27. Requiem pour un fou

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Julia

Mais qu’est-ce qu’il m’a pris, sérieusement ? A quel moment est-ce que je me suis dit que me retrouver dans ce Palais était une bonne idée ? Quand est-ce que j’ai pu penser que finir en tête à tête avec ce porc serait judicieux ? Il n’est même pas encore là que j’ai déjà les poils qui se dressent sur mes bras. Il faut dire que j’ai été installée dans le même salon que ce fameux soir où la ministre a sauvé ma dignité et sans doute ma santé mentale, et qu’en prime, j’ai été plus ou moins mise à nue puisque je n’ai plus mes armes, et même plus mon couteau. Je me sens beaucoup moins sûre de moi, depuis cet instant, même si se cache dans mon sac à dos un dossier qui est une arme à lui seul.

Arthur et Snow avaient peut-être raison. Venir ici seule était une mauvaise idée. Quand bien même ce dossier a son importance, rien n’empêchera le Président de me mettre le grappin dessus. Il est fou, apparemment obsédé par l’idée de coucher avec moi et capable de bombarder un camp d’ONG avec son propre peuple à l’intérieur, des quartiers de sa ville, des villages… Alors, peut-être que ça ne sera pas assez. Et si c’est le cas, baisée la Julia, dans tous les sens du terme.

Un frisson me traverse à cette idée et il n’a rien d’agréable. Marina a eu beau me faire un joli discours pour me booster, me rappeler que les femmes sont fortes, qu’au pire, je pourrai juste lui mordre la queue et m’enfuir, là, tout de suite, plus rien ne me rassure, et il faut que je me booste toute seule pour ne pas laisser paraître quoi que ce soit devant le Président. Sauf que même l’image de la queue de ce type en sang n’a aucun effet sur moi, à cet instant.

Bordel de Dieu, parfois, j’ai envie de me frapper. A jouer la tête brûlée, je risque de passer à la casserole. Et j’en viens à me demander si je ne préférerais pas qu’il me colle une balle entre les deux yeux plutôt que de me retrouver en contact physique avec ce mec qui me répugne.

- Vous semblez perdue dans vos pensées, ma belle militaire. Puis-je me permettre un baise-main ou alors je vous baise tout court ?

Je sursaute, surprise de le voir à quelques pas de moi, et me lève pour ne pas être en position de faiblesse. Son regard me détaille des pieds à la tête et c’est peut-être la motivation qu’il me fallait pour ne pas perdre pied.

- Un bonjour est largement suffisant, Monsieur le Président. Après un bombardement, je n’ai aucune envie d’être familière avec vous.

- Ah la la, je comprends votre venue ici. Vous avez besoin de vous réconforter dans les bras puissants d’un homme, un vrai, qui sait comment s’occuper de vous.

- Croyez-moi, j’ai ce qu’il me faut au camp, je n’ai absolument pas besoin de vous pour ça. Pourquoi faut-il toujours que vous ne pensiez qu’à ça quand nous discutons, vous et moi ? Êtes vous tellement en manque qu’une femme devant vous grille les neurones ?

Il se rapproche de moi, pose sa main sur mon bras et commence à caresser mon poignet.

- J’aime les femmes qui me résistent, chère Julia. J’aime les soumettre à mes envies et plus on me résiste, plus ça m’excite. Vous voyez donc dans quel état vous me mettez ?

- Je ne suis pas là pour ça, Victor, dis-je en repoussant sa main et en reculant de quelques pas. J’ai bien d’autres choses en tête par votre faute.

- Qu’est-ce que je vous sers ? Une vodka ? Un kir royal ? Un peu de gingembre aux vertus aphrodisiaques ?

Sa voix doucereuse me hérisse le poil. Son regard concupiscent me révulse. J’ai presque envie de le planter là, tout de suite, mais je dois réussir à lui faire comprendre que je suis ici pour affaires. Que je suis là pour mettre fin à ses exactions. Je prends une grande respiration avant de lui répondre.

- En vérité, ce que je voudrais, c’est vous dire que je sais que vous bombardez de partout, Victor, et que j’ai des preuves.

- En voilà de vilaines accusations, Julia. Vous allez mériter la fessée ! Et si je vous disais que moi aussi j’ai des preuves et que ça implique votre petit humanitaire ? Au jeu de dupes, on peut être deux, ma chère. Pas sûr que ce soit si malin que ça d’abattre vos cartes alors que la partie, de plaisir bien sûr, ne fait que commencer.

- Ma question, dis-je en restant autant de marbre que possible alors qu’il implique déjà Arthur, c’est : est-ce que vos militaires sont stupides ? Votre Général a-t-il déjà posé un pied sur le terrain ? A quel moment a-t-il pu omettre un détail aussi important que des fragments d’obus ? Hein, Victor ? Je pensais que vous vous entouriez de personnes plus intelligentes que ça.

- Vous voilà bien désagréable et bien vilaine, dit Lichtin en me tendant un verre que je n’ai pas demandé. Qui a dit que les militaires n’étaient pas stupides ? Heureusement que des hommes comme moi sont là pour les diriger… Ou les soumettre à ma volonté.

Il fait glisser ses mains dans mon cou toujours de manière aussi perverse et malsaine avant de reprendre d’un ton plus menaçant.

- Attention où vous mettez les pieds, jolie Julia. Vous pourriez y perdre beaucoup, vous brûler les ailes… Quand je pense que le destin d’un humanitaire repose sur vos paroles. C’est fou, non, comme quelques mots peuvent changer toute une destinée ? Je crois que vous allez finir par me supplier de vous prendre dans mon lit pour éviter qu’il n’arrive un malheur à ce pauvre homme.

Je le repousse une nouvelle fois et récupère le dossier dans mon sac ouvert avant de le laisser tomber sur la table basse qui nous sépare désormais.

- Je vous ai dit que j’avais des preuves, Monsieur le Président, et vos menaces ne m’intimident pas. J’ai été emprisonnée en Afghanistan et connu la torture, si vous pensez que me menacer de me baiser va m’impressionner, vous pouvez tout de suite vous branler en solitaire.

- Ah ? Vous voulez me voir me masturber ? Il suffit de demander, charmante créature. Je crois par contre que vous n’avez pas bien compris mes propos. Sûrement que votre cerveau est embrumé par le désir que j’insuffle chez vous. Je ne sais pas ce qu’il y a dans ce sac ou dans ce dossier, mais je sais ce qu’il y a sur la corruption d’un certain Arthur Zrinkak dans le mien. Une réputation de gâchée. C’est vraiment ça que vous voulez avoir sur la conscience ?

- C’est vous qui n’avez pas bien compris, Victor, soupiré-je sans avoir pu cacher la grimace qui m’est venue à l’évocation d’Arthur. Il y a tout un dossier de preuves qui vous impliquent dans nombre d’horreurs, dont un camp secret trouvé par l’un de mes hommes. Vous êtes digne des pires dictateurs de l’histoire du monde, Monsieur Lichtin.

Je vois qu’il marque un moment d’hésitation quand je parle de camp secret, mais il se reprend vite et me répond de manière beaucoup moins doucereuse et beaucoup plus menaçante. Je crois que je commence à fendiller l’armure et j’aime ça.

- Vous voilà vraiment désagréable, Julia. On ne vous apprend pas la politesse et le respect dans votre pays ? Je ne suis pas un dictateur, je suis un responsable éclairé. Et je vous offre une chance de vous joindre à moi. Saisissez-la ou il vous en coûtera. A vous et à tous ceux que vous aimez. Qu’ils soient ici ou en France.

- Ne menacez pas mes proches, Victor. C’est trop facile de continuer à vous en prendre à des innocents. Que faites-vous dans ce camp, hein ? Que deviennent ces femmes que vous y enfermez ? Je suis sûre que cela intéresserait beaucoup les médias. Juste pour que vous compreniez bien la situation, ce dossier est déjà dans les mains d’un journaliste français, mais aussi de plusieurs personnes de confiance. Concrètement, ils ont pour consigne de diffuser tout ce qui se trouve dans cette pochette si je ne leur donne pas de nouvelles rapidement.

- Vous bluffez, s’emporte-t-il en me mettant une claque qui me surprend et m’envoie valser par terre. Si vous aviez vraiment des preuves, vous ne seriez pas là en train de discuter. J’ai horreur des femmes fausses comme vous. Vous portez le péché originel ! Fille d’Eve, fille de la tentation, je vais devoir sévir !

- Je ne bluffe pas, dis-je sans me démonter et en me redressant. Je veux que le camp soit protégé de vos manigances, que chaque personne qui s’y trouve soit en sécurité, c’est mon travail, ma mission, et je suis prête à tout pour ça. Je suis là, non ? Après vos menaces, après votre comportement avec moi, après votre bombardement qui aurait pu tuer des centaines de personnes, et pourquoi ? Pourquoi bombarder un camp de réfugiés ? Pourquoi tuer vos concitoyens ? Il y a des enfants, bordel ! Des gamins sans défense que vous êtes prêts à sacrifier pour rester dans votre cage dorée !

Je m’étais promis de rester calme, mais ce type me pousse dans mes retranchements rien qu’avec sa présence et je me suis avancée jusqu’à lui sans même m’en rendre compte. Je crois que j’ai un besoin viscéral de l’acculer, de le pousser à bout et de le faire flancher.

- Des gamins ? Ces enfants de rebelles sont déjà pervertis. Prêts à s’offrir et se vendre au premier venu. La Terre doit être débarrassée d’eux. Quand on élimine la vermine, il ne reste qu’à récolter les belles et saines cultures. Et c’est vous que je vais mettre dans la cage dorée, jolie Julia. Vous menotter, vous attacher, vous lier, je sens que je vais m’amuser !

- Vous pouvez tout de suite me coller une balle entre les deux yeux, Victor, parce que je ne me laisserai pas enfermer. Plutôt mourir que de subir quoi que ce soit de votre part. Mais toutes vos manigances seront rapidement révélées au grand public, et ce sera la fin de votre règne. On récolte ce que l’on sème, Monsieur le Président. Vous avez le choix.

- C’est moi qui contrôle les médias ici et donc l’information. Et c’est moi qui contrôle l’armée, les généraux, je ne crains rien ! éclate-t-il avant de se lancer dans un rire digne des pires films d’horreur sans budget.

Je n’ai pas le temps de rétorquer que le bruit bien reconnaissable d’un coup de feu retentit dans la pièce. Lichtin ouvre grands les yeux et s’effondre à mes pieds. Je devrais me planquer, me mettre à couvert ou au moins regarder où se trouve la menace, mais je ne peux détacher mes yeux de cet homme qui pousse son dernier souffle alors qu’il a été abattu sans même savoir qu’il était en joue.

Je n’ai pas encore pris de balle, j’imagine que je ne dois pas mourir tout de suite et que ce n’est pas encore mon heure. Alors je prends le temps. Je regrette que nous en soyons arrivés là, tout comme une pointe de soulagement, de joie malsaine s’insinue dans mes veines. J’ai honte de me satisfaire de la mort d’un homme, mais quand on connaît ce monstre, je crois qu’on a une excuse.

Je me tourne finalement vers la porte du salon et me fige, surprise.

- Mais, qu’est-ce que vous avez fait ?

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