III

8 minutes de lecture

« An nescis, mi fili, quantilla prudentia mundus regatur »


Quand l’intelligence artificielle annonça 6h30, Hope sursauta. Elle avait fini par se rendormir, roulée en boule dans ses draps humides. Elle se redressa et s’étira longuement.

Dehors, le ciel était pâle, presque blanc, signe que l’hiver était imminent. L’esprit encore embrumé, ce ne fut qu’après avoir fixé son plateau pendant cinq bonnes minutes qu’elle réalisa que quelque chose clochait. Pratiquement plein la veille, le sachet était désormais complètement vide.   

Abasourdie, elle tâtonna sous le tissu. La précieuse poudre aurait-elle simplement pu glisser à cause d’un mouvement un peu brusque ? Sa main ne rencontra cependant rien de particulier. Elle posa alors délicatement son matériel par terre et se leva. D’un geste, elle ouvrit en grand le lit pour continuer sa fouille minutieuse, tentant de faire taire l’angoisse qui commençait à poindre.

Rien. C’était comme si tout s’était évaporé dans son sommeil.

Par acquis de conscience, elle vérifia autour, puis sous le lit. Hébétée, elle refit mentalement tous ses gestes de la soirée précédente sans que cela ne lui apporte un éclaircissement supplémentaire. Elle s’était trompée, c’était la seule explication plausible. Il faisait sombre, elle avait vidé le peu qui lui restait avant de se coucher en pensant qu’elle avait de quoi voir venir. Se rongeant les ongles pour calmer son anxiété, Hope fixa longuement le sachet, comme s’il allait lui fournir la réponse. Elle devait se réapprovisionner très vite, sans quoi ses nerfs allaient rapidement la lâcher.

La mort dans l’âme, elle se releva pour aller se préparer. La perspective d’être en retard était tout aussi effrayante que la mystérieuse volatilisation du psychotrope.

 

Dans la salle de bain, le miroir lui renvoya l’image d’une jeune femme au teint terne, coloré par des cernes récalcitrants qui soulignaient la particularité de son regard.

Hope était née avec des yeux vairons, un bleu et un violet. D’après les médecins consultés à l’époque, cette mutation génétique apparue dès ses premiers jours de vie était extrêmement rare. Désormais, elle passait pratiquement inaperçue. Après le boom des transformations corporelles devenues de plus en plus abordables, bon nombre de citoyens s’étaient amusés à modifier des parties de leurs corps de façon plus ou moins réussie. Il n’était pas rare à présent de croiser des hommes et des femmes aux yeux léopards, treillis voire même aux couleurs de leurs marques favorites. S’ensuivaient les membres bioniques ou les coiffures excentriques, souvent exécutées à prix d’or par une poignée de professionnels qui travaillent parfois à même la rue.

Avec le temps, les cyborgs étaient allés de plus en plus loin dans le processus, jusqu’à ce que l’un d’entre eux tue accidentellement une dizaine de personnes dans une galerie marchande. Son bras, terminé par une arme à feu, s’était accidentellement déclenché. Ce drame avait été le dernier sur la très longue liste des accidents liés aux modifications hasardeuses. Dès lors, la population avait développé une méfiance sans limites à leur égard et la discrimination s’était installée partout.

La jeune femme avait appris à cacher sa différence grâce à un stratagème déniché sur le Réseau. Il lui suffisait de passer commande auprès de l’inventeur et de décider du lieu de livraison. Rapide, discret, efficace.

Elle fit pivoter le miroir, révélant les deux étagères cachées derrière. Elles étaient aussi nues que le reste de la pièce, à l’exception d’une petite fiole de couleur bleue. Avec le geste rapide témoin de l’habitude, elle renversa le flacon juste au-dessus de son œil gauche. A l’instant où la première goutte toucha son iris, celui-ci perdit sa teinte violette et se mua en un bleu strictement identique au droit.

Après avoir attachés ses cheveux mi- longs en chignon serré, Hope appliqua d’une main légèrement tremblante un maquillage charbonneux autour de ses yeux parfaitement bleus. Elle acheva sa transformation réglementaire en enfilant son uniforme : une combinaison blanche aux rayures bleu foncé sur les côtés. Puis, elle dissimula son corps frêle sous son blouson et remonta la large capuche sur sa tête, prête à affronter l’extérieur.

 

Par habitude et pour éviter un métro surpeuplé, Hope effectuait chaque jour à pied les trente minutes de trajet qui la menaient au travail. Perdue dans ses pensées, elle marchait d’un pas vif. La température avait commencé à chuter. Le froid rosissait ses joues mais son manteau spécialement fabriqué dans un tissu isolant la protégeait de la bise glaciale.

Une détonation la fit sursauter, elle s’écarta de justesse pour laisser passer deux jeunes gens poursuivis par le double de policiers en armure. Une seconde de plus et elle finissait écrasée contre l’immeuble tout proche. Elle grommela et baissa davantage sa capuche pour se donner contenance. Elle haïssait chaque centimètre de cette ville ; ses rues trop éclairées de jour comme de nuit, ses panneaux publicitaires volants qui vous suivaient sur des dizaines de mètres pour vous vendre le dernier gadget à la mode, ses patrouilles de flics sillonnant chaque recoin...

Son regard s’attarda sur l’affiche qui venait d’être bombée par les fuyards. Les robots nettoyeurs s’attelaient déjà à effacer la peinture fraîche mais on pouvait encore lire distinctement le langage fleuri des tagueurs. La publicité estampillée NeptunCorp vantait les mérites d’une pilule miracle censée annihiler les effets de la Belle de Nuit. Puissant psychotrope, nouvelle drogue « branchée », elle se répandait comme une traînée de poudre à travers la ville depuis des semaines et n’épargnait aucun milieu. Ce tapage énervait Hope. Elle connaissait bien lesdits effets de la Belle de Nuit, elle en consommait depuis très longtemps. En devenant un produit à la mode, il était devenu difficile de s’en procurer et les contrôles inopinés à même la rue devenaient fréquents, voire quotidiens.

La jeune femme reprit sa marche. Chaque jour était un ballet sans fin d’interpellations, de cris, de musiques publicitaires et de pollution visuelle sur écran géant à chaque coin de rue. Elle quittait toujours son appartement à regret mais il fallait bien vivre.

Depuis huit ans, Hope travaillait pour le plus gros employeur des environs. Gigantesque corporation spécialisée dans l’élaboration et la construction de matériels haute technologie, NeptunCorp était devenu leader dans tous les secteurs. Médecine, sécurité, transport ou plus récemment loisirs avec l’apparition des animaux connectés, aucune branche n’échappait à son emprise. Asphyxiées par cette concurrence, bon nombre de petites entreprises avaient fini par fermer, laissant derrière elles des centaines de citoyens au chômage.


Quand l’immeuble gigantesque fut enfin en vue, Hope s’arrêta de nouveau. Elle ne pouvait s’empêcher d’admirer la façon dont il se fondait avec le ciel grâce à ses vitres qui reflétaient l’extérieur. Où que l’on regarde, l’intérieur lui, demeurait invisible. Le logo en forme de trident aux pointes acérées avait été parfaitement trouvé : NeptunCorp semblait sur le point de percer la voûte céleste.

Devant l’établissement, les groupuscules habituels de manifestants s’étaient déjà rassemblés, brandissant des panneaux et des poings rageurs vers la société qui leur avait tout pris. D’un côté, on déplorait le drame de ces cyborgs financés par NeptunCorp volant le travail d’honnêtes citoyens, de l’autre on défendait ces habitants comme les autres qui n’avaient fait que profiter des avancées de la science pour mieux vivre. Les échauffourées étaient hélas devenues fréquentes. Hope se félicitait de pouvoir cacher sa différence.

Elle contourna prudemment la foule. Un robot blanc, grand de deux têtes de plus qu’elle, lui barra subitement le passage. Son armure blindée et l’arme à feu dernier cri directement intégrée à son bras droit dissuadaient automatiquement toute envie de rébellion. Elle leva les bras pour lui permettre de la scanner intégralement, à la recherche d’un quelconque arsenal.

— Nom complet et numéro d’employée, exigea la voix automatique une fois sa première tâche accomplie, tout en exhibant le canon de son arme.

— Hope Newton, n°1-22-8-27-43-C, répondit la jeune femme en tendant le bras.

Il y eut quelques secondes de silence, le temps que l’automate termine sa recherche dans la base de données de l’entreprise, puis il scanna le tatouage que la jeune femme portait au poignet. A l’embauche, chaque employé devait se plier au rite du marquage temporaire : le logo de l’entreprise encré numériquement. L’image compilait ensuite une série d’informations sur le salarié : sa situation personnelle, son organisme bancaire, son dossier médical ainsi que son emploi du temps.

— Autorisation accordée. Vous êtes affectée sur l’atelier sécurité aujourd’hui. Remplissez vos objectifs Miss Newton, le travail reste ce qui nous fait vivre.

 

Connecter, souder, tester.

Elle ne chômait pas. Bien qu’employée dans l’aile médicale, Hope avait l’habitude de passer d’un service à un autre en fonction des priorités. Ces temps-ci, le nombre de robots commandés par les autorités avaient plus que doublé et elle ne comptait plus ses heures. D’habitude, elle travaillait sans broncher, boostée par la Belle de Nuit mais aujourd’hui, elle avait beaucoup de mal à se concentrer. Ses lunettes de protection sur le nez, le front barré d’un pli soucieux, elle scrutait son écran de contrôle. Quelque chose clochait dans les réglages mais elle n’arrivait pas à dire quoi. Un parfum amer lui agressa subitement l’odorat. Elle ne put s’empêcher de pester intérieurement quand elle reconnut le propriétaire de la fragrance qui se penchait sur elle.

— Newton, où en êtes-vous ?

Hope se tourna vers son supérieur, un sourire de façade dessiné sur les lèvres.

— Je suis à jour dans mes objectifs, Monsieur, répondit-elle en désignant l’encart sur son écran qui affichait son avancée en temps réel.

Paul Miller se redressa à peine. Les mains croisées derrière son dos, un sourire carnassier au coin des lèvres, il hocha doucement la tête.

— Continuez.

La jeune femme reporta son attention sur son travail, malgré la présence de l’indésirable dans son dos. Ambitieux et arriviste, il était entré en tant que chef d’atelier puis avait gravi les échelons à une vitesse fulgurante. Désormais propulsé au sommet de la hiérarchie, il se pavanait dans les couloirs comme un empereur en terre vaincue. Sa misogynie latente avait été à l’origine de bon nombre de licenciements et il avait jeté son dévolu sur Hope depuis plusieurs semaines. Son leitmotiv sur la discrétion aidait cette dernière à ne pas lui mettre un coup de poing dans le nez dès qu’il s’approchait d’un peu trop près.

— Ne faites pas vos soudures comme ça, reprit-il après quelques secondes de silence, l’air soudain préoccupé par les composants du robot. Vous risquez d’endommager le circuit juste à côté, vous voyez ?

La jeune femme fit mine de s’intéresser à ce qu’il lui montrait. Il s’y connaissait en soudures à peu près autant qu’elle dans l’élevage des poissons robots de luxe. Agacée, elle se tourna de nouveau vers son écran avec une pensée fixe vrillée au crâne : retrouver la sécurité et le confort de son appartement. Elle songea de nouveau au petit sachet inexplicablement vide et dressa mentalement la liste des choses à faire : vérifier qu’elle avait bien la somme nécessaire, prévenir Spider de sa venue, traverser la ville. Sous l’effet du stress, ses doigts s’étaient remis à trembler. Elle se força à revenir à l’instant présent.

Inspirer, expirer, recommencer.

Sans doute lassé par son manque de réaction et ignorant tout de sa lutte intérieure, Miller s’éloigna. A côté d’elle, l’une de ses collègues de travail, une jeune fille rondelette aux cheveux écarlates et aux innombrables piercings lui fit le signe de la victoire. Bien qu’elle ne la connaisse pas, Hope lui sourit. Elle regarda une énième fois l’écran de contrôle sur lequel le compteur, virant au rouge, s’affolait. L’anomalie n’était pas dans les circuits, elle en aurait mis sa main à couper. Il fallait qu’elle fouille plus loin, au niveau des lignes de programmation mais une mécanicienne de son statut n’avait pas les autorisations requises pour y accéder. Elle tiqua. Son instinct ne la trompait jamais. Frustrée, elle reprit sa soudure.

A peine venait-elle de poser le fer sur l’un des circuits que les lumières s’éteignirent, suivies d’une explosion qui projeta l’ensemble des salariés sur le sol.

Annotations

Recommandations

Défi
Amiya
Défi proposé par Zarathushtradu23

Le réveillon passé, vous vous couchez, seulement dans la nuit, vous faites un rêve ou un cauchemar, tout ne se déroule pas comme d'habitude et le fruit de vos songes prend vie dans votre chambre, vous vous reveillez alors.

Racontez moi ce qu'il se passe ensuite !
33
33
38
19
Défi
Xavier Escagasse
Réponse au défi "débutant en télépathie"
20
25
2
3
Défi
Le Alex
Une idée de l'amour, l'amour d'une idée. L'un aime l'idée tandis que celle-ci l'ignore.
1
2
0
1

Vous aimez lire Sophie Castillo ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0