IV

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  « Qui futuri sunt moliti »

 Le premier choc passé, le brouhaha monta dans l’obscurité.

Lentement, les néons se rallumèrent les uns après les autres. En se relevant, Hope sentit une vive douleur au niveau de son abdomen. Le fer à souder l’avait brûlée dans la chute mais heureusement, la plaie semblait sans gravité.

La tête comme dans un étau, la jeune femme regarda autour d’elle. Tous ses collègues s’étaient relevés, il ne semblait y avoir aucun blessé. Les robots de sécurité patrouillaient entre les rangs à la recherche d’éventuels dommages. Cyborgs, activistes, terroristes, accident : les rumeurs sur ce qui venait de se passer allaient déjà bon train. Les quelques personnes qui commençaient à paniquer furent rapidement rejointes par les machines pour éviter que la peur ne se propage.

— Tout va bien ?

Hope sursauta. Sa jeune collègue de tout à l’heure s’était approchée. Son regard se posa tour à tour sur les outils, puis sur la main que la mécanicienne avait posé sur la plaie.

— Noa, se présenta-t-elle. Tu es blessée ?
— Hope. Non, mentit la jeune femme. Tout va bien, ce n’est que du tissu brûlé.

Noa ouvrit la bouche comme pour ajouter quelque chose puis parut se raviser. L’un des robots infirmiers qui patrouillaient passa à leur hauteur et détecta la blessure sur le ventre de la jeune femme. Immédiatement il s’arrêta pour examiner Hope, qui évita soigneusement le regard de sa collègue. La machine scanna la plaie. La jeune femme pouvait presque tracer le chemin des données dans les circuits tant elle les connaissait par cœur.  Comme perturbé, le robot se lança dans un second scan. Hope fronça les sourcils.

Pendant de courtes secondes, de violents flashs survinrent dans son esprit. La tôle froissée, l’amertume du sang, les gouttes de pluie… L’obscurité.

Elle faillit défaillir mais se retint juste à temps. L’infirmier sentit son trouble et lui recommanda de s’asseoir. Ne souhaitant pas attirer les regards, Hope répondit sèchement qu’elle allait très bien. Enfin, la machine vaporisa un spray sur la brûlure qui calma instantanément la douleur. Il débita les informations d’usage sur la marche à suivre par la suite pour une bonne guérison de la plaie et s’éloigna.

La jeune femme le regarda scanner puis soigner un autre de ses collègues, le souffle court et le front moite. Elle ne connaissait que trop la cause de ces hallucinations.

 Derrière elle, Miller ordonna soudain le silence. Il avait été rejoint par une femme à l’uniforme sombre qui semblait ne faire qu’un avec sa peau métissée. La moitié de sa tête était rasée, elle avait le visage fermé et le regard sévère. Dans leur dos, une douzaine de robots en armures ébènes attendaient patiemment, au garde-à-vous. Hope reconnut immédiatement le fleuron de la sécurité. Des robots haute-technologies capables d’ôter la vie à peine l’ordre prononcé. La jeune femme qui se tenait devant eux était certainement la responsable de l’escadron. Ils n’étaient qu’une poignée d’officiers, tous issus de l’armée, à être habilités à commander de tels agents.

Cette dernière regarda l’ensemble des salariés, presque avec dédain. Un bref instant, ses yeux se posèrent sur Hope. La mécanicienne eut l’impression d’être passée aux rayons X. Gênée, elle détourna son attention vers Noa qui lui adressa un sourire.

— Cher tous, lança Miller d’une voix tremblotante. Comme vous l’avez sans doute tous compris, les terroristes qui se nomment eux-mêmes Unité – une grimace de dégoût se peignit sur ses traits à l’évocation de ce nom – viennent de faire exploser une bombe artisanale à quelques mètres d’ici. Nous ne savons pas encore quelles sont leurs revendications. Afin de garantir la sécurité de tous, vous êtes tenus de ne pas quitter les lieux. Madame Bowden ici présente et ses agents vont vous interroger. Il va de soi que votre coopération est essentielle au bon fonctionnement de cette opération.

Des murmures s’élevèrent parmi la foule. Noa se rapprocha discrètement de Hope, qui se rendit compte qu’elle était restée bouche bée.

— Tu crois qu’ils soupçonnent quelqu’un en particulier ? Chuchota-t-elle alors que le regard de l’officier ne cessait de parcourir la foule.
— Ils ne sont jamais là par hasard en tout cas, se contenta de répondre la jeune femme.

 

Plus le temps passait, plus elle était nerveuse.

Ses tremblements s’accentuaient d’heure en heure. Elle avait bien du mal à les cacher et la tension, si dense qu’elle en était presque palpable, régnant dans la salle n’arrangeait pas son état. Elle regarda l’un de ses collègues sortir du bureau de Miller, tout près de l’atelier. L’homme, très pâle, marchait d’un pas raide. On pouvait encore distinguer un soupçon de peur sur son visage. Quand elle entendit son nom, Hope se leva d’un bond et se manifesta auprès du robot qui venait à sa rencontre. Munie de son escorte, elle franchit le seuil non sans appréhension et se tint la plus droite possible.

Le bureau du superviseur était aussi vide et froid qu’une morgue à température négative. Elle ne put s’empêcher de frissonner. L’ambiance, elle, était aussi glaciale que l’endroit. Installé derrière son bureau, Miller se tenait à la droite de Bowden, qui, les yeux rivés sur son écran, n’accorda pas un regard à la mécanicienne. A gauche de la gradée se tenait un unique robot ébène. Il était si grand, si impressionnant que malgré son habitude des machines, Hope se sentit mal à l’aise. La jeune femme s’étonna de ne pas avoir vu le dirigeant de NeptunCorp. Un tel évènement aurait dû le faire sortir de son bureau depuis longtemps.

A peine s’était-elle fait cette réflexion que la gradée daigna enfin lui accorder de l’attention. La mécanicienne soutint le regard méprisant sans broncher. Comme son interlocutrice s’exprimait à voix très basse, elle dut s’approcher et se pencher légèrement pour entendre sa question.

— Votre nom ?

— Hope Newton.

Elle crut déceler une lueur furtive dans les yeux de la jeune femme mais celle-ci disparut si vite qu’elle pensa avoir rêvé. Elle lui ordonna de tendre son poignet d’un ton sec.

Pendant que les informations inscrites dans le tatouage défilaient sur l’écran, Hope en profita pour la détailler. De près, on pouvait discerner les nombreux piercings qui entouraient chacune de ses oreilles, ainsi que les quelques grains de beauté qui avaient élu domicile sur ses joues. Quand elle regarda de nouveau son visage, Hope s’arrêta sur les yeux. Il y avait quelque chose dans ses pupilles qui semblait différent. Imperceptible, si on n’y faisait pas attention.

Bowden parut se rendre compte qu’elle était observée car elle tendit le poignet de la salariée avec rudesse. Immédiatement, le robot à sa gauche s’en saisit et le tint fermement entre ses doigts électroniques. La jeune femme savait qu’ils étaient munis de dizaines de senseurs capables de mesurer le rythme cardiaque d’un individu. Un détecteur de mensonge infaillible.

L’interrogatoire lui sembla durer une heure, tant elle dut se concentrer pour maîtriser les premiers symptômes du manque.

Miller profita de quelques secondes de silence pour glisser que Hope était une employée modèle. Son ton mielleux semblait fortement agacer Bowden, mais cette dernière ne dit rien.

— Merci pour votre coopération, Mademoiselle Newton, lâcha-t-elle finalement après une demi-douzaine de questions supplémentaires. Vous pouvez partir.

Hope soutint son regard jusqu’au bout puis relâcha légèrement la pression quand elle retrouva l’odeur de la ferraille et les lumières rassurantes de l’atelier.

 

— Un sacré lèche-bottes, hein ?

Hope attendit d’avoir franchi le seuil de l’usine avant de se retourner. Dehors, il faisait toujours aussi froid et la nuit tombait déjà. Le ciel s’était paré d’un gris sombre qui faisait écho à ses propres pensées. Par réflexe, elle resserra son manteau autour de sa taille.

— Miller, reprit Noa. Il la suivait comme un petit chien bien sage. Il n'a rien dit quand elle nous a donné l'autorisation de rentrer.
— Il sait où aller quand le vent tourne, répondit simplement la mécanicienne.

Les deux femmes se turent. A quelques mètres à peine, la police avait installé un gigantesque périmètre de sécurité. Au centre des barrières laser délimitant le terrain et programmées pour électrocuter quiconque s’en approchait de trop près, un large cratère laissait apparaître la terre sur laquelle était bâtie la route. Les journalistes étaient tous sur place, fébriles et excités. Autour d’eux, les robots volants affichaient déjà les publicités ciblées sur les conventions obsèques et les systèmes d’alarme les plus innovants.

Hope ne s’attarda pas sur le cynisme de ces derniers. Elle se demandait pourquoi quiconque aurait choisi de faire exploser une bombe ici. Étant donné les bribes de conversations qu’elle saisissait au vol, elle n’était pas la seule à s’interroger. Décrite comme une organisation terroriste par les médias, l’Unité était coutumière d’actes plus sanglants. Faire exploser une route ne rimait à rien.

A moins d’un message, pensa Hope en se dirigeant vers le métro après avoir pris congé de sa collègue. Présent dans tous les domaines-clés, NeptunCorp était le plus gros employeur de la ville et sa toute-puissance s’était étendue bien au-delà des frontières. Travailler dans la corporation avait des avantages : une aide au loyer, un salaire stable, une protection sociale… mais les places étaient chères. Dans le contexte économique délicat, ne pas faire partie de ses effectifs équivalait à cumuler des petits boulots mal payés et tomber dans la misère. Détruire NeptunCorp, c’était détruire les trois-quarts de l’économie et donc, par extension, de la ville.

Hope s’engouffra dans la première rame en compagnie d’une centaine d’autres voyageurs. L’attentat ayant paralysé pratiquement toutes les lignes, chaque wagon était bondé et elle se sentait déjà étouffer.

Quand la sortie suivante fut bloquée pendant de longues minutes par la dispute entre un homme et un cyborg s’accusant mutuellement de n’être que des monstres, elle baissa sa capuche sur son visage, faible rempart pour se protéger du reste du monde. Elle glissa ses écouteurs dans ses oreilles et se connecta rapidement au Réseau par le biais de son connecteur pour prévenir Spider de son arrivée. Ceci fait, elle jeta un coup d’œil sur l’altercation.

Les éclats de voix se changèrent soudain en coups. Les forces de l’ordre ne mirent que quelques secondes à intervenir mais c’était suffisant pour que le cyborg envoie son adversaire au tapis, devant une foule indifférente.

 

Hope accueillit son arrêt avec soulagement. Comme elle s’y attendait, elle fut la seule à quitter la rame malgré la tension ambiante. Et pour cause.

Personne ne venait dans les Bas-Fonds.

Le quartier avait été baptisé ainsi quand, quelques années plus tôt, les dealers et les petites frappes avaient réussi à le placer sous leur contrôle. Ici, l’éclairage public fonctionnait à peine mais aucun technicien officiel ne se déplaçait pour le réparer. Les robots publicitaires, ménagers et jardiniers avaient été détournés de leur fonction première, surveillant à présent les rues et les entrées des immeubles où se déroulaient nombre de trafics. L’atmosphère-même y était différente. Un labyrinthe de ruelles étroites et sombres desquelles s’élevaient des odeurs âcres, amères, métalliques et un brouillard à couper au couteau.  

Le parfait combo pour un film d’horreur, pensa Hope en baissant davantage sa capuche. Ce quartier ne lui faisait pas peur, elle l’avait déjà arpenté quelques fois. La seule chose qui l’effrayait, c’était ce manque insidieux qui la dévorait un peu plus chaque seconde.

 

Elle repéra rapidement Spider. Son dealer zonait à l’endroit habituel, près d’un bar si miteux qu’il était toujours étonnant qu’il soit bondé. L’offre luxuriante de prostitué(e)s humain(e)s et robotiques n’y était sans doute pas pour rien.

Quand il la vit arriver, le jeune homme déplia son grand corps maigre et se dressa de toute sa hauteur. Il tenait son pseudonyme du gigantesque tatouage qui lui dévorait la moitié gauche du visage. Engoncé dans un manteau trois fois trop grand pour lui, il dépassait la jeune femme d’une bonne tête. Les mains dans les poches, il resta silencieux. Selon l’usage, c’était à elle de parler en premier.

— Tu sais pourquoi je suis là, murmura Hope en regardant furtivement autour d’elle.

Les rues des Bas-Fonds étaient bien agitées, ce soir. On s’apostrophait, on se provoquait, on s’interpellait dans une cacophonie grandissante.

— Désolé Minn, répondit-il de sa voix grave. Je n’en ai plus.

C’était comme si elle avait reçu un seau d’eau glacé sur la tête.

— Comment ça, tu n’en as plus ?

Le dealer haussa les épaules. Il était bien trop nonchalant à son goût, surtout après la bombe qu’il venait de lâcher.

— On a tous été dévalisés. Je n’ai plus que de la synthétique. Les gosses de riches n’ont jamais été aussi nombreux ici.

Hope jura.

— Vous n’avez pas de stock de secours ?

— Désolé, répéta-t-il.

Elle se força à ne pas paniquer. Autour d’eux, il lui sembla que la foule se densifiait. Elle se sentait menacée, terriblement oppressée. Le brouhaha des conversations agressait ses tympans et lui flanquait la migraine. Tout cela commençait à lui faire perdre pied.

— Franchement, reprit Spider en baissant la voix, manifestement inconscient de la tension qui gagnait sa cliente, ce n’est pas dans mon intérêt que je te dis ça mais ça commence à craindre, même ici. Alors oublie cette merde et barre-toi.

— Va te faire foutre, grommela la jeune femme.

Au diable la politesse. Ses tremblements s’accentuaient. Elle avait chaud, très chaud et la nausée commençait à poindre. Dans quelques minutes, les courbatures et les douleurs la gagneraient à leur tour.

— Donne-moi le nom de ton fournisseur, reprit-elle, fébrile.

— T’es malade ? S’exclama-t-il.

— Ça ne va pas tarder si tu ne me donnes pas ce que je veux.

Les yeux écarquillés, le jeune homme parut se rendre enfin compte de l’état de son interlocutrice.

— Putain Minn', dit-il. J’en ai vu beaucoup des toxicos mais tu détiens la palme de la plus creepy.

— Tu n’as encore rien vu.

Spider croisa les bras sur son torse, la toisa quelques instants. Elle se sentait diminuée et misérable sous son regard moqueur. Puis elle comprit.

— Tu en as sur toi, souffla-t-elle. Pourquoi tu ne veux pas me la vendre ?

— C’est ma dose perso, répondit-il. Je te l’ai dit, on est tous en rupture, faut bien que je garde quelque chose pour moi.

— Combien ?

En guise de réponse, il sortit un petit sachet de la poche intérieure de son manteau. Ce n’était pas grand-chose, à peine un gramme, mais c’était suffisant pour faire taire le manque.

— Cinq-cents unités.

— Je te demande pardon ? S’exclama Hope en manquant de s’étouffer. C’est le prix pour dix fois plus que ça.

— Ce qui est rare est cher, Minnow. Tu peux toujours refuser.

La jeune femme insulta vertement son sourire narquois. Il savait qu’elle n’avait plus le choix. S’il disait vrai, elle pouvait s’échiner à trouver quelqu’un d’autre mais cela se révèlerait vain. Sans compter qu’elle était pressée par le temps.

La mort dans l’âme, elle ouvrit un pan de son manteau pour attraper son portefeuille dans la poche intérieure. Toutes ses transactions s’effectuaient par informatique, les seuls retraits en liquide servaient à alimenter ses besoins en narcotiques. Cinq-cents unités, cela représentait presque la moitié de son salaire et la totalité de ce qu’elle avait mis de côté en plusieurs mois. L’argent lui brûla les doigts quand elle le sortit pour le compter. En face, elle sentit la fébrilité et l’avidité du jeune homme. Quand elle lui tendit le compte, il s’en empara rapidement et, sans prendre la peine de vérifier, s’enfuit soudainement avec le butin.

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