Avant

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— Faites attention ! Ce matériel est extrêmement fragile.

Tout en parlant, Franck désigne une série de cartons à sa gauche. Les déménageurs hochent la tête et transmettent les ordres au robot chargé de les porter. C’est le branle-bas de combat dans le petit appartement. Un ballet de gros bras, de mécanique et de camions bruyants. On se bouscule, on s’interpelle, on se houspille. Il faut avoir les yeux partout et la place manque.

Au milieu des robots et de leurs collègues humains, Hope écarquille les yeux. Ces énormes machines qui font le triple de sa taille l’effraient mais la fascinent en même temps.

La petite fille sait que le remue-ménage est nécessaire, son papa lui a expliquée qu’ils changent de maison. Pourtant, elle a du mal à assimiler tous ces changements brutaux : la disparition de sa mère est encore trop fraîche.

Elle s’approche doucement du monstre de métal. Il brille, elle entend les mécanismes qui s’enclenchent à chaque mouvement. Il est haut, très haut, elle doit lever la tête jusqu’à s’en faire mal au cou pour arriver à voir la sienne. Il n’a pas un visage comme ceux qu’elle connait. Le sien est lisse, on n’y voit que les yeux qui s’allument et s’éteignent par intermittence.

Ses bras s’actionnent en même temps que son bassin. Il se penche pour attraper le carton le plus proche, le soulève sans effort. Elle voit ses jambes se lever, le géant se mouvoir. Elle sursaute quand des bras puissants la tirent en arrière.

— Attention petite, lui dit un homme au bras si imposants qu’il pouvait rivaliser avec le robot. Il ne te détecte pas si tu restes dans son angle mort, c’est un vieux modèle.

La fillette ne comprend pas tout mais elle acquiesce. Elle s’assoit près du mur et se tient immobile. A sa droite, son père parle fort, il semble énervé contre un autre homme qui fait pourtant une tête de plus que lui. Il gesticule, ses joues sont devenues rouges. Hope n’aime pas quand il est dans cet état. Il a changé, depuis le départ de sa maman. Son sourire a disparu, il fait tout le temps la tête. Il élève souvent la voix, surveille chacun de ses gestes. Quand elle se réveille en pleine nuit, le front mouillé et les cauchemars encore dans son esprit, elle l’entend aller et venir dans le salon juste à côté. Il parle seul, se répond à lui-même et elle entend systématiquement le vrombissement de l’ordinateur derrière lequel il passe tout son temps. Il lui fait peur, parfois.

Elle détourne son regard de son paternel, tourne la tête vers le robot revenu du camion, les bras de nouveau vides.

— C’est du matériel informatique haut de gamme, ce n’est pas compliqué de le prendre délicatement non ? A quoi cela sert que je vous paie ?

La voix de Franck se fait sèche. Il ne va pas tarder à s’énerver complètement. En face, le monstre s’est immobilisé. La curiosité est plus forte qu’elle. Elle s’approche, doucement, s’assure que l’homme de tout à l’heure a le dos tourné. Elle est si près qu’elle pourrait toucher l’armure sombre de la machine. En approchant sa main, elle sent la chaleur qui émane des circuits. Il se remet en mouvement si vite qu’elle sursaute et pousse un petit cri. Elle entend son nom, se sent de nouveau décoller. Elle reconnait cette fois le parfum familier.

— Je t’ai ordonné de rester à l’écart !

Franck la pose par terre, dos au mur, et s’accroupit à sa hauteur. Il semble furieux, elle se recroqueville instinctivement. Il serre si fort ses épaules entre ses mains que la douleur descend jusqu’à ses doigts.

— Qu’est-ce qui t’as pris ? Réponds !

— Je voulais juste voir le robot, obéit-elle.

— Il aurait pu te bousculer et te faire mal, enchérit son père de sa voix dure. Je veux que tu montes dans ta chambre et que tu y restes, c’est compris ?

Les larmes aux yeux, la fillette hoche la tête. Elle est fatiguée et effrayée. Son père s’en rend compte, il relâche subitement la pression sur ses bras frêles, son ton se radoucit.

— J’ai besoin que tu obéisses, Hope. Tu dois apprendre à te méfier de tout et de chacun. Notre monde est violent et je ne serai pas toujours derrière toi pour te protéger.

Il lui caresse doucement le visage, elle baisse les yeux. Son petit cœur bat à toute vitesse.

— On va commencer une nouvelle vie, tous les deux. Tout ira mieux, tu verras.

Franck serre sa fille contre lui. Il a eu une peur déraisonnée, il le sait, mais c’est plus fort que lui. Il regarde Hope courir vers sa chambre, ignore les regards en coin des déménageurs qui ont assisté à la scène. Ils ne savent rien, ils ne se rendent pas compte du danger et il se fiche bien de ce qu’ils pensent. Lui s’en sortira coûte que coûte.

Annotations

Recommandations

Nicolas Cesco
De dépit, il secoua la tête.

— La grange des Raley brûle aussi.

Étienne s’essuya le front. Du village en contrebas s’échappaient cris de détresse et fumée noire. La horde avait investi les lieux aux premières lueurs de l’aube. Il s’en était fallu de peu. La peur au ventre, son frère et lui avaient abandonné le fruit de leur larcin. Le propriétaire n’y était pour rien, les sons qui les avaient effrayés provenaient en réalité des hurlements de résidents réveillés à la hâte. Ils avaient déguerpi précipitamment, persuadés que les envahisseurs s’en prendraient à eux autant qu’aux habitants.

Ils furent les premiers à atteindre la forêt. Le bosquet qui leur tendait les bras leur offrirait cachette et poste d’observation. À peine installés, ils remarquèrent des villageois à moitié nus abandonner leur domicile aux vandales. Ces chanceux avaient réagi immédiatement, sans une pensée pour leurs biens. Bien leur en prit, la localité fut rapidement bouclée.
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Al Prazolam
Réponse à "Horizons poétiques : la sextine" :
J'ai choisi un champs lexical, placé les contraintes, et me suis laissé porté par elles.
À la votre.
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Floriane

Attends-moi, attends,
Toi le temps qui tend
Devant moi ton tempo percutant.
Attends-moi, attends,
Toi le temps exécutant
Au compte-goutte mes printemps.
Attends-moi, attends,
Toi le temps qui, clapotant,
Berce mes doutes sanglotants.
Attends-moi, attends,
Toi le temps si distant
Mais si proche pourtant.
Attends-moi, attends,
Toi le temps qui détend
Les peaux et les rêves d'antan.
Attends-moi, attends,
Toi le temps entêtant
Qui me fuit à chaque instant.

2017 © Floriane Aubin
Source photo : googleimage

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