Chapitre neuf

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Sa tante venait de le virer de la cuisine prétextant qu’il sentait l’alcool. Il avait bu deux bières, c’était pas non plus comme s’il était un poivrot notoire.

Gwen avait l’impression d’avoir seize ans et de rentrer de soirée avec sa mère sur le pas de la porte, le regard sur sa montre. Et lui-même essayant de marcher suffisamment droit pour faire illusion.

Boire un coup avec Francky et Karima avait confirmé les dires de son oncle. Quand il avait fait une allusion à son ex en ne cachant pas que c’était un mec, ses nouveaux collègues n’avaient même pas sourcillé. Pas plus qu’ils n’avaient eu le commun « non mais, ça ne nous dérange pas » auquel Gwen s’occupait en général de répondre « moi non plus, les hétéros ne me dérangent pas mais ils sont quand même un peu trop nombreux ». Il était même frustré de ne pas avoir pu les choquer un peu, son côté chieur patenté était en manque.

Gwen avait commencé à comprendre les relations qui se jouaient, il avait perçu très nettement la solidarité établie en eux. Et il sut, que si tout allait bien, dans quelques temps, cette camaraderie s’appliquerait également à lui.

Ils étaient inquiets pour Clément, ça, c’était évident. En même temps, perdre ses deux parents en même temps dans un accident, avait de quoi mettre à mal n’importe qui. Il y avait sans doute quelque chose d’autre parce que les regards échangés entre ses deux collègues, une fois que Gwen eut expliqué la raison de son absence, n’étaient pas sereins. Il avait eu beau demandé ce qu’il se passait, il avait eu droit à un : « si on savait… » fataliste de la part de Karima. Après ça, ils n’avaient plus parlé de Clément.

Gwen se reprocha son peu d’empathie pour le gars. Il n’y pouvait rien, son côté plante verte l’énervait. Orlando Bloom lui jeta un regard moralisateur de là où il était accroché. Oui, Gwen le savait qu’il devait développer son tact, il avait même une bonne marge de progression vu qu’il partait de zéro mais c’était quelque chose qu’il rechignait à faire depuis des années.

Il sonda Josh Hartnett, qui était quand même nettement plus cool qu’Orlando et qui semblait partager son point de vue :

« Non mais t’es d’accord qu’avoir autant de personnalité qu’une amibe, c’est quand même pas normal ? lui demanda-t-il. Ouais, hein ? Oui, je suis un petit con, je sais, merci ! »

Il devenait complètement barjo à force d’avoir l’impression d’être puni dans sa chambre surtout.

Son téléphone sonna sur un numéro inconnu. Il décrocha, inspirant pour lâcher une diatribe bien sentie :

« C’est pour une visite de mon studio de nuit ? Pas de problème, venez. Vous excuserez mon peignoir et mon string léopard, je me suis mis à l’aise.

— Gwen ? fit une voix étouffée. »

Bordel, la voix était familière. Qui avait-il bien pu choquer ?

« C’est qui ?

— Pardon, c’est Clément… J’ai un souci. Je t’ai laissé les clefs de l’entrepôt et je ne peux pas rentrer le camion…

— Ah merde, je te les ai pas rendues ? Attends deux minutes. »

Il bloqua son téléphone contre son épaule pour fouiller dans sa veste, se marrant à l’idée de son gentil collègue écoutant ses bêtises, et y retrouva les clefs.

« Ouais, je confirme, je les ai. »

Il y eut un silence.

« Je vais faire demi-tour et passer les prendre, fit Clément d’une voix faible. »

— Non, c’est bon, coupa Gwen, je viens te les poser. C’est ma faute après tout. »

Il raccrocha puis fixa Orlando d’un air exaspéré.

« Voilà, t’es content comme ça ? »

Il gara la grosse familiale de Muriel devant l’entrepôt et sortit. Il vit Clément descendre avec sa lenteur habituelle du camion.

« Merde, Orlando, tu fais chier, pensa-t-il. Oui, je vais être gentil, ça va. »

Tout de suite, en s’approchant, il fronça les sourcils en découvrant le visage de son collègue sous l’éclairage automatique qui s’était allumé. Sa joue était gonflée et marquée, et la blessure qui courait du menton à l’oreille fit écho à sa propre cicatrice. Son premier mouvement fut de se précipiter vers lui et de s’exclamer :

« Mais putain, qui t’as fait ça ?

— Personne ! Je suis tombé… »

Clément recula par réflexe et sentit à quel point son excuse était minable. Tout son corps devait hurler de ce qu’il s’était passé mais il n’arrivait pas vraiment à l’empêcher. Gwen continuait de lui tourner autour.

« Tu t’es esquinté le poignet aussi ? interrogea le plus jeune en voyant que son collègue gardait son bras calé contre son torse.

— C’est rien, je me suis mal réceptionné.

— Montre ! »

Gwen lui prit la main sans attendre la réponse et Clément ne put contenir un sifflement de douleur. Il se retint d’arracher son poignet à son jeune collègue. Les yeux noirs s’étrécirent et le fixèrent. Clément décida de les ignorer, le chaos à l’intérieur de lui était ignoble et il ne souhaitait à aucun prix le partager, c’était le sien. Il reprit sa main avec lenteur, essayant de ne plus rien manifester.

« Mon cul que c’est rien ! cracha Gwen. T’arrives à le bouger ?

— Oui, j’ai réussi à conduire, ce n’est pas grave. »

Clément fit une rotation du poignet avec une grimace, se retenant de lâcher une exclamation.

« C’est où les urgences les plus proches ?

— Arrête, Gwen, je ne vais pas aller aux urgences parce que j’ai pris un coup. »

— Donc, t’as bien pris un coup ? insista Gwen. »

Clément se raidit, les épaules dures et tendues, il ressentit à nouveau la peur, la douleur. Il aurait dû laisser aller le camion dans ce tournant, dégringoler dans le noir. Ce qui l’avait retenu à ce moment-là, ce n’était pas l’envie de vivre, c’était juste le fait, trivial, que ça n’aurait pas été sympa de sa part d’abîmer le camion d’Yves pour se foutre en l’air.

« Oui…, ça a tapé… en tombant, mentit-il.

— Mouais. Et un médecin de garde ? Un truc genre SOS médecins ?

— Sur V…, il y a un cabinet, mais ce n’est pas la peine. Gwen. Donne-moi juste les clés que je puisse rentrer le camion et aller me coucher…

— C’est bon, je le fais. Va te caler au chaud dans ma voiture. Je t’emmène chez le doc après. »

Voyant que son jeune collègue refusait de l’écouter, Clément se laissa guider jusqu’à la voiture encore tiède, il sursauta quand Gwen posa la main sur son épaule pour accompagner son mouvement. Et il tressaillit encore quand il claqua la portière. Clément ne se sentait plus que comme une immense boule d’angoisse et tenta de se calmer à nouveau. Gwen ouvrit la porte conducteur, ralluma le moteur et monta le chauffage.

« Ce n’est pas la peine…, dit Clément, sans vraiment insister. »

Mais Gwen se contenta de refermer la porte. Clément regarda son collègue ouvrir le garage, grimper dans le camion et le rentrer. Il avait monstrueusement froid et son poignet lui faisait de plus en plus mal.

Le temps que Gwen revienne, il se rendit compte qu’il grelottait, malgré le chauffage à fond.

« Clément ?

— Merci pour l’aide, fit-il en ouvrant la portière, sentant la douleur irradier son bras juste à ce geste.

— Reste-là ! ordonna Gwen. Clément, t’es vraiment pas bien, là, ça se voit. »

Le châtain secoua la tête, s’empêchant de claquer des dents.

« N’importe quoi, je vais très bien. J’ai juste fait une chute dans l’escalier en déménageant mes meubles.

— Et ils sont où tes meubles d’ailleurs ? Le camion est vide.

— Je… Je les ai déposés ailleurs. »

Gwen se pencha et referma la portière passager entrouverte. Il ne put rater le mouvement de recul de Clément quand il fut proche de lui. Bordel, il reconnaissait tout ça !

« Tu me guides vers ton doc, maintenant. »

Cédant, Clément lui indiquant la direction. Durant le trajet, il réussit à faire diminuer son angoisse, à se rappeler qu’il y avait un endroit, quelque part dans sa tête où plus rien n’avait d’importance.

Ils attendirent dans la salle d’attente. Comme c’était encore le début de soirée, il n’y avait pas de fêtards éméchés. Une femme avec son bébé dans la poussette les rejoignit peu après leur arrivée. L’enfant pleurait continuellement. Elle le prit dans ses bras sans le regarder vraiment, elle ne réussit à l’apaiser que quelques minutes avant que les pleurs ne reviennent. Clément l’observa à la dérobée, trouvant un dérivatif à la regarder. Il la devina fatiguée et à bout de nerfs, ressentant une inquiétude qu’il ne connaîtrait jamais et qu’à cet instant, juste cet instant, il ne souhaita plus connaître. Qu’est-ce que ça faisait de s’inquiéter autant pour un petit être ? Est-ce que c’était forcément quelque chose qui dérivait de l’instinct maternel ou aurait-il pu ressentir ça, lui aussi, si sa vie avait été différente ?

« C’est à qui ? demanda la jeune médecin en passant la tête par l’encadrement de porte.

— A la dame, répondit Clément. »

Gwen ne le contredit pas. La mère se leva en les remerciant plusieurs fois. Gwen l’aida en ramassant le sac à langer pour lui tendre.

« Désolé, murmura Clément.

— J’ai rien dit. »

Ils attendirent une bonne vingtaine de minutes dans le silence le plus complet.

Gwen s’assit de travers et observa la joue de Clément. Le sang avait perlé encore le long de la plaie. Il attrapa un mouchoir en papier dans la boite posée au milieu des revues. Il s’approcha et prit le menton du châtain pour l’orienter vers la lumière. Clément sursauta brièvement avant de se laisser faire sans rien dire.

De ses mains, Gwen fit tourner doucement le visage, posant légèrement ses doigts sur la peau, évitant d’appuyer trop fortement sur la partie atteinte et essuya le sang avec précaution.

Il se rendit compte à ce moment-là que Clément avait de très beaux yeux, d’une couleur de galet poli par les vagues. Il n’avait que peu de rides au coin des paupières, ces rides qui apparaissaient pourtant avec l’âge, sous les rires trop nombreux. Mais Clément n’était pas drôle, ce devait être pour ça qu’elles n’étaient pas présentes.

Mal à l’aise, presque surpris que Gwen le touche avec une telle douceur, le plus âgé évita le regard mais laissa Gwen continuer à l’observer.

« J’suis pas médecin mais j’crois pas qu'il y ait besoin de points, finit par dire le plus jeune. Par contre, t’as commencé à bien marquer et à sacrément gonfler quand même… »

La docteure revint à ce moment-là et Clément se leva pour le suivre, retirant son visage des mains de Gwen.

« Ça va aller ? demanda Gwen. »

Clément hocha la tête. Pour patienter, le plus jeune attrapa un magazine et le feuilleta sans vraiment le regarder. Ça lui avait manqué les salles d’attentes des médecins ou des urgences, tiens ! Il effleura des doigts sa cicatrice, songeant qu’un peu plus, ça aurait pu être son œil.

Il savait bien sûr que ça n’avait rien à voir, que Clément n’était pas homo, et que ce n’était pas pour ça qu’il avait été agressé, s’il l’avait bien été vu qu’il n’avait pas réussi à en tirer quoi que ce soit. Pas évident pour un homme de reconnaître qu’il n’avait pas réussi à se défendre d’une agression.

Ça le renvoyait à plusieurs évènements de ces dernières années, que ça lui soit arrivé à lui ou à ses amis. Depuis quelques temps, il lui semblait que tous les cons étaient de sortie. Il ne comptait plus le nombre de ses amis qui s’étaient fait insultés ou pire, agressés juste parce qu’ils étaient parfois trop près l’un de l’autre en public.

Jelani était assistant social chez les flics et membre d’une association LGBT, il lui racontait que les chiffres étaient en augmentation. Mais qu’il fallait aussi les croiser avec le fait que les victimes rapportaient plus facilement les faits même s’ils n’étaient pas encore bien accueillis encore chez les forces de l’ordre.

Nerveusement, il frotta sa cicatrice. C’était un coup gratuit, presque sorti de nulle part, qui l’avait marqué ainsi six ans auparavant. Il se rappelait avoir entendu un « hé, les pédés » avant qu’une bouteille n’éclate à ses pieds et qu’un éclat le blesse au visage. Juste ça, une bouteille, lancée par un connard de sa voiture.

Il n’avait pas eu le temps de lever le bras, de se protéger. Il s’était retrouvé en sang, la joue ouverte. Aucun de ses amis n’avait eu le réflexe de relever la plaque et la plainte contre X avait été classée, faute d’indice, de témoignage.

Jamais il n’avait baissé la tête, jamais il n’avait reculé, les insultes, les coups, il en avait pris et il en avait donné en retour. Mais cette agression-là lui laissait un goût amer. Ils ne sortaient même pas d’une boite ou d’un bar gay, ne se tenaient pas la main ou quoi que ce soit d’autre. Ils étaient justes des potes discutant le long d’une rue le soir. Sa colère se manifesta encore au souvenir et sa main vint se poser sur sa clavicule, devinant le dessin sous ses doigts, il se calma presque immédiatement.

Clément ressortit au bout d’un long moment avec un bandage serré autour du poignet, des strips sur la joue et des ordonnances dans les mains. La femme médecin le suivait et elle l’accompagna jusqu’à la secrétaire médicale de l’accueil avant de se tourner vers Gwen et de lui faire signe de venir.

« On peut écarter les risques de traumatisme crânien, lui dit-elle. Donc, pas de surveillance particulière à avoir pour les prochains jours. C’est une entorse légère au poignet. Et la plaie sur le bas du visage devrait cicatriser correctement avec la crème prescrite. »

Gwen ne comprit pas tout de suite pourquoi la médecin lui racontait tout ça. Jusqu’à ce qu’elle rajoute :

« Votre conjoint ne veut pas porter plainte, j’ai essayé de…

— Ce n’est pas mon conjoint, expliqua Gwen, comprenant tout à coup que leurs attitudes, enfin, surtout la sienne, dans la salle d’attente avaient été mal interprétées.

— Excusez-moi, j’ai pensé que… Bref, essayez de convaincre votre ami de porter plainte, pas ce soir, mais demain, plus tard quand il sera moins choqué. J’ai constitué un dossier au cas où…

— Il est pas tombé, hein ?

— C’est ce qu’il vous a dit ? demanda la praticienne. »

Gwen hocha la tête, comprenant à la tête de la jeune médecin que ce n’était pas du tout une chute qui avait mis son collègue dans cet état.

« Prenez soin de lui, recommanda-t-elle. »

Bonjour, voici le 2ème chapitre du jour histoire de faire retomber un peu la tension. On y voit un Gwen qui peut être très attentif et dont le passé n'est pas aussi simple qu'on le pensait jusque là.
Merci à vous.

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