Chapitre huit

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À mesure qu’il approchait de la ville, Clément se rendit compte de son idiotie. Même s’il était tôt et que Thierry ne serait certainement pas rentré du boulot, comment allait-il déménager ses quelques meubles sans aide ? Il voulait au moins récupérer le secrétaire. C’était un objet avec une valeur sentimentale. Étienne avait même été déçu de voir que Clément l’avait emporté et ce dernier s’était senti mal d’avoir cédé, encore, à la demande de Thierry. Il s’était excusé et son cadet lui avait rétorqué qu’il n’aurait pas su où le mettre chez lui de toute façon.

Il devrait arriver à le déplacer jusqu’à l’ascenseur, il était large mais pas si lourd.

Il pourrait aussi porter le lit, une fois démonté. Il jeta un œil à l’horloge du tableau de bord. Sauf qu’il aurait à peine le temps pour ça. Il serra les dents. Il se fichait du lit en vrai, peu importait le nombre d’heures de travail qu’il avait passé à le restaurer, l’objet, au final, le dégoutait. Il voulait juste ne plus rien laisser de lui à Thierry, comme si rien n’avait existé, et ce lit en faisait partie.

Il essaya de se concentrer pour savoir ce qu’il était important de récupérer. À leur dernière séparation, Thierry ne l’avait pas laissé faire sans causer de souci. Il s’était retrouvé idiot, à ne pas avoir accès à certains documents, essentiels pourtant, pour louer un appartement ou faire la moindre démarche administrative, coincé dans cette chambre d’hôtel.

Il avait cru qu’ils pourraient se comporter comme des gens civilisés et s’était trompé. Karima et Francky n’avaient pas mis longtemps à comprendre qu’il avait un problème et Clément avait avoué ses soucis de logement sans entrer dans le détail.

Franck et Karima lui avaient proposé de l’aide, pour trouver un appartement, pour déménager ses affaires et il avait refusé, ne pouvant pas dévoiler sa vie commune avec un homme. Au moins, cette fois, il n’avait pas besoin de trouver un appartement. Mais il voulait ses affaires.

À l’époque déjà, il n’avait pas grand-chose à lui. Thierry s’était amusé à abîmer certains de ses souvenirs, comme le petit casse-tête en métal qu’il avait depuis l’adolescence et auquel il manquait désormais des pièces. Comme chez Clément. À chaque mot déplacé, chaque geste violent, il perdait un peu de lui-même jusqu’à n’être plus rien…

Il souffla et tenta de prioriser les objets : ses documents, son album photo et ses quelques souvenirs personnels encore cachés dans le secrétaire et son bien le plus précieux à ses yeux.

La chance décida de ne pas jouer dans son équipe, il lui fut impossible de garer le camion dans sa rue. Il tourna une bonne demi-heure attendant qu’une place se libère, l’angoisse le gagnant.

Quand il tourna la clé dans la serrure, sa bonne fortune, si tant est qu’elle ait été présente un jour, le déserta complètement.

« J’aurais dû m’en douter que tu essayerais de passer en douce, commença Thierry. Tellement courageux, ça, Clément, tellement adulte.

— Tu ne travailles pas ? couina Clément, la peur serrant sa gorge.

— Si, je télétravaille. Depuis une semaine. » Il dit cela avec un sourire, comme pour souligner qu’il savait comment Clément fonctionnait.

Thierry le tira en avant et referma la porte derrière lui. Il bloqua la tête de Clément de son bras et l’embrassa sans demander.

Clément ferma les yeux, ne rendit pas le baiser mais ne s’y opposa pas non plus. Ça n’aurait fait qu’agacer Thierry et il modifiait depuis des années son comportement pour s’adapter aux réactions de son conjoint, pour prévenir les sautes d’humeur, les mots acerbes, sans toujours y arriver. Il n’avait pas compris, au bout de dix ans, ce qui déclenchait une crise.

« Fais pas ça, Clément, murmura Thierry. Pas encore. Tu peux pas encore me quitter. Je suis désolé, ça n’arrivera plus, je te promets. C’est toi que j’aime. Je m’en fous de ce type.

— Lâche-moi, s’il te plaît… Je… J’ai besoin de temps… »

Clément se sentit mal, ne sachant comment se sortir de là, il n’avait jamais su.

« T’as besoin de moi, surtout ! Et moi aussi, putain ! »

Thierry l’embrassa encore puis prit sa main pour l’attirer sur son entrejambe. Clément sentit le sexe devenir dur sous ses doigts.

« Regarde dans quel état tu me mets, murmura Thierry. T’es le seul mec qui me fait ça, le seul. »

Tout avait pourtant l’air de bien fonctionner de ce côté-là avec le fameux Steve, faillit rétorquer Clément.

Thierry lui fit faire un mouvement de va-et-vient sur le tissu. Clément retira sa main, ayant juste envie de se dissiper comme une brume, de cesser d’être d’un coup, dégouté à l’idée d’une réconciliation sur l’oreiller comme Thierry en avait l’intention.

« Arrête, Thierry, s’il te plait. Je veux juste un peu de temps pour…

— Du temps pour quoi ? Arrête ton cinéma. Tu vas revenir chez moi, c’est tout. C’est à cause de toi si j’en suis là. »

Il y eut un éclair de lucidité, de courage peut-être, dans le cerveau de Clément. Deux fils entrèrent en contact pour court-circuiter son attitude soumise. Il repoussa Thierry.

« Ça suffit. Je veux récupérer mes affaires.

— C’est stupide, Clément. Tu ne peux pas juste partir, il faut qu’on discute, que tu te calmes.

— Je suis calme. »

Thierry lui prit le poignet et le ramena vers lui sans ménagement.

« Assieds-toi !

— Je veux juste mes affaires, se défendit Clément, essayant de rester calme mais sa voix s’élevait malgré lui.

— Tu t’entends ? fit Thierry. Tu n’es pas dans ton état normal, mon pauvre. »

Thierry le poussa sur le canapé. Clément y tomba puis se releva automatiquement. Son dos se rappela à son bon souvenir.

« Je veux juste mes affaires, répéta-t-il, baissant la tête. »

La main de Thierry s’aventura sur ses cheveux, lui caressant la tête comme à un enfant faisant un caprice.

« Et moi, je veux discuter. Tu ne peux pas me quitter à cause de… de ce gars ! T’es aussi responsable que moi dans l’histoire, Clément ! »

L’accusé ne releva pas la tête, ne répondit pas. Aussi Thierry continua, enfonçant le clou.

« Tu ne fais aucun effort, rien, nada, que dalle, Clément. Je bosse comme un dingue pour qu’on vive bien et quand je rentre, tu prétextes ta fatigue, ton dos, que sais-je, pour me repousser la plupart du temps. Alors, oui, je suis allé voir ailleurs. Mais pose-toi la question : À qui la faute ? »

Clément serra les dents à nouveau. Il s’était déjà forcé à faire l’amour, avait cédé nombre de fois à la pression pour éviter de subir des remontrances sur son manque d’envie. Mais même quand il le faisait, ça ne suffisait pas. Il n’arrivait jamais à satisfaire Thierry malgré tous ses efforts. Et ça dérapait souvent dernièrement.

Il y avait les excuses, après. Thierry était capable de se montrer charmant, aimant l’espace d’un instant comme il savait tant le faire. Il s’excusait, promettait de ne pas recommencer… Clément l’avait aimé, au moins autant qu’il l’avait détesté. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien d’autre que l’angoisse et la peur.

« Je reviendrais une autre fois, murmura Clément en se décalant pour passer. »

Thierry le retint par le bras.

« Tu ne peux pas esquiver la discussion comme ça ? C’est tout ce que je mérite, après dix ans ? Dix ans, putain ! Je t’ai consacré dix années de ma vie !

— S’il te plait, Thierry…

— Il ne me plaît pas ! »

Clément sut alors qu’ils avaient atteint le point de rupture, que quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, ça ne ferait qu’empirer les choses. Et elles empirèrent en effet quand il décida de contourner sans un mot son ex pour gagner sa liberté. Thierry l’arrêta en se mettant sur le passage.

« Et tu veux récupérer quoi, ici ? J’ai peut-être mon mot à dire, non ? Sur ce que tu vas prendre ! J’ai bossé pour acheter tout ça ! »

Thierry commença par attraper un bouquin qui traînait sur la table basse.

« Tu veux quoi ? Les livres ? Tu lis même pas ! Les CD ? T’as autant de culture qu’un phasme, mon pauvre ! Quoi ? Tu veux quoi exactement ?

— Je veux mes meubles, commença Clément, sachant qu’il n’aurait pas dû répondre, qu’il aurait juste dû attendre que l’orage passe.

— Tes meubles ? Tu parles de quoi ? Depuis quand t’as acheté quoi que ce soit ici ?

— Le… Le lit… »

Thierry se mit à rire.

« Tu veux garder un souvenir ? De quoi ? De ton incapacité à me satisfaire ? Tu veux te rappeler à quel point tu ne trouveras jamais personne ? Même dans un lit, t’es décevant, Clément. Même pour ça, t’es pas à la hauteur. Et ça demande pourtant pas des compétences ultra pointues de mettre son cul en l’air. »

Clément releva la tête, furieux. Il le poussa, se dégagea. Il vit l’éclat dans l’œil de Thierry quand il se rebella.

« Alors pourquoi tu veux tant que je reste si je suis aussi nul ? le défia Clément. Si tu ne trouves pas ton compte à me baiser, pourquoi avoir besoin de me forcer la main à chaque fois ? Faut choisir à la fin ! »

Le regard de Thierry s’emplit d’une rage que plus aucun mot ne contiendrait. Clément sut que lui aussi venait de choisir. Ça allait se finir.

Mais mal. Très mal.

Il y avait des claques dont il se souvenait plus que d’autres. Celle, à quinze ans, de son père quand il l’avait traité de vieux con, sous des élans de révolte adolescente, et qui était parfaitement méritée. Celle de Thierry, pour leur septième anniversaire de couple, parce que c’était censé être une bonne soirée et qu’il n’avait pas compris pourquoi il avait reçu une claque juste parce qu’il n’avait pas fermé un tiroir. Il y avait eu l’excuse de l’abus d’alcool mais c’était exactement ça : une excuse. Cette fois-là s’était ancrée dans son être comme une possibilité à chaque erreur, même la plus petite, que ça se passe ainsi, sans savoir pourquoi. Il avait beau tout faire, il y aurait toujours une chose, n’importe laquelle qu’il ne contrôlerait pas. C’était de là qu’était partie l’angoisse, presque la peur, de ne jamais savoir quoi faire pour satisfaire son compagnon. Et ça empirait quand Thierry buvait un peu trop ou élevait simplement la voix. Ou quand Clément s’opposait volontairement.

Il y avait aussi cette autre fois dont il ne voulait pas se rappeler, où les coups avaient plu sur lui. Il y avait un mot pour ce qu’il avait vécu mais il ne voulait pas le dire, même dans sa tête. Parce qu’il savait qu’il atteindrait le tréfond de l’humiliation, de la dégradation avec ce mot-là.

Cette fois-ci, la claque se conjugua à une forte douleur dans son poignet quand Thierry le retint alors qu’il tentait de reculer puis sa main le frappa si fort à oreille que tout devint assourdi l’espace de quelques secondes. Il devina ce qui allait arriver avec une telle clarté que ça lui fit mal. Les bras de Thierry, les excuses mêlées de reproches, les « tu vois ce qui arrive quand tu te comportes comme ça, tu sais ce dont je suis capable, pourquoi tu me pousses à bout ? », les baisers pour se faire pardonner qui lui donneraient juste envie de disparaître. Mais il devait être allé bien trop loin cette fois-ci, parce qu’une deuxième claque s’abattit sur sa joue cette fois, plus douloureusement encore, la main de Thierry fermée en un poing dur.

Clément tendit le bras en un geste désespéré, voulant juste ne pas subir un autre coup et le repoussa. Il réussit à faire demi-tour et à s’enfuir, courant comme un dératé dans le couloir puis dans la cage d’escalier.

Il sauta dans le camion et démarra. Il dut s’arrêter quelques rues plus loin, tremblant de tout son corps, espérant que Thierry n’avait pas essayé de le suivre. Il n’arriva pas vraiment à se calmer. Il porta la main à sa joue douloureuse et se rendit compte qu’il saignait. Il s’observa dans le rétroviseur et découvrit l’entaille courant le long de son menton, de son lobe d’oreille presqu’à la commissure de ses lèvres et songea à la bague que portait Thierry. Il ouvrit sa bouche, pleine d’un goût métallique, ses dents avaient entaillé sa lèvre sous le choc. Fouillant dans la boite à gants, il en tira un paquet de mouchoirs, ignorant son poignet qui commençait à le lancer. Une fois nettoyée, il constata que sa plaie à la joue n’était pas jolie.

Il croisa le reflet de ses yeux gris effarés, la peur qui les hantaient, la honte surtout. Il tenta de tout noyer en lui mais n’y arriva pas. Il démarra. À plusieurs reprises, sur le trajet, il se demanda ce que ça ferait s’il faisait un écart, un tout petit pour se jeter dans le ravin en contrebas, si les arbres arrêteraient la camionnette assez vite, si ça suffirait pour que tout cesse.

Juste ça, juste tourner le volant et laisser faire.

La nuit était déjà tombée quand il arriva à l’entrepôt. Il constata qu’il n’avait pas les clés pour rentrer la camionnette. Yves s’était déjà fait piqué du matos ou des véhicules, alors il n’aimait pas les laisser dormir dehors. Il avait fait quoi de ses clés ? Il les avait données à Gwen, c’est lui qui avait fermé.

Il soupira, il n’avait pas pensé à les récupérer. Toute la journée, il n’avait pas été fichu de réfléchir, de penser correctement. Toute sa vie, il avait été incapable de le faire… Thierry avait raison dans un sens, il était bon à rien. Il se courba sur le volant et grimaça, se retenant d’hurler.

Non, pas taper, le chapitre suivant est publié dans la foulée, je ne suis pas fan des cliffhanger et même moi qui sait ce qui arrive par la suite, ça me fait mal de laisser Clém ainsi.

C'est un chapitre qui a été particulièrement dur à écrire, j'espère avoir rendu correctement l'engrenage, la toxicité de la relation...

Merci

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