XXVII. Là-bas, loin devant, première partie

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 Un jeune homme portant l'écusson des messagers cogna à une porte, dans un quartier reculé de Lonn. La porte en question s'ouvrit en quelques minutes, sur un jeune homme en robe d'étudiant qui paraissait avoir interrompu une activité importante pour ouvrir.

  • Seigneur ! Vous ne vous sentez pas bien ?
  • Bonjour, Lénaïc. Ça dépend du sens de votre question. Ma blessure, en tout cas, est tout à fait guérie grâce à vous. Ma santé ne court plus de danger dans l'immédiat. Par contre, je ne me sens pas très bien niveau mental.
  • Ah. Et je peux vous aider ?

 L'étudiant s'écarta pour le laisser entrer.

  • Pas vraiment. Vous avez déjà fait beaucoup pour moi. Je suis juste venu vous prévenir que je pars. Demain.

 Il laissa le temps à Lénaïc de comprendre sa phrase.

  • Vous...
  • On vient de me confier un message urgent. Mon premier.

 Le magicien s'appuya à la table.

  • Pour où ?
  • Kimkaf.
  • Par les Huit Lunes... Sans magie ?

 Jal soupira.

  • J'ai vécu comme cela longtemps. Je peux m'en sortir. Vous m'avez permis de beaucoup avancer sur mon anomalie, mais je ne pourrai probablement la soigner qu'avec le fragment d'Umeå bloqué chez les Lors. Mon cher maître de bibliothèque, je n'aurai plus besoin de vos services, mais je vous en suis infiniment reconnaissant. Prenez soin de Liz, je vous en prie, quand je serai loin...
  • Comptez sur moi.
  • Réellement, Lénaïc Fauxoll, je vous la confie. Elle mérite tout le soin que vous lui apporterez.
  • J'en suis tout à fait convaincu.
  • C'est bien. Bonne chance.
  • Permettez-moi de vous retourner le souhait.

 Il sourit.

  • Je prends.
  • Et donc... vous allez quitter Lidwine ? s'enquit l'étudiant mine de rien.

 Jal s'assombrit aussitôt.

  • Changez de sujet.

 Le sourire de Lénaïc s'accentua, mais il se tut. Il rangeait des flacons et des affaires qui recouvraient sa table ; il paraissait avoir interrompu une expérience pour accueillir son visiteur.

  • Ne vous dérangez pas, mon ami, je repars. Serez-vous là à mon départ demain matin, à l'aube ?
  • J'y serai.
  • A l'élevage Temha.
  • Kimkaf... Réellement, vous n'avez pas peur ?
  • J'ai peur. Mais c'est normal, je crois. J'ai confiance en mes chances. D'ailleurs j'aurais bien plus peur dans votre situation, élève dans une classe spéciale, avec ce professeur à faire froid dans le dos...

 Lénaïc eut un geste étrange, comme pour se masquer les yeux, mais ne répondit pas.

  • Je m'en sortirai, lâcha-t-il au bout d'un long moment.

 Jal acquiesça, et, mal à l'aise pour une raison inconnue, sortit.

 Il devait aller voir Lidwine, pour lui annoncer son départ, mais il n'en finissait pas de retarder le moment de se diriger vers sa demeure. Comme s'il avait le pouvoir de repousser le temps. Il ne voulait pas, quelque chose le retenait ; même devant le porche, une barrière immatérielle semblait lui en interdire l'entrée. Il balançait d'un pied sur l'autre, et soudain sauta le pas. Le pavé répéta l'écho de ses pas et une fenêtre s'ouvrit.

  • Jal ! Attends un instant, je descends !

 L'apparition de Lidwine dissipa son serrement de cœur mais accentua sa tristesse. Il s'efforça de sourire et avança vers l'escalier. Lidwine apparut à son sommet, dans sa robe grise à crevées, un collier de perles ruisselant sur sa poitrine, Devra à sa hanche, les cheveux libres. Jal ne la laissa pas descendre ; il grimpa les marches devant lui tandis que Lidwine les dévalait. Ils se rencontrèrent donc à mi-hauteur.

  • Bonjour ! Tu es venu me voir ?
  • En effet, mais ce n'est pas seulement une visite de courtoisie.
  • Ah ?

 La lueur curieuse, malicieuse, dans les prunelles de joyau, faillit anéantir les défenses du messager. Il se raidit. Les mots répugnaient à sortir de sa bouche.

  • C'est... c'est une nouvelle.
  • Bonne ou mauvaise ?

 Cette fois, elle fronçait les sourcils. Elle sentait qu'elle devait tout lui arracher.

  • Je pars demain. J'ai un message pour Kimkaf.

 La dame ouvrit la bouche, la referma.

  • Demain ?
  • A l'aube. C'est urgent.

 Elle resta encore silencieuse quelque temps.

  • Liz est au courant ?
  • Pas encore, je viens de recevoir la mission. Elle était déjà au palais. Mais Lénaïc le sait.
  • Dans ce cas... j'ai un cadeau pour toi. Avant que tu partes.

 Il réussit à sourire cette fois, la main sur son sac.

  • Moi aussi.

 Lidwine tourna les talons et grimpa les escaliers. Elle passa en coup de vent dans le salon qui rappelait à Jal autant de bons souvenirs que de mauvais, et le guida vers une pièce qu'il n'avait pas encore visitée. C'était une belle bibliothèque, éclairée par des fenêtres à carreaux, emplie jusqu'au plafond de rayonnages et de volumes à reliure ancienne. Un secrétaire se dressait au centre, avec une plume et un encrier de grande qualité et quelques parchemins épars. Trois sièges occupaient le fond de la pièce, près de la fenêtre. Lidwine s'y installa. Jal la regardait avec curiosité ; elle ne portait aucun paquet ni sac.

  • Honneur aux dames, glissa-t-il alors.
  • Toujours aussi galant, Jal ! Très bien.

 Elle prit l'un des parchemins sur le secrétaire, l'observa, et s'approcha de lui. Jal s'efforçait de maîtriser ses battements de cœur. Elle s'approchait beaucoup trop près.

  • Peux-tu lever ta manche ?

 Il obéit ; il avait confiance, et puis ses yeux verts lui parlaient. Elle s'agenouilla à côté du fauteuil où Jal était assis, l'encrier à la main, et dessina avec son doigt un caractère inconnu et tarabiscoté sur la peau de Jal. La scène avait quelque chose de surréaliste. Jal, en pleine expectative, ne pouvait retenir un sourire ravi et perplexe. Avec des gestes lents, elle termina de tracer ce symbole, puis posa ses deux mains dessus, enfermant le bras du jeune homme. Il vit les mains luire de magie, et sentit quelque chose s'enfoncer dans sa chair, mais sans douleur, plutôt comme si la structure même de son bras changeait. Il n'esquissa pas le moindre geste pour se dégager. Lidwine éteignit sa magie et retira ses mains. Le symbole sur sa peau pulsait d'une luminance dorée. Il retrouva l'usage de la parole.

  • Qu'est-ce que c'est ?
  • Une rune de lien. Elle s'illuminera chaque fois que je penserai à toi, où que je sois. Tu peux l'effacer, avec l'aide d'un mage, si tu le souhaites. Si je meurs, elle redeviendra de simple encre.

 Il admira la rune sur son bras, qui battait doucement sans cesser de luire, et regarda Lidwine. C'était un magnifique cadeau, qui pouvait signifier des tas de choses.

  • Merci, Lidwine, c'est... c'est merveilleux.

 Son sourire le tint un moment dans une sorte d'extase. Puis il se souvint de son cadeau.

  • A mon tour.

 Il tira de son sac le paquet qu'il lui destinait. Elle s'assit en face de lui dans le fauteuil, les yeux brillants de gourmandise. Ses mains agiles d'escrimeuse déplièrent le papier froissé.

  • Oh, Jal, il est splendide !

 C'était un magnifique gant d'escrime, en cuir vert de jeune dragon, souple et solide, avec des renforts de corne aux extrémités des doigts, une bordure dorée, et une gemme précieuse d'un vert profond sur le dos de la main. Il avait choisi évidemment le gant droit, Lidwine était droitière. Elle l'enfila aussitôt.

  • Il me va parfaitement !
  • A ravir.

 Elle fléchit et déplia les doigts, puis dégaina et brandit Devra.

  • Fantastique ! Qu'il est beau ! En cuir de dragon, il va durer des années ! Jal, il ne fallait pas !
  • Bien sûr que si. Tu vas trop me manquer, je voulais te laisser un souvenir. Et puis ton ancien gant était tellement usé...
  • C'est vrai. Mais sois tranquille, je n'ai pas besoin de cela pour garder de toi un excellent souvenir.
  • J'ai envie de savoir que je t'ai laissé quelque chose en partant.
  • C'est adorable... Mais nous nous reverrons, n'est-ce pas ?

 Il inclina la tête.

  • La Longarde est grande, notre détermination sans fin. Nous nous retrouverons.

 Elle sourit et s'inclina, la main sur Devra, les yeux étincelants.

  • Défi accepté.

 Elle retira le gant.

  • Alors tu pars. Vers Kimkaf, en plus !
  • J'ai accepté le message en toute connaissance de cause. Je sais ce que je risque, et je n'ai pas peur.

 Il mentait, énormément, et Lidwine le sentit. Mais elle ne lui fit pas remarquer. Elle regardait par les carreaux de la fenêtre, pensive, en se mordant la lèvre. Elle hésitait à exprimer son inquiétude. Jal venait de passer plusieurs jours main dans la main avec la mort, à frôler les Lunes, et il repartait vers un des endroits les plus dangereux de la Longarde. Elle ne savait pas trop si elle admirait ce courage insensé, à la limite de l'absurde, cette ambition démesurée et magnifique, ou si elle lui en voulait de jouer ainsi avec sa vie. Elle-même aimait le danger, elle pouvait comprendre ce comportement. Elle choisit de respecter cette hardiesse démente.

  • Et je ne peux pas t'accompagner.
  • J'en suis navré, crois-le bien. Mais tu trouveras ta propre mission.

 Elle acquiesça, mais son esprit était ailleurs.

  • Lidwine ? Tout va bien ?

 Elle se retourna vers lui et se leva.

  • Oui, ça va.

 Elle regarda vers la bibliothèque, il ne voyait plus que son dos. Elle croisait les bras et les serrait contre elle, la tête baissée, et frissonnait. Il ne savait pas comment réagir.

  • Lidwine ?

 Il se leva et s'approcha d'elle, hésitant. Mais elle le sentit arriver et leva brusquement le menton, puis se tourna vers lui et planta ses yeux verts dans les siens couleur de lune. Il lui sembla y lire de la détresse. Une supplique désespérée vibrait dans ses prunelles. Jal chercha quelque chose à dire, mais ce fut elle qui parla.

  • Je tiens à m'excuser pour ce que t'a fait subir mon père.
  • Rien à voir avec toi ! Tu as fait tout ton possible pour moi, et je ne t'en serai jamais assez reconnaissant. J'espère que j'aurai une occasion de payer cette dette.

 Elle battit des paupières et lui adressa un sourire qui se voulait coquet.

  • Cela te fera une raison de me revoir.

 Il lui rendit son sourire.

  • Je n'avais pas besoin d'une raison supplémentaire. Je ne vais pas devoir tarder, je n'aime pas les dettes.
  • Bonne nouvelle pour moi !

 Elle retrouva son sérieux, constata qu'il était trop proche d'elle et posa une main sur son torse pour le repousser et avancer vers la sortie. Il déglutit et respira profondément pour se calmer.

  • Je serai là demain pour ton départ, je ne manquerai ça pour rien au monde.

 Il inclina la tête, infiniment sérieux, espérant qu'elle capterait ses pensées.

  • Je t'attendrai.

 Elle acquiesça gravement ; cela ressemblait à un pacte à présent scellé. Un accord muet. Ils se regardaient, en silence, un peu souriants, comme s'ils pensaient tous les deux la même chose, comme s'ils savaient, mais ne voulaient pas le prononcer à voix haute. Quelque chose s'était échangé.

Jal quitta la bibliothèque après avoir salué d'un geste large avec son chapeau.

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