larmes. Il était adoré de tous, et surtout, mon très vieil ami. Son épouse, Madame Bekipan est en détresse. C’est elle qui vient de me téléphoner, voyez-vous. Je lui ai présenté mes plus sincères sympathies avant qu’elle ne raccroche. Évidemment, en tant que vice-présidente du Conseil, il est de mon devoir d’organiser ses funérailles et lui trouver un remplaçant au poste de maire. Son épouse n’a jamais été capable de concevoir de bébé Goélise et tous deux ont décidé de ne pas adopter, car ils étaient trop occupés à leurs tâches respectives.

Ainsi donc, la lignée des Bekipan qui ont construit cette ville s’est éteinte. J’ai le cœur qui va se fendre en mille morceaux. L’expansion de sa communauté lui plaisait. C’est lui-même qui m’a donné l’autorisation d’agrandir nos limites, de renforcer nos murs et d’engager plus de gardes dans les rues. Roigada n’a pas eu la difficulté de le convaincre, après notre dernière rencontre. Il avait le sourire au bec. Il disait que cette ville était désormais entre bonnes pattes… ou bonnes nageoires.

Ce n’est pas le premier ami que je perds de vieillesse, mais cette mort me chagrine. À chaque dimanche matin, j’ai pris pour habitude de boire une tasse de thé avec lui et son épouse, et ce, depuis plus d’une vingtaine d’années. Un couple si charmant…

— Mes condoléances, Madame, me dit Gardevoir qui s’inclina poliment à côté de moi.

Mon assistante est d’une exquise beauté. Elle est aussi l’une des femmes les plus puissantes de cette ville. Non seulement m’aide-t-elle à porter des objets que je ne peux manipuler sans mains, elle est aussi ma garde du corps attitrée depuis plus de six ans.

— Je m’inquiète beaucoup plus pour Madame Bekipan que j’ai de la peine pour lui… Il était toute sa vie. Gardevoir, fais en sorte qu’elle reçoive un bouquet de jonquilles de ma part et une lettre pour lui dire à quel point je tiens à elle. Nous organiserons les funérailles de son mari le plus tôt possible, pour que tous puissent aller lui faire leurs derniers adieux.

— Oui Madame. À vos ordres, Madame.

— J’ai besoin d’être seule maintenant. Veuillez disposer, très chère. En sortant, dites à notre secrétaire que je dois annuler mes prochains rendez-vous pour la journée à cause de cette mort. Si possible… soyez prudente sur la route. Il y a des manifestants qui n’approuvent pas nos dernières décisions prises au Conseil.

— Évidemment, Madame. Prenez soin de vous.

Sur ces paroles, mon assistante s’éloigne et sort de mon bureau. De mon côté, je m’approche de la grande fenêtre éclairée par la lune et serpente sur la galerie, à l’extérieur. Il fait de plus en plus froid, mais je ne crains pas la mauvaise température. Après tout, j’ai accès à une piscine chauffée, aux sous-sols, si j’en ai besoin. J’ai aussi accès à des rampes un peu partout au quartier général de notre guilde, donc je peux me rendre où je souhaite à tout moment. Seulement, cette galerie est mon endroit favori en fin de soirée. J’aime passer un peu de temps, seule, ici, à contempler les étoiles.

J’ai conscience que je suis haïe des commerçants et des politiciens de cette ville, car je m’oppose souvent aux gens avares qui travaillent au Conseil. Depuis que la santé de Monsieur le Maire a grandement diminué, j’ai dû prendre la relève et pour cette raison, toutes les décisions importantes de notre communauté sont tombées sur mes épaules – inexistantes, soit, mais c’est un peu comme je me sens depuis ce jour. On me reproche mon manque de discernement, que mes choix pourraient grandement affecter l’économie de la région, tellement je suis bornée à protéger les plus faibles. Mais ne se souviennent-ils pas que je suis celle qui a sauvé leur communauté avec mon argent ? Cette ville m’appartient, que ça leur plaise ou non. Je suis sa propriétaire et j’en prends soin comme la prunelle de mes yeux. S’ils ne peuvent pas comprendre ma vision, ils n’ont qu’à déménager.

Et pourtant, les membres de cette guilde m’ont prouvé à maintes reprises que j’avais fait le bon choix en rachetant cette communauté aux enchères. C’est presque comme si j’avais construit une autre ville avec ces oreilles qui me servent aussi de nageoires.

Alors que j’observe le clair de lune, penchée par-dessus la clôture qui me protège du vide, je ressens tout à coup un objet tranchant et pointu qui me traverse la chair. Je baisse mon visage et voit sur ma poitrine, du sang qui coule le long de mon corps. Je dois fuir ! J’essaie de reculer, mais je reçois aussitôt un deuxième coup, puis un troisième et un quatrième. Ma vision s’embrouille. Je me retourne vers la porte qui mène à l’intérieur de mon bureau. Un cinquième coup me transperce la chair. J’essaie de rentrer afin de me protéger… mais je m’écroule, misérable et impuissante.

Je tente de crier le nom de Gardevoir. Est-elle toujours présente ? Non… De toute façon, je n’ai pas de voix qui sort de ma gorge. Je sens mes forces me quitter alors que je ressens un sixième coup près de ma tête. Le carrelage explose, près de moi. On me tire de loin. Un tireur d’élite ? Je ne sais pas. On m’a sûrement injecté d’un paralysant, car je ne ressens plus mon corps. Je ne peux plus le bouger. Un septième coup éclate près du bas de mon dos. Cette fois, je ferme les yeux. Ainsi donc, on m’a trahi. Ainsi donc, le règne de Milobellus s’achève au sommet de sa gloire… Mais qui suis-je pour dire une chose pareille ? Je suis prétentieuse, je le sais. Mais pour moi, cette guilde était ma raison d’être.

On m’a tué avec lâcheté. Qui est le coupable ? Je ne saurais dire. J’avais beaucoup d’ennemis dans cette communauté. Alors que je me questionne sur le véritable coupable de ce carnage, j’entends le bruit d’une explosion. J’ouvre rapidement les yeux pour voir ma salle de bureau partir en fumée. Une partie du toit s’est effondrée et ma galerie suspendue s’effondre avec moi, comme une simple poupée de chiffon qui glisse et tombe dans le vide.

Adieu, Bekipan Ville… Je t’aurai tout donné. Je t’aurai aimé comme la plus fidèle des maîtresses et chéri comme une mère. Je pars dans les cieux, aux côtés de ceux qui m’ont précédé, aux côtés de mon très cher ami Bekipan… quatrième de son nom… Cette mort… Je l’accepte. Après tout, je ne suis pas qu’une sainte… Je…

Mm… ?

Je n’entends plus rien…

Est-ce que je suis morte… ?

Pourquoi n’y a-t-il pas de lumière ?

J’ai si peur… J’ai si froid…

Je ne veux pas mourir seule…

Je ne veux… pas…

Je ne veux pas mourir !

Pourquoi est-ce que ça bouge sous moi… ? Je ne suis plus en train de tomber. Je crois m’être endormie un moment. Je suis à l’intérieur d’une salle étrangement familière… J’entends des voix… Je crois les reconnaître… Ma tête me fait affreusement mal.

— Elle respire ! dit quelqu’un. Nous pouvons encore la stabiliser !

— Vite ! Faisons-lui une autre transfusion de sang !

— Tout de suite, Leveinard !

J’ai si… mal… Pourquoi ne me laissez-vous pas partir… ? Pourquoi n’avez-vous pas accepté que mon destin était de mourir pour mes péchés ? Non… Je me trompe. Ils m’ont sauvé. Mes bébés m’ont sauvé. Je dois me battre. Je dois… vivre… Je dois… découvrir… qui est coupable…

Mon cœur a recommencé à battre. Je suis vivante !

Ils vont payer…

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