Chapitre 3

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Malheureusement, comme sa famille s'y attendait, l'invocateur vint.

La première semaine, Huwan avait vécu dans l'angoisse à chaque fois qu'un étranger s'était arrêté dans le village. La deuxième, il avait commencé à se détendre. Lorsqu'une troisième semaine avait suivi, il s'était dit que les détecteurs n'avaient peut-être pas décelé son don et que personne ne viendrait le chercher. Il recommencait donc à travailler à la pêcherie, mais Paru refusait toujours de l'emmener en mer. Il passait donc son temps à vider les poissons, à les fumer ou à les mettre en conservation dans les vases de sel, et allait tenir la criée sur la place du marché. Lorsqu'il n'avait pas de travail, il jouait avec les autres enfants du village. C'étaient là des jours heureux et tranquilles, dont il espèrait ne jamais voir le bout. Il n'y avait eu ni tempête, ni incident surnaturel. Huwan s'était attendu à voir se manifester un esprit, mais rien de tel ne s'était produit. Il en était soulagé.

Cet après-midi là, il faisait un beau soleil radieux, temps exceptionnel dans la région. Huwan vendait des écrevisses fraîches et des oursins que Paru lui avait apporté de la sortie du matin.

- Elles ont été pêchées ce matin, déclara-t-il fièrement à une dame qui s'approchait. La douzaine est à huit cuivres, une affaire ! Et pour douze, je rajoute une poignée de palourdes pour la soupe.

La dame réfléchit un instant, examina la marchandise.

- C'est correct, au vu de la qualité, dit-elle en souriant. Marché conclu.

Huwan lui donna avec précaution deux sacs en toile. Les petits crustacés se débattirent pour en sortir, mais il fit un noeud solide et soupira de soulagement quand la femme s'éloigna. Quelque part, il avait un peu pitié de ces animaux qui ne sortiraient de leur prison que pour se trouver plongé dans un pot d'eau bouillante...

Un jeune garçon s'approcha vivement de l'étalage.

- Huwan ! interpella-t-il. Ton père dit que tu dois rentrer à la maison tout de suite !

Huwan fut interloqué :

- Mais Paru n'est pas encore revenu, je ne peux pas laisser l'étalage tout seul ! Il va être très mécontent ! Qu'est-ce qui se passe ?

- Je sais pas, je passais devant chez toi, et ton père parlait avec un étrange monsieur. Lorsqu'il m'a vu, il m'a interpellé et m'a dit "Va chercher Huwan immédiatement ! Je sais qu'il est à la criée à cette heure. Il doit rentrer à la maison !"

- Mon père parlait avec un "étrange monsieur"...?

Le coeur du garçon battit à grands coups. Il n'avait aucun doute sur qui pouvait bien être "l'étrange monsieur" que lui décrivait son petit camarade. Ses cauchemars des deux dernières semaines étaient entrain de se réaliser. Il répondit:

- Si tu surveilles l'étalage jusqu'à ce que Paru revienne, je te donne deux cuivres. Ok ?

- D'accord, Huwan !

- Merci ! Je file voir mon père !

Le garçon galopa à travers les maisons de bois de Parûn. Si vraiment le visiteur était un invocateur, mieux valait ne pas le faire attendre. Les désirs de ces serviteurs de l'Empire avaient force de loi et si l'invocateur pensait qu'il voulait s'enfuir, il ferait arrêter sa famille. Lorsqu'il arriva devant sa maison, la petite table de bois sur laquelle ils mangeaient quand le temps était au beau fixe avait été chargée de rafraîchissements. Son père et sa mère étaient assis autour, face à l'étranger, vêtu d'une élégante tunique bleu marine. Rien que ce vêtement, le sabre qu'il portait à la taille, et surtout, la petite sphère turquoise qui se promenait près de sa tête, suffisaient à attester de son statut.

- Ah, voilà mon garçon, fit Walhan avec une amabilité forcée. Il va lui-même pouvoir répondre à vos questions.

L'invocateur darda des prunelles d'un turquoise éclatant vers le garçon, eut un air méprisant en voyant sa petite tunique crasseuse, son pantalon court et déchiré. Visiblement, il était déjà entrain de se demander si l'on ne s'était pas moqué de lui.

Mais alors qu'Huwan s'approchait pour le saluer poliment, un étrange phénomène eut lieu.

La petite sphère bleutée, jusqu'ici en vol statique, se dirigea soudain vers le garçon. L'instant d'après, les parents d'Huwan laissèrent échapper un cri de surprise lorsque la sphère se changea soudain en une silhouette beaucoup plus imposante. Huwan eut un mouvement de recul.

Devant lui se tenait maintenant une splendide panthère des neiges à la fourrure immaculée, dont les taches étaient auréolées d'un bleu de mer aussi vibrant que la sphère lumineuse. Elle marcha avec grâce vers lui.

Ses yeux envoûtants plongèrent dans les prunelles grises d'Huwan. Le garçon ne ressentit curieusement aucune crainte une fois la stupeur passée. L'animal s'approcha de lui et effleura sa poitrine de son nez, tandis que le garçon prenait le risque de lui flatter l'encolure. Le pelage de la bête était doux sous son toucher et il entendit un léger ronronnement.

"Je te salue, Huwan. Je m'appelle Zumi."

La voix féminine avait retenti dans son esprit avec autant de clarté que si l'animal avait vraiment parlé.

- Zumi, répéta-t-il en souriant. Je suis enchanté de faire ta connaissance.

C'était bien la première fois de sa vie qu'il parlait à un esprit élémentaire ! Mais naturellement, il avait dû trouver le bon ton, car le félin continuait de ronronner paisiblement en frottant sa tête contre lui.

L'invocateur observa la scène, l'air éberlué. Puis, il se reprit :

- Je n'ai pas besoin de poser la moindre question. Ce garçon a incontestablement le don. Les esprits élémentaires ne s'abaissent pas à communiquer avec les simples mortels, ajouta-t-il d'un ton dédaigneux. Huwan est ton nom, n'est-ce pas ?

- Oui, monseigneur, répondit Huwan d'un ton froid mais courtois.

L'invocateur ne lui inspirait aucune sympathie.

- C'était la première fois que ton don se manifestait, lorsque tu as dissipé cette tempête ?

- Oui, monseigneur, répondit Huwan.

- Et tu n'as aucune idée de comment les choses se sont passées.

- Non, monseigneur. Je me suis évanoui aussitôt après.

- Bien. Ce n'est pas un problème, après tout. C'est généralement entre neuf et onze ans que nos enfants découvrent leurs capacités. Sais-tu lire et écrire ?

- Oui, Monseigneur.

- Tant mieux, tu viens de balayer une des mes craintes. L'école a beau être gratuite*, la plupart des habitants des petites villes savent tout juste compter et encore ! Il aurait été difficile pour toi d'apprendre les sorts de base de l'académie sans comprendre les écrits des parchemins !

- Apprendre à l'académie ? dit Huwan d'un ton interloqué.

- Parfaitement. Moi, Sijel Harsaz, ai été mandé dans ton village après la détection du bouleversement d'Ether pour récupérer le nouvel enfant de la tempête. Au vu de la perturbation que tu as engendrée, certains pensent que tu pourrais devenir le prochain maître de l'orage, dit-il d'un ton grave. Mais je préfère te prévenir : n'y compte pas ! Même Phineus Suwe d'Uluu n'est pas parvenu à ce grade, et il a pourtant déclenché un orage de montagne simplement en éternuant ! Mais les ordres sont les ordres, alors prépare ton sac. Nous partons pour Arkus.

- Je ne vais nulle part, cracha Huwan d'un ton tout aussi méprisant.

Les prunelles de Sijel se durcirent :

- Ecoute-moi bien, Huwan fils de Walhan, car je ne me répèterai pas deux fois. Seiwaz ou je ne sais pas quel dieu tenant le destin des hommes entre ses mains, t'a fait grâce de t'élever du marécage où tu es né. Tu possèdes un pouvoir que bien des hommes tueraient pour obtenir et il est hors de question de ne pas s'en servir. Ces dix dernières années, les tempêtes ont fait plus de morts que jamais auparavant et il nous faut d'urgence un maître pour équilibrer notre monde. L'idée me déplaît autant que de manger de la pâte de fève avariée, mais s'il y a ne serait-ce que l'ombre d'une chance que tu sois effectivement un enfant de la tempête et peut-être même, un Maître de l'Orage, alors je suivrai les ordres. C'est-à-dire que si tu ne prépares pas immédiatement tes affaires pour me suivre jusqu'à l'académie, je me charge de t'entraver et de te charger sur un mulet pour t'y expédier, et je n'oublierai pas de te mettre un bon coup de pied au derrière auparavant. Compris ?

Huwan jugea plus prudent d'obtempérer.

- Insolent et ingrat, entendit-il l'invocateur commenter alors qu'il s'éloignait. Les trois quarts des enfants d'Aerka rêvent de devenir invocateur, et lui, il fait des caprices.

- Pardonnez à Huwan, Monseigneur, dit Alila. Il ne saisit pas encore l'importance qu'il va avoir.

- C'est bien naturel, répliqua Sijel. Après tout, vous l'avez élevé pour devenir un pêcheur, non un invocateur... Les enfants de notre condition sont préparés dés le plus jeune âge à leur rôle dans la cour et dans le monde. C'est grâce à nous que vous, habitants de ces contrées, dormez en paix sans craindre qu'un cataclysme ne ravage votre village !

Huwan contempla une dernière fois sa chambre. Qu'emporter qui lui serait utile à l'académie ? Sa bourse avec quelques économies ? Des vêtements de rechange ? Le pendentif de fer dont son père lui avait fait cadeau pour son neuvième anniversaire ?

Son coeur se serra soudain. Ses parents avaient eu raison. Il allait devoir partir loin d'eux, et ne reviendrait sans doute pas avant des années...

- Merci Seiwaz, dit-il enfin en joignant les mains. J'ai eu une belle enfance. J'ai toujours voulu voir du pays, mais mon voeu est exaucé bien au-delà de ce que je demandais. Jamais je n'aurais imaginé aller jusqu'à la capitale de l'empire, voire même au-delà, car les invocateurs voyagent à travers les cinq continents. Je ne sais si tu m'as réellement choisi pour être ton prochain Maître de l'Orage, mais si c'était le cas...

La gorge du jeune homme se serra.

-...Alors je ferai tout pour ne pas te décevoir et protéger ce monde. Je le promets.

Huwan quittait son village à contrecoeur, mais il était décidé à assumer la responsabilité qui pouvait être sienne.

Car lorsqu'on est choisi pour être Maître de l'Orage, quelque soit l'ampleur du sacrifice, on l'accepte.

Pour la survie de Jel.

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