Chapitre dix

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« Merci, dit Clément quand Gwen le posa devant chez lui. »

Il se sentait désormais tout engourdi, absent. Ils avaient fait un détour par la pharmacie de garde et Clément tenait, serré contre lui, le sachet de médicaments et une boite avec une attelle.

Gwen se pencha pour lui ouvrir la portière, lui évitant d’utiliser son poignet. Clément sortit lentement et Gwen fit de même, attendant qu’il ouvre la porte d’entrée. Le plus âgé comprit que son jeune collègue n’allait pas arrêter son rôle de bon samaritain là.

« Je vais me débrouiller, lui dit-il.

— Tu veux appeler quelqu’un ? demanda Gwen. Au moins pour passer la soirée avec toi ? »

Clément le regarda, perdu. La seule personne qu’il pourrait appeler était son frère. Mais il n’osait pas. Il ne l’avait plus laissé entrer dans sa vie depuis des années. Clément avait honte de ce qu’il se passait avec Thierry, honte de lui également.

Comment en arrivait-on à être un défouloir quotidien sans jamais se défendre, sans résister ? Il était un homme également après tout, il aurait pu riposter. Mais il ne l’avait jamais fait.

Il secoua la tête pour répondre, sans regarder son collègue.

« Je reste un moment, ok ? dit Gwen. »

Clément acquiesça, n’arrivant pas à s’opposer. Il n’avait jamais su le faire en réalité. C’est pour ça que sa vie était si inexistante. Pour ça qu’il était resté dix ans avec un homme qui le méprisait, qui le traitait mal, voir qui prenait plaisir à le faire. Ce n’était pas les coups, le pire. Le pire, c’était tout ce qu’il avait fait pour les éviter, ce qu’il était devenu.

Ses clefs tombèrent sur le sol et Gwen se baissa pour les ramasser.

Le brun se souvenait que lui-même était resté quelques jours dans un état second après son agression, plus tard était venue la colère, et une haine qui n’avait pas trouvé d’exutoire. Il essaya la clé paraissant le plus convenir à la serrure et cela marcha du premier coup.

La température à l’intérieur de la maison était plus froide que celle de la voiture.

« T’as un souci avec ton chauffage ? demanda Gwen, fronçant les sourcils.

— La cuve de fioul est quasiment vide… j’économise pour avoir au moins de l’eau chaude. L’entreprise passera dans la semaine. Y’a la cheminée en attendant, marmonna Clément, se sentant rassuré de pouvoir répondre à une question simple. »

Gwen regarda la vieille cheminée bordée de briques rouges. Son regard aperçut la couette pliée et posée sur un fauteuil. Si effectivement il n’y avait pas de chauffage, le canapé était encore la solution la plus agréable.

« Ok, où sont les buches ? demanda-t-il.

— Dehors, le long de la maison à gauche, sous la bâche bleue. Laisse Gwen, je vais me débrouiller, dit Clément en se laissant tomber sur le canapé et en fixant le vide.

— Ça me prendra pas longtemps. Si je le fais pas, Orlando va encore me faire les gros yeux, il est vraiment pas commode quand il s’y met. »

Clément ne demanda même pas de qui il parlait. Quand Gwen revint, son collègue n’avait toujours pas bougé, n’avait pas enlevé sa veste ou fait mine de prendre ses médicaments. Sans rien dire, Gwen se chargea d’allumer le feu et bientôt, le froid sembla se dissiper comme un mauvais charme. Ça ne fit pas pour autant sortir Clément de son immobilisme.

Le brun finit par s’asseoir à côté de lui. Il tendit la main puis la recula quand il vit un petit mouvement de tension. Il se leva et entra dans le champ de vision de Clément sans le toucher.

Il attendit quelques secondes encore avant d’accrocher le regard de Clément.

« Tu peux enlever ta veste maintenant, lui dit-il. »

Clément sortit de l’antre sombre où il était tombé, son cerveau fit enfin le rapprochement entre ce qu’il voyait, les flammes, et la chaleur qui commençait à se diffuser dans son corps. Et les deux yeux noirs posés sur lui. Il se fit la réflexion que c’était la première fois qu’il voyait Gwen sans maquillage. Ça lui enlevait son petit côté théâtral, mais il n’en possédait pas moins un visage intéressant, presque beau malgré la cicatrice sur la joue.

« Clément ? le rappela Gwen. Ton manteau ? Tu veux que je t’aide ?

« Non. Oui. Merci, dit-il, ne sachant pas vraiment. »

Il se leva et commença à enlever son manteau tout en faisant attention à son poignet. Gwen l’aida en faisant glisser le vêtement de ses épaules, ne songeant même pas au fait que ce serait bien la première fois qu’il déshabillerait un homme sans la moindre ambiguïté.

Gwen finit en ôtant doucement la manche du manteau du poignet blessé sans arriver à ne pas faire se tendre Clément de douleur.

« Désolé. »

Les yeux gris le fixèrent soudainement. Peut-être le voyait-il maintenant ?

Les yeux coururent sur la fine cicatrice blanche de la pommette de Gwen, comme s’il était hypnotisé, et Clément porta la main à sa joue comme un effet miroir.

Gwen effleura sa vieille blessure et le rassura.

« T’inquiète pas, la tienne sera moins moche.

— Désolé d’avoir ruiné ta soirée, murmura Clément en détournant le regard et en laissant retomber sa main. T’as mangé au moins ? Je peux préparer un truc si tu veux.

— Je vais le faire. Occupe-toi de prendre tes médocs, ce sera déjà un bon début ! »

Ils passèrent dans la cuisine qui était glaciale.

« Putain, je sais pas comment tu fais ! s’écria Gwen. Il pèle chez toi !

— C’est… c’était la maison de mes parents en fait, j’y suis que depuis une semaine, expliqua Clément. Donc, y’a plein de trucs auxquels je n’ai pas pensé. Comme la cuve. »

Ses parents décédés, se rappela Gwen en ayant noté que l’emploi du passé ne s’était pas fait avec aisance.

« On peut manger quoi ? commença le brun en ouvrant le frigo. Je fais des œufs au plat avec du jambon ? Ça te va ? T’as du pain quelque part ?

— Non, que des biscottes. Mais c’est pour toi, moi, je n’ai pas faim

— Ben tu vas manger quand même ! »

Clément se mit à esquisser un sourire, ayant l’impression d’entendre son frère. Encore une fois, il se reprocha de ne pas avoir eu le réflexe d’aller chercher de l’aide auprès d’Étienne, alors qu’il habitait en ville, peut-être à une dizaine de minutes. Il n’y avait pas songé, leur lien était trop distendu. Il savait qu’il y avait de l’affection entre eux mais Clément avait caché tant de choses ces dernières années qu’il lui semblait juste impossible de combler le vide.

Et sur le moment, il avait juste voulu s’éloigner le plus possible de Thierry et se réfugier dans un endroit connu.

« Je fais comme chez moi, s’excusa Gwen en se lavant les mains et en fouillant dans les tiroirs.

— Vas-y. »

Gwen finit par dégotter une poêle et la fit chauffer.

« T’as prévenu mon oncle ?

— De quoi ?

— De ton absence ? La doc t’a fait un arrêt quand même ?

— Ah oui, jusqu’à la fin de la semaine. Mais c’est bon, je vais aller travailler… avec l’attelle, ça devrait aller. »

Gwen soupira et roula des yeux.

« Oh putain, t’es de cette génération ? C’est pas parce que tu rates quelques jours de boulot que t’auras pas la médaille du travail, tu sais.

— Ce n’est pas la question, je ne vais pas mettre l’équipe dans la mouise, rétorqua Clément.

— Non, c’est sûr, tu nous mettras pas dans la mouise si tu empires ton cas et que tu dois être absent plusieurs mois pour une entorse mal soignée.

— Tout de suite…, marmonna le châtain.

— Ouais, tout de suite. Penser un peu à soi, ça fait jamais de mal ! »

Gwen déchira grossièrement deux tranches de jambon avant de les jeter dans la poêle et d’y ajouter quatre œufs. Il fouilla encore les tiroirs pour trouver deux assiettes. Clément sortit les couverts pour les poser sur la table.

« Je mange pas dans ton igloo, prévint Gwen. Je mange devant la cheminée. Attends, je précise, avec un verre de vin blanc devant les flammes, sur une peau de bête !

— Je ne crois pas avoir ça, répondit Clément, surtout connaissant ta passion pour le léopard…

— Oh mince, je pensais pas que t’avais noté ça, ricana Gwen. Je déconnais, enfin, pour le motif léopard, pas pour le string. Parce que ça me fait un cul d’enfer dans mes pantalons. »

Clément baissa les yeux mais ne put s’empêcher de rire.

« Tu sais qu’il y a des trucs que tu n’aies pas obligé de partager avec le reste du monde, dit Clément doucement. »

Le brun se mit à pouffer de rire.

« On me l’a déjà dit, oui ! ricana Gwen. »

Tout en surveillant la cuisson, le brun jeta un œil à son collègue qui venait de lui faire sa blague du jour, version pince sans rire. Il devait être à l’économie sur l’humour comme sur le chauffage.

La joue était devenue rougeâtre, violacée comme à ce stade des hématomes. C’était toujours impressionnant. Gwen ne se sentait absolument pas à sa place, Clément avait besoin d’un ami, d’un proche auprès de lui, pas d’un collègue rencontré il y a peu. Clément avait-il seulement quelqu’un comme ça dans sa vie, après la perte de ses parents ?

« Quoi ? fit le châtain sous le regard insistant.

— Clément, il faudrait que tu ailles porter plainte. »

Il n’y eut plus aucune lumière dans les yeux gris, pas le moindre petit reflet. Il aurait dû écouter la doc et attendre le lendemain. Sauf qu’il ne serait pas là le jour suivant. Il n’y aurait personne près de Clément pour l’encourager à pousser la porte du commissariat le plus proche.

« Je suis tombé, coupa Clément d’un ton égal. Je vais porter plainte contre qui ? L’escalier ? Le bord de la marche ?

— Clément, je sais que…

— Les œufs sont cuits. » Gwen prit une spatule et servit les deux assiettes en cachant une grimace. Son collègue était choqué et surtout, il était de cette génération qui n’étaient pas capables d’aligner deux mots, de parler, de reconnaître leur souffrance. Et il savait, grâce à Jelani, qu’il ne fallait pas pousser une victime dans ses retranchements, juste attendre qu’elle puisse en parler et ça pouvait prendre du temps.

Il se demandait quand même qui pourrait en vouloir à son collègue aussi transparent qu’une feuille de papier calque. Puis il se rappela sa propre agression et se souvint que la haine n’avait pas besoin de raison, juste de cible.

« Oh qu’il fait bon ici ! rugit Gwen quand il repassa dans le salon, tenant les deux assiettes en main. »

Ils commencèrent à manger et le brun finit par faire basculer son pull par-dessus la tête avec un soupir de contentement.

Clément fut à nouveau fasciné par les deux petites flammes ou feuilles, il ne savait toujours pas, qui dépassaient de son tee-shirt.

« Il représente quoi, ton tatouage ? demanda-t-il en tendant le doigt vers l’épaule de Gwen.

— Y’a que les mecs qui me dessapent qui peuvent voir. Alors, tenté ? plaisanta le brun.

— Mais heu… enfin…, balbutia Clément. »

Gwen se mit à rire devant la tête ahurie de son aîné.

« Je déconne. Encore. Désolé, je voulais pas te choquer vu que t’as l’air gentil tout plein mais si tu l’avais pas compris, ouais, je m’envoie des mecs en temps ordinaire. »

Clément ne sut pas s’il devait être gêné ou honteux. Gwen venait de l’admettre avec tant de facilité alors que lui s’empêtrait dans le mensonge.

« Enfin, quand je dis « des mecs », je veux pas dire que je m’envoie l’équipe de foot en entier, juste un à la fois, c’est tout ! continua Gwen, se marrant à moitié devant les yeux gris qui s’écarquillaient. »

Clément finit par rire légèrement.

« Je ne suis pas choqué et je ne suis pas gentil, énonça-t-il tranquillement. »

Clément observa encore les deux pointes ombrées et sourit.

« Erreur de jeunesse ? C’est pour ça le secret ?

— Absolument pas ! Et je suis encore jeune, moi ! se moqua Gwen, étonné que Clément le cherche et y rétorquant avec habitude.

— Un peu de respect pour tes aînés, petit con !

— Oh bon sang, on dirait Francky ! clama Gwen. »

Clément finit par sourire franchement, oubliant sa dentition irrégulière, ce petit détail de son incisive. Gwen n’y fit même pas attention, remarquant juste que c’était le premier vrai sourire que Clément lui adressait, sans se cacher, et que ça lui allait somme toute pas mal.

Le plus jeune se leva et alla chercher les yaourts qu’il avait repéré dans le frigo et des cuillères.

« Fraise ou pêche ? demanda-t-il. Si seulement y’a le moindre fruit dans ces trucs.

— N’importe lequel, ils ne sont pas bons de toute façon.

— Sans sucre, sans matière grasse, sans lactose, sans fruit…, zéro pour cent de plaisir, conclut Gwen en lui en donnant un. Pourquoi t’achètes ça si t’aimes pas ?

— L’habitude…

— Ben, tu peux t’en passer, c’est pas comme si t’avais vraiment du gras à perdre ! C’est même plutôt l’inverse. »

Clément se tendit en ouvrant le yaourt et en portant une cuillère à ses lèvres. Thierry, qui était si attentif à son apparence, lui avait déjà fait une scène parce qu’il n’avait pas pris les bons yaourts. Alors, il avait attrapé ceux-là dans le rayon comme il le faisait depuis tant d’années, sans penser à ce qu’il aimait.

Il posa le yaourt à moitié entamé sur la table, soudain écœuré. Gwen agit en miroir.

« Les gens qui ont inventé ce truc devraient être obligés d’en manger à tous les repas, s’exclama le brun.

— Attends, si on va par là, on devrait vivre dans les maisons qu’on construit.

— Ah merde ! Mais on est pas si mauvais que ça !

— Non, on n’est pas si mauvais, répondit Clément. »

Gwen se laissa aller dans le canapé, satisfait de la tournure de la soirée. Jelani lui dirait de se méfier des victimes qui se remettent trop facilement à agir comme à l’accoutumée mais il ne savait pas vraiment ce qui relevait d’un comportement normal pour Clément.

« Merci, fit le châtain. Vraiment, Gwen. Merci.

— Je t’en prie, j’avais tellement pas envie d’encourir les foudres d’Orlando !

— Mais de qui tu parles à la fin ? demanda Clément. »

Gwen se prit un fou-rire et tenta de lui expliquer la chambre de sa cousine et les deux consciences qui y habitaient.

Clément le regarda juste comme s’il avait perdu l’esprit mais sourit à nouveau. Oui, ça lui allait bien, pensa Gwen.

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