Nora (triptyque)

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I.Un break Taunus

Maintenant !

A coups de pieds, je frappe la vitre du hayon de la vieille Ford Taunus de toutes mes forces, jusqu’à l’exploser en mille morceaux. Pour m’extraire du coffre dans lequel j’ai été enfermée par mon ravisseur, je veille à ne pas m’entailler la chair avec les éclats de verre qui subsistent sur l’encadrement de la lunette arrière du véhicule.

J’ai encore les mains attachées dans le dos avec de la ficelle alimentaire, alors une fois sortie de la bagnole, je m’accroupis pour ramasser un des vestiges tranchants de feu la vitre du break pour tenter de me libérer de mes liens.

D’un regard hagard, je scrute la nuit noire et l’endroit désert. Je comprends pas ce que je fais là. Je comprends pas pourquoi il s’est arrêté ici en m’abandonnant dans sa caisse pourrie.

Où peut-il être ?

Mon esprit bouillonne. Je n’arrête pas de repenser à ce début de matinée où tout a basculé…

Quand je suis montée dans son tas de boue, tout paraissait normal. Il paraissait normal. C’est après que j’ai réalisé. La sueur qui perlait sur son front, sa nervosité… Jusqu’à ce qu’il me dise de la fermer et qu’il pète un câble en me cognant violemment la tête contre le tableau de bord. Là j’ai compris. J’aurais voulu hurler ma douleur, pouvoir l’arrêter. Mais non, la police, les barrages, rien ne l’arrêterait de toute façon, il était devenu complètement fou. Avec ce regard halluciné, celui qu’il a toujours lorsqu’il part en vrille et se met à me frapper.

La police, les barrages… Ma pauvre fille, personne ne sait que tu as disparue !

Personne ne s’en apercevra, à part ma mère peut-être…

Bien sûr que j’ai essayé de m’enfuir lorsqu’il a fait une halte à cette station Total, mais il m’en a empêché d’un coup de crosse sur la tête avant de me ligoter, me jeter dans son coffre et de rouler longuement jusqu’ici.

Où suis-je ?

Je ne sais pas combien d’heures se sont écoulées depuis mon enlèvement, ni combien de temps je suis restée inconsciente. Je ne sais pas non plus ce qu’il voulait faire de moi. Mais faut que je me casse de là, vite !

Ça y est, la ficelle a enfin cédée, j’ai les mains libres. Les poignets lacérés et endoloris, mais libres ! Toujours aux aguets, je me relève à la recherche d’une échappatoire.

La bagnole… Les clés… Faut que je regarde s’il les a laissées sur le contact. Yes, elles y sont !

Je m’installe au volant et tourne la clé, sans succès. La jauge à carburant est encore à sec.

Merde !

J’ouvre à nouveau la portière, prête à piquer le sprint de ma vie, lorsqu’une main gantée m’attrape par le bras pour me faire sortir du véhicule. Je hurle de surprise et de douleur. Je n’ai pas vu venir mon ravisseur dans le rétroviseur. Il me balance une gifle pour calmer mes cris hystériques.

— Tu vas la boucler, ouais ? Écoute-moi bien, sale petite pute, écoute bien ce que je vais te dire, me prévient-il en me maintenant fermement contre son break. Tu m’appartiens, que ça te plaise ou non, tu entends ?

Il m’embrasse de force, à pleine bouche, en me collant tout contre lui. Je ne parviens pas à m’en défaire. Des larmes inondent mes joues, je suis à sa merci, je le sais. Que va-t-il me faire ? Que va-t-il m’arriver ?

La peur me tord le ventre tandis que ses mains s’immiscent ; je ne peux plus lutter alors je vacille…

***

II.Un vieux Tub Citroën


— Bon, on reprend : quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?

— Je sais pas… Je… Je sais plus, tout s’embrouille dans ma tête…

— Monsieur Blein, essayez de vous souvenir précisément, c’est important !

— Attendez, ça devait être jeudi. Oui, c’est ça, jeudi dernier. Elle m’avait donné rendez-vous en bas de chez elle, rue des Jacinthes Claires.

— Et après ?

— Après, on est partis ensemble dans ma voiture, je vous l’ai déjà dit !

— Partis pour où ?

— La Sologne. Elle a toujours eu envie de découvrir la Sologne, alors c’était l’occasion.

— Un jeudi ?

— Ben oui, pourquoi ? Il y a une loi qui interdit de visiter la Sologne un jeudi ?

— Non… Bien sûr que non ! Mais je vous en prie, Monsieur Blein, poursuivez…

— Ben, on a roulé un bon moment, et puis on s’est paumés en rase campagne. Y’avait plus de signal GPS, plus de réseau, plus rien.

— Et c’est là que vous avez croisé une première fois le conducteur du fourgon ?

— Oui, enfin, un peu après. On s’était arrêtés tout près de la cabine téléphonique. Je m’en rappelle bien de cette cabine : Nora et moi, on avait trouvé ça surréaliste, une cabine téléphonique en pleine cambrousse. Bref, on voulait appeler le petit hôtel où on avait réservé la veille…

— Vous aviez réservé une chambre d’hôtel ?

— Euh, oui, qu’est-ce qu’il y a de surprenant à ça ?

— Rien, Monsieur Blein, sauf que vous ne l’avez pas mentionné dans votre déposition.

— Je ne pensais pas que c’était important pour votre enquête, commissaire.

— Si, ça l’est. Tout est important dans cette enquête, Monsieur Blein, même ce qui vous semble anodin. Donc ce type dans son fourgon…

— Un vieux Tub Citroën tout rouillé, avec " Au bonheur des dames " écrit dessus. Ça aussi je m’en rappelle bien, c’est le titre d’un roman de Zola…

— Il s’est garé à proximité de votre véhicule, c’est ça ? Dans quel but ?

— Il croyait qu’on était en panne. On lui a dit que non, qu’on était juste perdus.

— Et ?

— Et il a dit qu’il était pas vraiment du coin, qu’il pouvait pas nous aider. Pourtant, il était immatriculé dans le 41, il aurait pu. Apparemment, il voulait pas.

— Vous avez déclaré, je vous cite, " Il reluquait Nora d’un drôle d’air, d’un air qui a mis Nora mal à l’aise, sûr que c’était un pervers qui rêvait de se la faire ".

— Ouais, quand il a décampé, Nora m’a avoué ça, qu’elle aimait pas son regard salace sur elle. Il avait un béret basque vissé sur la caboche et une veille Gitane maïs en fin de vie au bord des lèvres. Sûr qu’avec sa dégaine, il avait pas dû baiser depuis des siècles…

— Et que s’est-il passé ensuite ?

— La cabine, enfin le téléphone de la cabine ne fonctionnait pas, on pouvait pas appeler l’hôtel pour qu’ils nous guident jusqu’à eux. Alors, on a décidé de pique-niquer pas loin, au bord du Cher - c’est le seul panneau indicatif qu’on ait vu. Et puis on a fait l’amour. Et puis on s’est endormis. C’est quand je me suis réveillé que je me suis aperçu qu’elle était plus là. J’ai juste eu le temps de voir le Tub Citroën s’éloigner en direction de la route principale.

— Et vous n’avez pas cherché à le rattraper ?

— J’étais nu comme un ver, commissaire, et complètement abasourdi, je ne comprenais pas ce qui se passait. Plus tard, je me suis rhabillé, j’ai repris ma voiture et ai fini par signaler la disparition de Nora.

— Quatre heures après les faits, selon les dires de la gendarmerie. Pourquoi avoir attendu tant de temps ?

— Je vous l’ai dit, j’étais paumé, désemparé, je réalisais pas.

— Monsieur Blein, le fourgon que vous évoquez dans votre déposition, il n’existe pas…

— Mais si, il existe ! Vous ne l’avez pas retrouvé, c’est pas pareil !

— Non, il n’existe pas, pas plus que votre cabine téléphonique fantôme… Je vais vous dire ce que je pense, Monsieur Blein : je pense que c’est vous qui avez assassiné Mademoiselle Nora Verdier, et que vous avez inventé toute cette histoire pour dissiper les soupçons qui pourraient peser sur vous…

— Mais…

— Laissez-moi terminer, Monsieur Blein ! On a retrouvé du sang séché dans le coffre de votre voiture, et on sait que la veille de la disparition de votre petite amie, vous avez eu une violente dispute avec elle - une voisine a témoigné. Ce n’était pas la première fois, nous avons même une plainte à votre encontre, déposée par Mademoiselle Verdier il y a six mois, pour coups et blessures répétés.

— J’ai dérapé, une fois, rien qu’une fois. J’avais trop bu, c’est parti en live très vite et je n’ai pas su me contrôler. Mais j’ai jamais recommencé, vous jure, commissaire ! J’aimais Nora, jamais j’aurais pu lui faire de mal intentionnellement. Oui, on se disputait, parfois un peu fort, mais pas plus que les autres couples.

— Écoute-moi bien, Blein, on va arrêter les conneries tout de suite !  Les analyses du sang retrouvé dans ta caisse vont bientôt tomber, et au vu de la quantité qu’il y avait, c’est pas dû à une simple écorchure. Regarde-moi quand je te parle, bordel ! On sait très bien tous les deux ce que ces analyses vont prouver. Alors mets-toi vite à table, qu’on en finisse, et dis-moi où est Nora Verdier…

— Vous croyez vraiment que c’est moi qui ai tué Nora, et que j’ai planqué son corps quelque part ? Mais vous êtes complètement malade !

— J’en ai l’intime conviction…

— Les convictions ne suffisent pas à inculper un suspect, commissaire !

— Les preuves ne vont pas tarder à me parvenir, Blein, et tu auras alors à t’en expliquer.

— Les preuves de quoi ? Que j’ai transporté Nora blessée dans mon coffre ? Et après ? Après vous n’avez rien, rien d’autre que des présomptions. Eh oui, commissaire, en l’absence de cadavre, rien ne prouve que Nora ait été tuée. La seule chose dont vous pouvez être sûr, c’est qu’elle a disparu.

— Je vais quand même te mettre en garde à vue, ordure ! Parce que c’est toi qui vas me conduire à elle, parce que tu sais où elle est.

— Non, j’en sais rien ! Et même si je le savais, pourquoi je vous le dirais ?

— Parce que tôt ou tard, on la retrouvera. Tôt ou tard, on saura que c’est toi qui l’as butée…

— Avec des flics comme vous, elle s’en sortira pas, Nora. Elle va se vider de son sang ou manquer d’air et elle s’en sortira pas.

— Parce qu’elle est vivante, c’est ça ?

— Peut-être, peut-être pas. Difficile à dire à l’heure qu’il est…

— Nom de Dieu, tu vas me dire où elle est, putain ! Sinon, je te jure… Je te jure que c’est moi qui te crève…

***

III.A3 c’est mieux…

Extérieur jour ensoleillé.

Une Audi A3 Sportback, tunée S-Line en rouge make-up, sur le capot de laquelle Nora prend des poses aussi sexy que suggestives et dénudées.

Un appareil photo numérique de professionnel qui la mitraille sous toutes les coutures pour les besoins d’un magazine bad boys.

Ses lèvres pulpeuses pourpres, son sourire Ultra-Brite et son bikini minimaliste : ses atouts-charme. Qu’importe si les clichés " artistiques " s’échouent sur les murs-parpaings dégueulasses d’un garagiste amateur se paluchant devant ses faux airs de pin-up des années 2000. Qu’importe si elle finit sur le lit d’un ado à peine pubère rêvant de la prendre sur son bolide, ou même à l’aplomb d’une couchette de routier trente-huit tonnes qui s’astique le manche en fantasmant sur sa sculpturale plastique, en attendant de niquer bobonne à l’ancienne le prochain week-end. Elle s’en fout de tout ça, elle prend plaisir à jouer les mannequins, elle qui n’a jamais été davantage qu’une miss camping d’un lointain été lycéen. Ça la change des castings The Voice ratés et des caisses du Prisunic où elle officie à mi-temps.

Alors parfois, le samedi, c’est Jamel qui la shoote sur sa caisse. Ou sur celle d’un de ses potes, qui se rince l’œil au passage. Au fond, elle sait qu’il aimerait bien aller plus loin que de simplement la photoshopper sur son PC ; qu’il aimerait bien se la choper tout court. Ça ne lui déplairait pas d’ailleurs, à Nora. Il suffirait qu’il fasse le premier pas. Avec un peu de chance, une partie de jambes en l’air avec le beau gosse lui renverrait du rêve, un voile de glamour en mode hot-sex qui la changerait du train-train sans paillettes de son Christophe. Et de ses coups aussi, ceux qu’il lui donne quand il rentre le soir, trop bourré de Bourg-les-Essonnes. Quand elle entend le bruit souvent très tard des résonances de la vieille Ford sur les murs gris de la rue des Jacinthes Claires, elle sait qu’elle y aura droit. A de la simple baise si elle se fait conciliante, à des préliminaires en forme d’uppercuts musclés si elle n’y met pas assez rapidement du sien.

Sa vie est merdique, c’est une évidence, alors pourquoi ne pas céder à la tentation d’un ciel plus immaculé, du torse nu bodybuildé de Jamel, de ses bras puissants, de son boxer qui dépasse volontairement de son jean baggy, celui qui dégueule sur ses Nike de basketteur, la rap-attitude, chaîne en or qui brille et le sourire en coin ?

Les vitres fumées masqueront leur ébat comme les décibels techno-extasy le feront de leurs vocalises orgasmiques. Elle en oublierait presque ce smartphone qui la filme en sex-tape ; elle en oublierait presque son inconséquence. Pas Christophe. Lui ne la loupera pas, mais il s’offrira en prime et juste avant sa petite mort un sex-made à la sauce hard, version vidéo suburbaine dans une cave de banlieue. Un double coït exclusif en plein air, tout contre sa bagnole de beauf’. Pour lui apprendre qui est le maître, qu’elle est sa chose.

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