XXV. Revenir, première partie

11 minutes de lecture

 Jal tint absolument à se mettre debout avant l'arrivée de Liz et Lidwine. Il dressa son tronc, satisfait de sentir ses muscles s'actionner, posa ses pieds à terre, et se leva. Lénaïc le rattrapa aussitôt car il basculait.

  • Hé, doucement !

 Le magicien le maintint par les épaules. Jal fit jouer les articulations de ses jambes, puis essaya de transférer son poids sur l'autre jambe. Il fit quelques pas hésitants, vacillants, à travers la pièce. Puis il demanda à l'étudiant de le lâcher. Celui-ci insista pour pousser une chaise derrière lui, puis obéit. Jal contracta tous son corps pour tenir debout, y parvint et tendit un pied incertain. Il fit un pas, puis deux, puis trois. Il s'affermissait au fur et à mesure. Enfin son visage prit une expression éclatante de joie et il courut prendre dans ses bras le magicien stupéfait.

  • Merci Lénaïc, merci ! Je suis sauvé, c'est fabuleux !

 Il rit et recula d'un pas en tenant le jeune seigneur par les épaules.

  • Vous êtes mon premier patient sauvé.
  • Vous commencez une brillante carrière, mon ami !

 Jal se tourna pour ramasser Valte sur le sol, boucler son ceinturon, remettre sa cape. Il avait retrouvé sa prestance et sa sérénité.

  • Ah, ça fait du bien de revenir d'entre les morts !
  • Bienvenue dans le monde des vivants, prononça alors une voix moqueuse derrière lui.

 Il avait reconnu Liz avant même de se retourner.

  • Princesse des sorcières, comme c'est bon de te revoir !

 Il la serra dans ses bras et elle se débattit en riant.

  • Ne m'étouffe pas ! Je n'ai pas envie de te remplacer ! N'oublie pas que je peux te renvoyer un éclair.
  • Tu n'oserais pas.
  • Ne jure de rien, dit-elle en clignant de l’œil. Tu me permets de t'examiner ?
  • Bon, si tu veux...

 Elle posa ses mains sur son front et il sentit à nouveau cette puissance le secouer de haut en bas, le sonder, puis s'éteindre.

  • Tu es encore un peu déboussolé, fatigué, mais tes muscles et tes poumons n'ont pas de séquelles. En revanche tes capacités de cicatrisation sont complètement épuisées pour le moment.
  • Pas grave, je ne compte pas mourir dans les jours qui viennent.
  • Hendiad a dit que tu tutoyais les Lunes.
  • Merci, grande Umeå, de m'avoir laissé revenir.
  • Tu as encore des choses à vivre.
  • Mais cessez d'arriver dans mon dos ! protesta Jal en se retournant.

 Lidwine apparaissait sur le seuil. Elle portait sa robe verte en ailes d'oiseau, ses cheveux attachés négligemment posés sur le côté de son épaule, un pendentif doré en forme de corne, et un cache-cœur brun en laine. Elle souriait. Le soleil illuminait la pièce dans son dos et découpait sa silhouette. Ébloui, Jal fit un pas en avant, réprima l'envie qu'il avait d'esquisser une révérence. Il avança, et lentement, sans hésiter, sans s'arrêter, l'entoura de ses bras. Frôler la mort lui avait fait comprendre qu'il n'avait pas de temps à perdre pour vivre. Elle eut une courte seconde de stupeur et il ressentit distinctement qu'elle laissait tomber les barrières. Elle posa sa tête sur son épaule et se pressa contre lui avec un soupir. Jal frémit et ferma les yeux. Il se rappellerait de ce moment toute sa vie. La chaleur de son corps lui faisait tourner la tête.

  • Jal.
  • Oui, je suis là. Je suis bien réel, je suis vivant. Tu peux cesser d'avoir peur.
  • Je n'ai pas peur.

 Il recula d'un pas et la lâcha.

  • C'est bon de revenir.

 Elle secoua la tête avec un étrange sourire aux lèvres.

  • C'est bon de te savoir de retour.
  • Trop aimable, répondit-il en soulevant son chapeau galamment.

 Jal ne pouvait lâcher sa bouche du regard. S'il avançait maintenant, reculerait-elle ? Il se sentait l'envie folle d'essayer. Il ne pouvait s'empêcher d'imaginer la texture de ses lèvres. Se penchait-elle vers lui ? Il le crut un instant et voulut lui répondre. Elle s'approchait...

  Il s'interrompit en apercevant du coin de l’œil le regard entendu qu'échangeaient Liz et Lénaïc.

  • A part ça, tout va bien, messieurs dames ?
  • Parfaitement, répliqua Liz en levant le menton.

 Jal essayait d'apaiser le tournis qui s'emparait de son jugement. L'odeur de Lidwine l'enivrait. Il se sentait tomber et secoua brusquement la tête.

  • Merci pour Valte. Jamais elle n'a été aussi brillante.
  • Elle défendra ta vie pour moi. C'est lassant de te voir mourir.

 Il marcha vers la porte, impatient de revoir le soleil. Le vent frais et la lumière l'enveloppaient tout ensemble ; il respira profondément.

  • Ah ! Je vais croquer la vie à pleines dents, vous pouvez me croire !

 Puis une pensée lui vint et il jeta un regard par-dessus son épaule.

  • Où est Hovandrell ?
  • Elle m'a hébergée le premier soir, mais elle n'est pas revenue depuis.
  • Elle a quitté la ville ?
  • Je ne sais pas.

 Jal haussa les épaules, malgré tout un peu amer. Il avait apprécié la compagnie de l'elfe et en dépit de leur réputation de froideur, il aurait espéré qu'elle s'inquiéterait de son sort. Il rentra après un léger soupir.

  • Bon, au moins ç'aura été un cas de force majeur pour rester ! Maintenant, Liz, il faut qu'on aille voir Mirant.
  • Si tôt ? Après ta résurrection et la mort de Flora ?...
  • Je t'en prie ! J'ai hâte de bouger ! Et tu as dit toi-même que j'étais en forme

Elle sourit, amusée.

  • Fichu entêté, hein ? D'accord, chevalier de la Trandine, on y va.

  A peine Jal posa-t-il un pied sur le pavé de la ville, avec Liz, qu'une haute silhouette se matérialisa devant lui.

  • Je constate que vous êtes en vie.
  • Je constate que vous vous en inquiétez.

 L'elfe esquissa un sourire.

  • Je guettais. Dans l'ombre.
  • Vous aviez peur ?
  • Il paraît que la mort aussi vous a veillé longuement. Elle s'est lassée la première.

 Jal aurait aimé avoir son chapeau pour pouvoir saluer.

  • Qu'auriez-vous fait si je n'étais jamais ressorti ?
  • J'aurais porté votre deuil.
  • Je croyais que les elfes se moquaient du sort des humains ?

 Le regard d'Hovandrell se durcit.

  • C'est faux. Je prends garde à mes compagnons d'armes. Et vous n'êtes pas un humain comme les autres, Jal. On jurerait parfois que vous avez du sang d'elfe.
  • C'est trop d'honneur, Hovandrell.
  • A présent je suis rassurée, je vais pouvoir partir.
  • Nous nous reverrons ?
  • Peut-être. J'informerai mes frères et mes sœurs qu'ils peuvent vous faire confiance.
  • J'accepte. Au revoir, donc, elfe Hovandrell.
  • Au revoir, Jal. Humaine Bertili, je vous salue.

 Elle se tourna et s'éloigna sans se retourner. Jal sourit. Les elfes avaient cette façon particulière de penser et de parler qui lui plaisait. Qu'Hovandrell affirme qu'il leur ressemblait l'avait réellement flatté.

  • Elle a guetté pendant quatre jours, cachée dans la rue, pour savoir ce que tu devenais !

 Liz n'avait jamais rencontré d'elfe avant Hovandrell, elle semblait impressionnée. Jal reprit sa route vers le palais.

  • Je vous en prie, nous devons voir le mage Mirant !
  • Il ne reçoit pas.

Jal commençait à sentir la colère bouillonner.

  • Comment peut-on le voir ?
  • Adressez-lui une demande écrite.

 Le Ranedaminien savait que ce genre de missive mettrait au moins une semaine à atteindre le mage et finirait probablement dans la corbeille à papier.

  • Jal... C'est peut-être mieux ?
  • Cela serait beaucoup trop long. On va attendre la réponse au moins une semaine, et je ne peux plus refuser les missions. C'est écrit dans le Code du messager. Je risque d'être obligé de te laisser seule et il n'en est pas question.

 Jal réfléchissait ; son regard baissé tomba sur son écusson attaché à sa poitrine. Après tout, il était messager. On ne pouvait plus l'éconduire comme ça. Il s'énerva brusquement, dégaina Valte et frappa du pommeau sur la porte avec force.

  • Je suis Jal Dernéant d'Herzhir, messager de Lonn, chevalier de la Plume et de l’Épée et j'exige de voir le mage Mathurin Mirant tout de suite !

 Liz comprit le plan et posa la main sur la serrure qui s'illumina et commença à fondre. Le garde paniqua.

  • Hé, stop ! Arrêtez ! Pas touche à la porte !
  • Annoncez-nous au mage Mirant. Annoncez le messager Dernéant et la magicienne Liz Bertili. Vous verrez qu'il voudra nous recevoir.
  • Bon, j'y vais. Mais je vous préviens, s'il ne confirme pas, je vous fais poursuivre en justice ! Et ne bougez pas d'ici avant que je sois revenu !
  • Nous attendons.

 Le garde émit un grognement et disparut à l'intérieur. Jal s'adossa au mur et rangea Valte. Il jonglait avec son écusson. Il profitait. Il aimait voir le ciel, ourlé de nuages infinis, le soleil qui dorait les pierres dans son dos et la poussière de la ville, sentir le vent léger et frais qui jouait dans les cheveux de sa cousine, la rudesse du mur derrière lui, entendre les rumeurs de Lonn, le craquement des pas des passants. Il savourait chaque ressenti, chaque minuscule sensation qui lui prouvait qu'il était en vie. Revenir... Il appréciait même la dispute avec le garde. Il avait cru ne plus jamais pouvoir parler à un être vivant. Respirer, bouger, parler le ravissait. Le temps d'attente lui parut passer extrêmement vite.

  • Hé, vous deux !

 Il leva les yeux ; le garde était de retour.

  • Le mage vous attend.
  • Vous voyez, dit Jal en souriant imperceptiblement.

 La porte s'ouvrit. Il entrèrent dans toute leur prestance ; le messager regrettait de ne pas avoir son chapeau. Un laquais les attendait sur les marches du palais.

  • Messire messager, magicienne... Je vais vous conduire au bureau du mage.
  • Merci bien.

 Il les fit entrer dans le hall et la porte claqua en résonnant sous les voûtes. Leurs pas claquèrent sur le carrelage. Ils grimpèrent les escaliers jusqu'au troisième étage. Il les fit s'arrêter quelques pas en arrière et toqua délicatement à une porte discrète dans une alcôve.

  • Mage ? Vos visiteurs sont là.

 La porte s'ouvrit et Mirant apparut. Il portait sa robe blanche de mage négligemment froissée et des cernes sous les yeux. Son visage exprimait lassitude, fatigue, inquiétude et surtout une immense tristesse. Il ne montra aucun signe de joie en les voyant. Son regard les traversait sans les reconnaître.

  • Entrez.

 Même sa voix manquait de vie. Il s'effaça. Jal le regardait, inquiet, et finit par entrer. Le bureau s'éclairait par une grande fenêtre cristalline. Un tapis d'art couvrait le sol et supportait un écritoire en bois, quelques sièges, une bibliothèque sur un côté. Un mobilier modeste, pratique et qui semblait assez ancien. Jal remarqua un portait de Flora Hechid entouré d'un ruban noir sur l'étagère de la bibliothèque. Le mage s'assit à son écritoire et reprit sa plume abandonnée dans l'encrier pour continuer le travail interrompu.

  • Vous vouliez me voir ?

 Jal s'inclina.

  • Tout d'abord, mage de ce royaume, permettez-moi de vous présenter toutes mes plus sincères condoléances...

 Le soupir qui s'échappa des lèvres de Mathurin venait du plus profond des ses poumons.

  • Merci.
  • Mes condoléances profondes, mage Mirant. J'admirais beaucoup Flora.

 Il releva enfin les yeux et sembla remarquer la présence de Liz. Elle salua, le visage empreint de compassion.

  • Qui êtes-vous ?

 Le mage ne semblait pas la reconnaître. Il affichait un air à la fois méfiant et prodigieusement intéressé.

  • Vous n'avez sans doute pas souvenance de moi, mage de ce royaume. Je me nomme Liz Bertili, cousine du messager Jal.

 Il savoura ce titre, si agréable à l'oreille. Au moins, Mathurin Mirant avait quitté son abattement. Il écoutait. Jal décida d'occuper le terrain.

  • Mage... J'ai conscience de ma hardiesse, mais j'aimerais vous demander une faveur. Liz possède un potentiel magique prodigieux. Il y a quelques jours, il s'est déchaîné malgré elle et a provoqué un accident grave, qui a failli coûter la vie à un autre élève de l'académie. Liz a donc été exclue de l'académie, mais n'encourt pas d'autre sanction puisqu'elle n'est pas réellement responsable. Mais il lui faut absolument une éducation plus poussée à ce pouvoir, afin qu'il ne fasse plus courir de risques à personne et qu'elle puisse les utiliser au mieux. Connaissant votre bienveillance et votre savoir immense, j'ai songé à vous proposer de la prendre comme élève. Encore une fois, je sais que ma requête est osée, mais je souhaite le meilleur pour ma cousine. Je sais qu'elle peut faire de grandes choses.

 Elle sourit modestement et posa un regard plein d'espoir sur le mage. Il réfléchissait. Le cœur de Jal battait jusque dans ses oreilles. La mort récente de Flora, même si elle le désolait, leur apportait un argument supplémentaire. Il fallait former de nouveaux mages pour remplacer les anciens. Au moins, il n'avait pas encore refusé. Il tenait son menton dans ses mains et considérait Liz d'un œil acéré. Elle subit l'examen en silence, sans baisser les yeux, sans le moindre signe de trouble. Puis le mage se leva et alla vers elle.

  • Je peux ?

 Il demandait à la toucher pour sentir son potentiel. Elle accepta d'un geste. Il posa une main sur sa tête et frémit.

  • Puissant, grogna-t-il. Très puissant, en effet.

 Il haussa les sourcils. Liz l'affrontait du regard.

  • Quel niveau avez-vous atteint, mademoiselle ?
  • J'étais en cours de première année. Je me présentais pour les classes spéciales lorsque... l'incident... a eu lieu.

 Mathurin hocha la tête et croisa les bras.

  • Montrez-moi.

 Liz laissa un franc sourire s'installer sur ses lèvres. C'était la partie qu'elle préférait.

 Elle tendit un bras vers la bibliothèque et les volumes s'élevèrent en lévitation les uns après les autres, en file, et commencèrent à tourner autour d'elle pour former une ronde régulière. Jal recula d'un pas. Il l'avait déjà vue faire cela avec des cabosses dans la serre de l'académie. Les livres, toujours fermés, dansaient de plus en plus vite, l'entourant d'un cyclone de papier. Liz les dirigeait, les deux bras écartés, attentive et confiante. Elle trouva le temps de sourire à Mirant, puis d'un geste réexpédia les ouvrages sur les étagères, dans l'ordre exact où elle les avait trouvés. Pas un seul signet n'avait été dérangé.

 Puis elle ferma et ouvrit la main en direction de la fenêtre. Le levier s'actionna mystérieusement, les battants s'ouvrirent, et Liz appela un vent venu des profondeurs du ciel qui fit trembler les robes et les capes, fit le tour de la pièce et vint se loger dans sa main tendue où elle l'emprisonna, le serra. Des rayons de lumière s'échappaient par les jointures entre ses doigts. Elle écarta lentement les bras, entre ses paumes se déploya une sphère de glace, comme une bulle, qu'elle accroissait prudemment pour ne pas la briser, jusqu'à ce qu'elle atteigne la taille d'une tête humaine. Là, elle la posa en équilibre sur sa main gauche et une flamme bleutée s'alluma à l'intérieur de la sphère. Des reflets sublimes se déployèrent sur les parois irrégulières, des diffractions irisées, des crêtes de givre où s'accrochait et glissait la lueur. La flamme bleue, froide, ne faisait évidemment pas fondre la glace. Jal et le mage restèrent hypnotisés par les histoires sans fin que jouaient les ombres.

 Liz, constatant que sa démonstration était concluante, ferma la main. La sphère de glace explosa d'un seul coup en milliers d'éclats. La flamme s'évanouit. Liz claqua des doigts et tous les fragments se sublimèrent en panaches de vapeur avant de toucher le sol. Puis elle sourit, se tourna vers le mage et d'un geste de la main, sans le quitter des yeux, ferma la fenêtre d'une simple poussée.

  • Convaincu ?

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Aramandra ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0