V

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  « Ratio legis »

— Reculez ! Reculez, je vous dis !

Hope se hissa sur la pointe des pieds. Malgré son mètre soixante-neuf, elle ne put voir la cause de cette marée humaine amassée devant l’entrée du métro.

Elle avait suivi Spider sur une centaine de mètres avant de déclarer forfait, le souffle court et les côtes douloureuses. Elle respirait mieux à présent mais sa course l’avait exténuée. Elle n’avait qu’une hâte : rentrer chez elle.

— Reculez ! Je ne le répèterai pas !

Des cris retentirent en écho à l’électricité qui fendit la foule. Hope s’écarta de justesse. Trois personnes chutèrent à l’endroit même où elle se trouvait une fraction de seconde plus tôt. Elle tourna la tête. Sans qu’elle ne s’en rende compte, d’autres gens s’étaient agglutinés par dizaines. Elle était désormais encerclée par une foule dans laquelle des insultes commençaient à fuser et les esprits à s’échauffer. Il fallait absolument qu’elle sorte de là. C’était la deuxième fois qu’elle manquait d’être blessée aujourd’hui, elle n’aurait peut-être pas autant de chance lors de la troisième.

Essayant de garder son calme, Hope se faufila vers sa gauche dans l’espoir de quitter rapidement cet environnement anxiogène. Elle entendit d’autres cris, d’autres insultes mais garda son regard rivé dans la même direction. La foule devenait plus compacte à chacun de ses pas et rendait sa progression difficile. A l’instant où elle en vit enfin le bout, elle se sentit projetée vers l’avant. Des coudes s’enfoncèrent dans son ventre et dans ses cotes, des genoux heurtèrent les siens, elle tomba à moitié sur la jeune femme devant elle. Quand elle put se redresser, elle avait parcouru six ou sept mètres, assez pour enfin avoir un aperçu de ce qu’il se passait.

L’entrée était entièrement barrée par un escadron de policiers en armure et leurs homologues robotiques. Hope jura. Elle avait naïvement pensé qu’il suffisait de patienter jusqu’à ce que le flot humain se tarisse, puis de prendre la première rame venue. Peine perdue. Elle allait devoir traverser la moitié de la ville.

 Un énième mouvement de foule vers l’arrière faillit lui faire perdre l’équilibre. Prise de colère, elle poussa sans ménagement les corps autour d’elle jusqu’à ce qu’elle émerge enfin du groupe. Elle remit de l’ordre dans ses habits et s’éloigna sans se retourner. Elle savait comment tout cela allait se finir, elle n’avait pas envie de faire partie du lot des arrestations. Dans sa poche, son connecteur en mode vibreur la fit sursauter. Elle était sous tension, elle devait absolument se calmer. Sans cesser de marcher, elle déverrouilla l’écran d’un geste tremblant et regarda le message de Bee.

Alors, ils ont réussi à t’avoir ?

Malgré son angoisse, ces quelques mots réussirent à lui arracher un faible sourire. Avec ce qui venait de se passer, elle avait l’impression que l’attentat avait eu lieu il y a des années.

Tu pensais sérieusement qu’on se débarrassait de moi aussi facilement ?

— J’avais bon espoir, j’aurai pu empocher le fric de ce nouveau contrat tout seul.

Hope ne se sentait franchement pas en état d’accepter quoi que ce soit mais elle ne pouvait pas non plus dire la vérité à son ami. Dès le début, ce dernier avait désapprouvé son addiction et il avait une fâcheuse tendance à lui faire la morale s’il soupçonnait une prise récente. Elle savait que c’était pour son bien mais elle n’en était pas moins exaspérée à chaque fois.

— Envoie.

Elle rangea l’appareil dans la poche de son manteau et baissa sa capuche pour se protéger du crachin qui commençait à tomber. Elle venait d’arriver dans la plus grande rue commerçante de la ville et, par conséquent, la plus surveillée.

De part et d’autre de la route, des stands de nourriture en grande partie asiatique se disputaient le trottoir avec les piétons. Submergé par la succession de couleurs, d’effluves et de dialectes étranges, quiconque passait ici était invité au voyage. Hope plissa les yeux quand son visage entra en contact avec la fumée dégagée par la cuisson de nouilles chinoises. Le cuisinier, un homme au visage joufflu engoncé dans son tablier taché parlait avec animation à la vieille dame assise à côté de lui tout en remuant avec ses mains artificielles les grandes plaques brûlantes. Près de lui, une femme aux cheveux crépus qui changeaient de couleur en quelques secondes hurlait à qui voulait l’entendre que ses beignets étaient les meilleurs de la ville. Et cela continuait comme ça sur des centaines de mètres. On trouvait absolument tout, ici. C’était comme un gigantesque marché aux puces à ciel ouvert, où se côtoyaient toutes les couleurs et toutes les origines.

— Tu m’avais promis de m’offrir un chat !

La mécanicienne s’écarta pour laisser passer le couple en train de se disputer devant les rayonnages couverts d’animaux à poils, à plumes et à écailles. Elle ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil au stand. Elle avait toujours été fascinée par l’extraordinaire talent des fabricants d’animaux : chaque création paraissait plus vraie que nature, que ce soit ce perroquet, perché tout prêt de la lanterne chinoise, ce poisson ou même ce chat au pelage sombre qui la toisa quand elle le dépassa. Cela faisait tellement longtemps que les vrais animaux n’existaient plus qu’elle en avait même oublié la raison exacte. Ils avaient simplement cessé d’être.

Une vive douleur à l’épaule prit Hope par surprise.

— Attention ! Grommela-t-elle en se retournant pour voir la personne qui l’avait bousculée.

La foule était si dense qu’elle la perdit immédiatement de vue. Elle soupira. Elle ne supportait plus d’être ici. Elle avait eu son compte d’émotions pour la soirée mais ce n’était encore rien par rapport à la nuit qu’elle allait passer.

— Un problème, madame ?

Elle entendit les hélices et le moteur bien avant de voir le drone de la police qui orienta son phare surpuissant dans sa direction. Éblouie, elle protégea ses yeux de sa main et tenta de sourire avant de se rappeler que c’était inutile face à une machine.

— Veuillez enlever votre capuche et m’indiquer vos nom et matricule, s’il vous plaît.

Elle obéit immédiatement en jetant des coups d’yeux autour d’elle. Les passants ne lui adressaient tout au plus qu’une cruelle indifférence.

— Votre rythme cardiaque démontre une agitation et votre température thermique indique que vous êtes dans un état de sudation avancé, ce qui pourrait indiquer un état de manque, de fureur ou une maladie. Êtes-vous dans l’une de ces situations ?

— Non.

— Veuillez vider vos poches, s’il vous plaît madame.

Cachée sous la carapace métallique de l’appareil, le canon d’une arme se braqua directement sur elle, ce qui la dissuada de tenter quoi que ce soit. Elle ouvrit précautionneusement son manteau puis retourna ses deux poches extérieures. Elle s’apprêtait à faire de même avec la poche intérieure quand elle se rendit compte que quelque chose n’aurait pas dû y être.

Le robot répéta son ordre. Abasourdie, elle en sortit un sac plastique contenant les cinq-cents unités qui lui avaient été dérobées. Elle n’avait aucune idée de la façon dont il s’était retrouvé là.

— Cet argent est légal, dit-elle en voyant le robot scanner le sac.

La machine resta silencieuse quelques secondes, apparemment désireuse de vérifier par elle-même.

— Nous vous souhaitons une agréable soirée, Madame Newton, répondit-elle sobrement avant de reprendre de la hauteur.

Hope resta interdite quelques secondes, les yeux rivés sur le sac. La bousculade lui revint à l’esprit, elle se retourna tout en sachant que cela allait être inutile. Qui que ce soit, il ou elle avait disparu. Elle s’empressa de ranger le tout à sa place, les mains tremblantes.

— Hé la belle ! L’apostropha une voix féminine. Tu sais que tu peux en faire bon usage de tout cet argent ?

Hope se tourna vers celle qui venait de parler. Adossée au béton d’un immeuble à l’enseigne rouge vif, elle cracha une fumée bleuâtre et fit tourner sa cigarette électronique entre ses doigts fins. Elle était vêtue comme une danseuse orientale, les dorures de son costume carmin luisaient sous la pluie à chacun de ses mouvements. Ses cheveux bruns étaient amassés en une succession de tresses compliquées, un maquillage charbonneux entourait ses yeux en amande. Elle semblait avoir le même âge que Hope. En y regardant d’un peu plus près, le nom de l’établissement et les tentures de velours rouge qui masquaient l’intérieur au regard de la rue ne faisaient aucun doute quant aux réelles activités qui se pratiquaient ici.

La mécanicienne ne répondit pas.

— Allez, ne fais pas ta prude ! Appela de nouveau la prostituée. J’ai même quelque chose en stock qui va nous faire passer une nuit d’enfer…

Ces derniers mots eurent l’effet d’un électrochoc sur la jeune femme. La fumée bleue, elle aurait dû le deviner. Elle se rua presque sur son interlocutrice quand elle réalisa de quoi il était question.

— Combien ? Demanda-t-elle.

— L’heure est à trente-cinq unités, répondit cette dernière.

Hope repoussa d’un geste impatient la main qui lui caressait la joue.

— Je ne suis pas ce genre de cliente. Combien pour le reste ?

— Tu ne sais pas ce que tu perds, continua la jeune femme en aspirant une nouvelle bouffée de sa cigarette.

Hope reconnut immédiatement cette odeur caractéristique, mélange de violette, de jasmin et de cèdre.

— Écoute, reprit-elle, j’ai eu une journée désastreuse, la nuit va être très longue et je n’ai pas le temps de tergiverser avec toi. Dis-moi combien tu prends et restons-en là.

Son interlocutrice parut réfléchir. Elle était jolie malgré ce maquillage chargé, mais sous l’apparat la réalité devait être toute autre. Hope reconnaissait sur son visage les stigmates maladroitement dissimulées d’une consommation excessive de psychotropes : des joues creuses, des cernes profonds et des pupilles dilatées à l’extrême.

— Très bien, céda-t-elle finalement. Trois cartouches pour deux-cent unités, ça te va ?

Ce n’était qu’un faible répit hors de prix, mais c’en était un quand même. Désireuse de ne pas se faire avoir une nouvelle fois, Hope prit le temps d’examiner la marchandise sous toutes les coutures et de l’avoir soigneusement rangée avant de payer. Elle laissa la prostituée recompter puis la regarda dissimuler l’argent dans son décolleté.

— Reviens me voir quand tu veux, lança-t-elle de sa voix rauque quand la mécanicienne s’éloigna.

Hope reprit sa route sans répondre en songeant qu’elle n’était pas prête à remettre les pieds ici avant un long moment.

 *

La porte de son appartement à peine verrouillée, Hope se laissa glisser sur le sol. Elle se débarrassa de son manteau et commanda à l’intelligence artificielle de couper le chauffage. Sur le chemin, elle n’avait cessé de se demander qui avait bien pu récupérer son argent. Spider était-il finalement revenu sur sa décision ? Elle en doutait.

Alors, qui ?

Comme la réponse ne venait pas, elle tira vers elle la caisse métallique que le livreur venait, à en juger l’heure indiquée sur le compteur, de déposer devant sa porte. Cette dernière s’ouvrit immédiatement au contact de son empreinte digitale, dévoilant les packs d’eau minérale commandés. Elle arracha le plastique pour s’emparer d’une bouteille qu’elle ouvrit et but goulûment. Le liquide étancha un peu sa soif et soulagea sa gorge en feu.

En parallèle, sa migraine, elle, s’intensifiait. Pire encore, plus elle était forte, plus les souvenirs affluaient. Elle devait absolument mettre fin à tout ça. Hope ordonna à l’intelligence artificielle de lancer la musique. Presque instantanément, un morceau de jazz envahit le petit appartement grâce aux haut-parleurs intégrés à chaque coin de mur, en hauteur. Très vite, elle monta le volume. Si elle pouvait supporter beaucoup de choses — crise de manque sévère comprise —, le fracas de ses pensées, lui, n’en faisait pas partie.

Elle fouilla dans ses poches, sortit son connecteur et les cartouches chèrement acquises. Elle eut un mal fou à ouvrir le sachet tant ses mains tremblaient. Quand elle y parvint enfin, elle fit une pause, épuisée par ses derniers efforts. En une seconde, elle commanda à l’ordinateur face à elle de se mettre en route via un glissement de doigt sur son téléphone, puis attrapa son matériel resté sur le sol. Les gestes répétés tant de fois redevinrent mécaniques. Elle remplaça la cartouche vide par une pleine, effectua quelques réglages, puis porta le drip tip à sa bouche. Elle ferma les yeux, impatiente. Enfin, la brume salutaire effaça ses symptômes et musela ses pensées. Sa jambe cessa de bouger nerveusement, son corps entier se détendit.

Hope aspira autant de vapeur qu’il le fallut pour que le manque disparaisse complètement.
Dix minutes plus tard, elle s’installa devant son ordinateur. La fenêtre de conversation s’alluma à l’instant même où elle se connecta au Réseau. Pendant que son ami bavardait, Hope regarda les informations qu’il lui avait transmises un peu plus tôt. A mesure que la drogue gagnait l’entièreté de son organisme et libérait ses effets, la sensation de bien-être se transforma en excitation. Ainsi dopé, son corps pourrait tenir toute la nuit. Sans répondre aux sollicitations d’Allan, elle indiqua au client –anonyme- qu’elle acceptait le contrat et se mit immédiatement au travail.

 

Ok, j’ai bien compris que ma conversation t’intéresse autant que le dernier épisode de Robotic Maids, qu’est-ce qui se passe ?

Quand elle regarda de nouveau la pendule, la jeune femme se rendit compte que cela faisait une bonne heure qu’elle n’avait pas répondu. Elle cessa de taper sur le clavier et regarda l’écran comme si elle le voyait pour la première fois. Elle fronça les sourcils, cligna des paupières. Elle n’avait encore jamais eu d’absence en travaillant.

— … Tu regardes Robotic Maids ? écrivit-elle.

Elle loua l’informatique et le langage parlé. Au moins, elle pouvait facilement dissimuler son désarroi.

Pas du tout, reprit Bee après quelques secondes de silence. Alors ?

En guise d’excuse, la jeune femme mentionna l’attentat puis le vol dont elle avait été victime. Elle prit soin d’éviter toute allusion aux Bas-Fonds et à la véritable raison de sa présence là-bas. Un instant, elle eut envie de lui parler de ses absences, cauchemars et autres phénomènes inexpliqués qui se manifestaient de plus en plus souvent autour d’elle. Elle fit craquer ses doigts endoloris, détendit ses épaules, regarda autour d’elle. Rien n’avait changé. Malgré la Belle de Nuit, elle avait dû simplement se laisser avoir par la fatigue et le contrecoup du stress.

Elle reprit sa cigarette et, pour la première fois depuis très longtemps, hésita. Elle fit tourner l’appareil entre ses doigts, regarda le désormais faible niveau de la cartouche. Était-ce cela, sa vie, à présent ? Elle s’était rendue esclave d’un psychotrope simplement pour... fuir ? Sur l’écran, Bee avait bien évidemment compris. Il s’était lancé dans l’un de ses discours moralisateurs dont il avait le secret.

Je sais que ça ne me regarde pas Minn’, mais tu dois arrêter, écrivait-il. Tu te réfugies dans cette merde parce que tu n’arrives pas à gérer ta peur. Tu crains les autres. Tu ne supportes pas d’être mise face à tes erreurs, c’est lâche.

Il avait touché un point sensible. Elle était cependant bien trop fière pour l’admettre.

Tu as raison, répondit-elle, vexée. Ça ne te regarde pas.

Elle enregistra son travail et éteignit sa machine avant que ce dernier n’ait eu le temps de répliquer. Cigarette en main, elle alla trouver refuge dans son lit, sans prendre la peine de se déshabiller, ni même de manger. A sa demande, l’obscurité tomba subitement sur l’appartement.

Au diable la morale, elle n’était pas prête.

Bee avait tort. Si elle était si lâche, ce n’était pas à cause de sa peur des autres.

Ce qu’elle fuyait, c’était le tête-à-tête avec elle-même.

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