Chapitre un

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Clément était fatigué de sa journée, de sa semaine passée sur le chantier. Son dos tirait et il souffrait le martyre, ce soir-là plus que les autres jours. Il pensa encore, fugitivement, comme il le faisait souvent depuis quelque temps, qu’il ne tiendrait pas comme ça jusqu’à soixante ans.

« Tu sais que c’est pas le boulot, le problème, se dit-il. »

Il le savait, mais préférait l’ignorer. Quand il avait basculé après la quarantaine, des tas de petits maux physiques s’étaient invités et étaient restés, tout indésirable qu’ils soient.

Ça avait commencé par le dos, un accident de travail quelques années auparavant dont il n'avait jamais vraiment guéri.

À cela s'était rajouté son estomac qui en faisait qu'à sa tête, qui se serrait souvent, et le faisait souffrir, et finalement, ses nuits avaient été impactées.

Quand il tentait de s’endormir, son cœur s’accélérait pour l’en empêcher, parfois, il sentait une terreur lui tomber dessus, et tétanisé, il restait bloqué dans le noir à juste attendre que ça passe, immobile, n’osant pas se relever pour ne pas réveiller Thierry.

Il arrivait à gérer quand il pouvait encore faire autre chose, mais dans le silence juste entrecoupé par la sensation de sentir son cœur sortir de sa poitrine, inquiet de déranger son compagnon, c’était juste horrible.

Il faisait quelques exercices de relaxation, conseillés par son médecin. Il lui avait prescrit des somnifères très légers, à ce stade, Clément aurait tout aussi bien pu croire au marchand de sable ou s’acheter un violon.

Son médecin lui avait aussi imprimé une longue liste de tout ce qu’il fallait faire pour favoriser le sommeil et éviter ces angoisses.

Clément avait ri au conseil numéro sept : Couchez-vous sur des pensées positives. Dommage, il n’avait pas ça en rayon.

Est-ce parce qu’il était moins disponible que Thierry avait fini par aller voir ailleurs ou l’aurait-il fait de toute façon ? Il ne savait pas et il s’en foutait complètement désormais. À cette heure, il était juste heureux de rentrer ce soir dans la maison de son enfance et de se laisser tomber sur le vieux canapé en cuir sombre, abîmé par des années d'utilisation.

Il avait fini tard et n'avait pas voulu faire la route, se prendre les bouchons endémiques du vendredi soir. Tout ça pour entendre les reproches de Thierry parce qu’il avait laissé son travail prendre trop d’importance, qu’il en venait à négliger son compagnon et qu’il ne méritait pas le mal que Thierry se donnait pour lui.

C’était un point d’achoppement régulier, le fait que Clément travaille, se déplace, s’absente parfois plusieurs jours pour de gros chantiers.

Clément avait menti, disant que les routes étaient extrêmement verglacées, qu’il avait glissé et pris peur. Thierry s’était moqué, évidemment, de son manque de courage, d’une blague bien sexiste. Mais il avait néanmoins entendu que Clément préférait dormir au plus près et ne pas conduire.

Ce n’était pas la première fois que Clément faisait des petits arrangements avec la réalité pour éviter d’en prendre plein la figure. Toutefois, au téléphone, il avait eu droit au laïus sur son « boulot de merde », Thierry refusant de comprendre que son métier lui plaisait malgré tout. Au moins, il avait gagné le reste de sa soirée tranquille.

Clément se sentait juste incapable ce soir de faire semblant. Semblant d'avoir envie de sortir ou même d’apprécier de regarder un film. Et semblant d’aimer faire l'amour... alors que son dos lui faisait monstrueusement mal.

Il aimait le sexe. Enfin, en théorie du moins, il avait toujours cru aimer ça. Mais il n’arrivait plus à l’aimer avec son compagnon. Surtout que Thierry ne se satisfaisait pas d’une fellation ou d’une masturbation mutuelle et exigeait souvent de le prendre. Son désir avait du mal à s’animer dans ces moments, il lui était même difficile de maintenir une érection, ce qui attisait encore les reproches.

À quel moment avait-il cessé aimer faire l'amour avec Thierry ? À quel moment c'était devenu quelque chose qu’il redoutait ?

Il avait hésité à mentir, par peur surtout, et puis, la colère avait pris le dessus. Parce qu’il savait désormais que Thierry avait trouvé quelqu’un d’autre, un homme peut-être plus docile encore, qui cédait sans doute avec empressement à ses désirs. Quelqu’un qui n’avait pas le dos en miettes et qui ne repousserait pas ses avances.

Clément n’avait pas osé le confronter, lui demander d’avouer. C’était peut-être la dernière humiliation qu’il pouvait supporter. Et pourtant, ce n’était même pas la pire.

Il n’avait pas compris sur le moment ce qu’il avait ressenti. Et puis après quelques jours d’hébétude, la vérité s’était faite jour en lui. Il était soulagé. Terrifié mais soulagé.

Soulagé car il avait enfin eu ce déclic qu’il attendait depuis tant de temps. Terrifié car il ne savait qu’en faire.

Rien que l’idée de liberté, de solitude était effrayante. Et pourtant, il n’avait jamais été plus seul que ces dernières années. Comme il l’était en ce moment dans la maison de ses parents disparus. Ressentant encore plus leur perte en étant ici. Il ne savait que faire alors il attendait juste que le temps passe, la télé diffusant un film qu’il ne suivait que d’un œil.

Son téléphone sonna et il lut le message de son patron.

Yves : Oublié de te dire que je te mets avec le nouveau lundi sur la maison des Rocca. Il connait pas tout mais il est volontaire, tu verras.

Clément : Ok, pas de problème.

Yves : C’est mon neveu donc t’as mon accord pour les coups de pied au cul ! Bon week-end.

Clément : Je note. Bon week-end.

Yves était son patron, depuis qu’il était sorti de son CAP, il y a plus de vingt ans. Il avait d’abord travaillé comme stagiaire puis comme ouvrier et là, maintenant, il lui arrivait souvent d’être responsable sur les interventions. Lundi matin, ils devaient souffler de la ouate de cellulose pour faire l’isolation d’une maison individuelle, rien de bien compliqué et il verrait comment le nouveau se débrouillait pour le seconder.

Il aurait préféré avoir Karima ou Francky avec lui, ça lui aurait permis d’alterner celui qui aurait été sous les combles. Il doutait que ce soit possible tout de suite avec le neveu nouveau.

Yves était un de ces patrons à l’ancienne qui aimait donner leur chance aux gens, et ce, même s’ils n’avaient pas toutes les compétences de prime abord.

Ça avait marché pour la plupart des gars – et des femmes, lui aurait fait remarquer Karima – de la boîte. D’autres en avaient joué et n’étaient pas restés longtemps. Ce n’était pas un travail qu’on pouvait se permettre de faire par-dessus la jambe, les accidents étaient vite arrivés sur un chantier.

Clément, alors qu’il se pensait relativement prudent, avait glissé d’une poutre et était tombé, un étage plus bas, le souffle coupé par le choc, croyant qu’il ne se relèverait plus jamais.

Quand les secours étaient arrivés, il venait tout juste de réussir à se redresser. Après des radios et surtout des tonnes d’antidouleurs, l’hématome au bas de son dos s’était résorbé et il n’était pas censé avoir de séquelles.

Et pourtant, il n’arrivait plus à se mouvoir avec la même agilité, la peur tomber à nouveau, d’avoir mal et cette sensation de se sentir irrémédiablement fini. Comme dans la vie, il sentait que c’était trop tard désormais, qu’il ne pouvait plus rien changer. Il avait raté sa vie, il était bien trop vieux pour espérer quoi que ce soit de mieux.

Il savait pourtant que désormais, on n’est plus vieux à quarante-cinq ans. Ce n’était plus comme les générations de ses grands-parents, déjà esquintés par le travail à quarante ans et qui pourtant, sans dire mot, continuaient, pas fierté, par obstination. Ces gens qui avaient lutté aussi pour une vie meilleure, une vie que les hommes comme Clément voyaient disparaître petit à petit.

Non, il ne tiendrait pas. Malgré ce déclic devant l’échec de son couple, malgré la tromperie, il devinait que rien ne changerait, que c’était perdu d’avance. Il ne gagnerait au mieux qu’un peu de répit.

Il se sentait vide, comme si son âme s’était échappée de son être et qu’il n’était plus que la mue du serpent, inutile. À quel moment avait-il laissé partir ses rêves ? En avait-il eu ?

Avait-il seulement été quelqu’un un jour ? Son esprit dériva vers la télé et il se laissa abrutir par le film sans grand intérêt, juste pour ne pas penser.

Clément dormit quelques heures, imaginant tout ce qui pouvait se passer, ou plutôt, tout ce qui pouvait mal se passer. Et il ne manquait pas d’imagination dans ce domaine.

Mais étrangement, il restait toujours en deçà de la réalité.

Il était épuisé. Il avait arrêté de regarder l’heure après trois heures du matin. Ça ne servait à rien de s’intimer à dormir, il n’y arrivait pas de sa propre volonté, il devait attendre patiemment que la fatigue lui tombe dessus.

Il n’était pas encore six heures, le jour n’était pas levé et il frissonnait. La maison était gelée, Clément n’avait pas voulu lancer le chauffage, la cuve de fioul était quasiment vide, et il s’était contenté d’utiliser la cheminée. La chaleur s’était diffusée une partie de la nuit avant que le feu ne s’éteigne. Pendant un moment, les braises encore rougeoyantes l’avaient rassuré puis les ténèbres l’avaient attrapé.

Étrange, il n’avait que rarement eu peur du noir étant enfant. Et là, les angoisses semblaient attendre l’obscurité pour surgir.

Sur le canapé, avec une énorme couette, il avait alterné entre angoisse glacée et impression d’étouffer. Il pensait que sa nuit pouvait se définir comme une belle nuit de merde, comme il en avait l’habitude.

Au moins, il dégotta du café au fond du placard de la cuisine et ça le réchauffa imperceptiblement. Son dos le tirait encore plus que la veille.

Il bougea tout doucement, sollicitant ses lombaires petit à petit comme lui avait indiqué son kiné mais s’arrêtant bien trop tôt pour que ce soit réellement efficace.

Il devait rentrer, rejoindre la ville avant que les bouchons ne soient trop importants, même si le samedi, ça ne roulait pas si mal que ça. Il récupéra ses affaires en quelques instants et ferma la porte d’entrée.

Le panneau « À vendre » accroché devant la maison lui flanqua un coup de poignard.

Même si elle était moche, un peu biscornue, et pensée par un architecte bourré, il l’aimait cette maison, ne s’imaginant pas qu’elle puisse devenir celle d’autres personnes.

En même temps, personne n’était vraiment intéressé pour l’acheter à moins de la vendre bien en dessous du prix marché. Il y avait quelques gros œuvres et des travaux de rafraîchissement à faire et les rares visites, menées par un jeune agent immobilier hyperactif, n’avaient pas eu de suite.

Son frère et lui avaient eu du mal à franchir le pas, à mettre la maison de leur enfance en vente. Thierry y avait poussé à sa manière, disant que Clément pouvait tout à faire les travaux lui-même sur son temps libre – lequel exactement ? Clément cherchait encore – et apporter une bonne plus-value à la vente. Tout ce qui avait trait à l’argent était du domaine de Thierry. Mais Clément ne s’était jamais résolu à le faire, laissant la maison dans son jus, désirant peut-être inconsciemment ce lieu de repli. Le trajet lui prit moins de trois-quarts d’heure, la circulation étant peu dense.

Il rentra dans l’appartement sur la pointe des pieds. Thierry n’était pas un lève-tôt et serait de mauvaise humeur si Clément le réveillait.

Pourtant, il lui sembla entendre du bruit. Un bruit régulier venant de la chambre. Il attendit quelques secondes, puis identifia bien deux voix, en train de gémir de concert.

Ah non, en fait, il n’avait pas encore coché toutes les humiliations. Celle de trouver son conjoint en train de coucher avec un autre manquait à son palmarès.

Il n’y croyait pas, pas ici, pas chez lui. Pas dans ses propres draps et dans le magnifique lit en chêne qu’il avait chiné et retapé lui-même. Il devait le voir pour le croire, oui, il aimait accentuer un peu plus la torture.

Clément poussa la porte, les deux hommes sur le lit ne l’entendirent pas et continuèrent leur œuvre. Thierry s’en donnait à cœur joie, un sourire énorme sur le visage, il pénétrait un homme à genoux devant lui.

L’homme en rajoutait beaucoup trop dans les gémissements selon l’avis de Clément, ça pouvait même frôler le film porno à ce stade. Tiens, il se sentait approcher de la déconnexion au monde dont il était coutumier quand tout partait en vrille.

Le type ne devait même pas avoir trente ans ! Et évidemment, une peau beaucoup plus lisse et un corps plus souple que celui de Clément. Surtout souple vu la façon dont son dos se creusait pour accueillir le sexe de Thierry si profondément. Clément était à deux doigts d’applaudir pour saluer l’exploit sportif.

Déconnexion totale.

Bonsoir, merci d'avoir lu le premier chapitre de cette histoire. J'espère que vous avez aimé cette rencontre avec Clément.

N'hésitez pas aussi à me donner vos impressions.

Merci et à bientôt.

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