Le Carrousel

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Elle était encore jeune lorsque, depuis la cabine d'où il commandait le carrousel, Aimé l'avait aperçue en train de retirer délicatement son chapeau en feutre marron. Ses cheveux affranchis avaient dévalé la courbure de son dos en rubans de boucles dorées, puis, d'un petit bond allègre, délicat, elle avait franchi le marchepied du manège. Ses yeux turquoises avaient hésité un moment entre la locomotive, la charrette, le lion, puis s'étaient résolument fixés sur le cheval de bois. Son cheval de bois. Celui qu'Aimé avait lui-même dessiné, sculpté, peint, verni. La belle s’y était gracieusement assise, en amazone, lui avait tapoté le flanc avec une tendresse amusée ; comme si le cheval avait été vivant. En un tour de main, elle l’avait fait sien. Puis, le carrousel élancé, leurs regards s'étaient croisés dès le premier tour, pour s'accrocher à tout jamais dès le second.

C'était il y a soixante ans, et alors qu’Aimé jetait la première poignée de terre sur le cercueil de sa femme, il ne souhaita qu'une seule chose : la rejoindre.


L'usage lui imposait de rester cloué à une maigre chaise le temps d’endurer la compassion des vivants, qui se relayaient pour lui présenter leurs condoléances. Prétextant un besoin de prendre l'air, il s'éclipsa de la salle de réception surpeuplée. Il voulait rester seul. Il était seul, de toute façon.

Le vieillard s'enfuit sans que personne ne le remarque, chacun l’imaginant occupé ailleurs. Il se retrouva dans la rue principale du quartier où il avait grandi. Sa démarche faillible le traînait péniblement sur les trottoirs enneigés. Éteint par le vent glacé qui érodait les allées de la ville, son corps n'était plus qu'un mécanisme fragile détaché de son esprit désolé. Autour de lui, les cadres des fenêtres illuminées des maisons peignaient des scènes intimes; des parents attelées en cuisine, leurs enfants jouant sous le sapin décoré, des familles réunies autour de longues tables garnies. Il passa devant sans curiosité, visiteur initié d'une exposition qui en connaît déjà tous les tableaux. Sa mélancolie, envoûtée par les notes mélodieuses d'une manivelle tournée non loin, le guida sur la place du marché. Là, exposé en pièce maîtresse du musée de son existence, le vieux carrousel au cheval de bois, que sa femme avait choisi de monter soixante ans plus tôt, tournoyait gaiement, infatigable, dans les lumières bariolées des éclairages de Noël.

Un instant, Aimé crut discerner, parmi la valse des flocons coloriés par les guirlandes lumineuses, la silhouette dansante de sa femme, les bras gracieusement déployés vers le ciel. En rappel à la réalité, l'émotion le faucha. Désarticulé, il s'effondra en avant, le visage profondément enfoncé dans la neige. Le musicien à la manivelle aperçut sa chute et se précipita vers lui pour le ramasser. Il le souleva aussi facilement qu'un panier d'osier et l'appuya sur son épaule, avant de le transporter jusqu'à la cabine adossée au manège. Là, il l'installa avec précaution sur le siège de commande, puis sorti en quête d'un remontant.

Secoué de spasmes, Aimé regarda, au travers de la même vitre embuée d'où il avait aperçu sa femme pour la première fois, une jeune mère se tenant debout au côté de sa petite fille, cavalière de son cheval de bois sculpté plus d'un demi-siècle auparavant. Un sourire attendri mollement ses lèvres. Le temps file, et la vie est comme ce manège ; elle offre quelques tours de bonheur, puis elle s’arrête. Une larme serpenta dans les tranchées qui fendaient ses joues.


Son sauveur revint quelques minutes plus tard, un gobelet de vin chaud dans chaque main. Il posa le sien près du tableau de bord et tendit l'autre à Aimé. L'état du vieillard était pitoyable, mais il mit la rougeur de ses yeux sur le compte du froid :

— Ça va mieux l'ancien? Vous avez fait une sacrée chute !

Aimé ne réagit pas.

— Buvez, ça vous fera du bien. Vous voulez que j’appelle le SAMU, ou quelqu'un... Mais attendez un peu, je vous reconnais ! Aimé? C'est bien vous ?

Le jeune homme ne retint pas son enthousiasme.

— Je suis Franck, le petit fils de Roger, vous ne me reconnaissez pas ? Je suis désolé de ne pas être venu à l'enterrement, je devais m'occuper du manège et...

Franck se rendit compte de sa brusquerie et lui tendit à nouveau le verre accompagné d'un sourire compatissant.

— Je suis vraiment désolé pour votre femme...

La simplicité de cet homme, franc et direct, apporta un léger réconfort à Aimé. Il saisit enfin le gobelet fumant qui réchauffa ses mains calleuses, et en but une gorgée.

— Le petit fils de Roger... Je te reconnais, en effet. Je t'ai connu tout petit.

— Oh ça oui j'imagine, ah ! J'aimais bien vos manèges, mes parents m'y emmenaient toujours à Noël, c'est des bons souvenirs. Vous êtes une star dans le coin!

Une star ! La gorgée de vin chaud fit rapidement effet sur son organisme à bout de forces. Aimé se mit à rire, d'un rire languide, ultime barrière dressé face à sa mélancolie. Franck, qui ne devait pas en être à son premier gobelet, l'accompagna de sa bonne humeur, jusqu'à ce que le rire de son compagnon s'étouffe dans une toux rauque. Il relança un tour de carrousel, à vide. Ses yeux brillaient d’alcool et de nostalgie.

— C'est vraiment une belle machine... Vous savez, je fais ça gratuitement pour la ville, parce que j'aime bien. Ça me remémore mon enfance. Les manèges, l'ambiance de Noël, c'est des souvenirs qui reviennent à chaque fois. En fait, vous le savez peut être pas, mais je travaille dans les parcs d'attraction, j'entretiens les manèges à sensation. La sécurité avant tout! Mais j'ai toujours été un grand admirateur de votre travail, comme tout le monde ici.

Franck observa le vieil homme, dans l'attente d'un commentaire qui ne vint jamais, puis reprit :

— J'ai réussi à regrouper des jolies pièces de manèges pour l'exposition. Il y a des chevaux de bois, votre grande spécialité ! Vous voulez les voir? Ils sont dans le hangar, à côté, on a tout rentré à cause du sale temps.

Des chevaux de bois...

Aimé en avait créé des centaines durant sa carrière d'ébéniste. Il avait fait de son métier un art, reconnu dans le monde entier, exposé jusqu'au Japon. Mais malgré tous ses efforts, jamais il n'était parvenu à retrouver les quatre chevaux de bois qui avaient bouleversé sa vie à tout jamais. Il réalisa que, sa femme disparue, plus personne ne partageait désormais son étrange secret. Son amour...

— Si cela ne vous ennuie pas, je préférerais rester ici, je suis encore fatigué. Mais si vous le voulez bien, jeune homme, j'aimerais vous raconter une histoire.

Aimé se plaça dans une position plus confortable, la tête légèrement penchée en arrière, puis demanda en prenant un air mystérieux :

— Savez-vous pourquoi j'ai décidé de consacrer ma vie la sculpture sur bois ?

Franck eu l'air d'apprécier la proposition car, jusqu’à présent resté debout, il s'assit par terre, le dos appuyé contre le porte d'entrée de la cabine. Il restait assez de vin dans son gobelet pour profiter du moment.

— Racontez-moi tout! lança-il joyeusement avant de reprendre une gorgée.

Aimé observa un moment son premier cheval de bois trotter docilement autour de son axe, puis commença.


« C'était en 1951, j'avais alors neuf ans. Pour fêter le dernier jour d'école, ma grande sœur et moi avions décidé de faire un arrêt chez l'épicier pour acheter quelques bonbons avant de rentrer à la maison. La route que nous empruntions habituellement était barrée à cause de travaux le long de la chaussée, ce qui nous obligea à faire un détour par le quartier résidentiel. Nous passâmes donc par une ruelle inconnue. Étriquée, elle était bordée de hautes maisons de pierres séparées par de larges jardins. Certains résidents y avaient installé des tables et des chaises pour profiter de la chaleur naissante du début d'été.

La boutique n'était plus qu'à une centaine de mètres, et ma sœur voulu faire la course. Évidemment, elle démarra en prenant soin de me gratifier d’un croque en jambe pour s'assurer de la victoire. Je me relevai en grognant pour l’entendre pouffer de rire alors qu'elle disparaissait au coin de la rue. J’avançais penaud pour la rejoindre lorsque que je passai devant un portail en fer, laissé entrouvert. Tenaillé d'épais thuyas débordant sur le trottoir, il ouvrait sur un jardin ombragé par un gigantesque noyer, dont le feuillage était si dense qu'il en recouvrait la surface comme une véritable toiture de maison. Jamais de ma vie je n'avais vu d'arbre aussi majestueux. Curieux, je m’approchai du portail pour jeter un coup d’œil par-dessus. Le jardin n'avait certainement pas été entretenu depuis longtemps, et c'est à peine si je distinguai, esquissés dans la pénombre, les contours mystérieux de bustes de chevaux, immobiles au pied du noyer. Je tendis l'oreille mais n'entendit aucune voix en provenance du jardin, et la ruelle derrière moi était vide de passants. La curiosité l'emporta sur ma bonne conscience, et je poussai la lourde barrière de fer qui grinça, comme un avertissement, avant de la refermer derrière moi.

A l’intérieur du jardin, l'air était froid et humide, emplit d'une odeur âcre de moisissure. Seuls quelques rayons de soleil perçaient l'immense feuillage de fines aiguilles jaunâtres qui révélaient des grains de pollen en suspension au-dessus des herbes folles.

Je restai un moment sur mes gardes, m'attendant à ce que quelqu'un surgisse pour me sermonner ; mais j’étais la seule âme vivante de cet étrange jardin. Les brins d'herbe, hauts et compactes, m'arrivaient jusqu'à la poitrine, si bien que je dus les traverser en les écartant délicatement des bras. Mon avancée chamboulait l'immobilité de ce petit univers que j'osais à peine déranger. En douceur, je me glissai jusqu'au noyer pour découvrir la nature des formes que j'avais aperçues depuis la ruelle ; des chevaux. Quatre chevaux de bois fièrement dressés en cercle autour de la large colonne du noyer. Des maintiens verticaux, fixés à leurs ventres de chêne, reliaient les équidés à un socle circulaire muni de roulettes. Je compris alors que j'avais affaire à une sorte de carrousel. Excité par ma découverte, j'observai les chevaux de plus près.

Du premier, plus massif que les autres, on ne distinguait que vaguement l'allure d'un équidé. A peine défoncé, son créateur avait dû l'abandonner en cours de route. Le second, plus petit mais tout aussi rustre, s'était au moins vu poussé une queue et une crinière peinte en bleu ciel ; mais n'importe quel ébéniste débutant aurait pu en faire autant. Les courbes du troisième, plus étirées, plus gracieuses, témoignaient des progrès de l’ébéniste, qui avait pris le soin de détailler une selle et un mors dans son relief. Ces trois mystérieux chevaux étaient imparfaits, je m'en rendais compte même à l'époque, mais le quatrième! Le quatrième était une merveille! Ses proportions étaient équilibrées et sa posture rappelait celle d'un pur-sang élancé au galop, les pattes repliées en l'air et la crinière bondissante. La finition des reliefs était si précise que l'on pouvait apprécier la contraction des muscles de l’animal en plein effort. Pour couronner le tout, une singulière selle en cuire, poinçonnée d'une chaîne de motifs géométriques, avait été installée sur son dos. Le travail d'artiste effectué sur ce cheval de bois était parfait, mais là n'était pas encore le plus incroyable ! Serties dans des encoches creusées dans son flan, quatre pierres précieuses, des rubis, dégageaient une chaleureuse lueur rouge pâle dans la pénombre crépusculaire du jardin...

Je restai un moment interdit, fasciné par ce chef d’œuvre. L'envie de m'essayer à cet étrange manège s'insinua en moi, mais elle se confrontait à une malsaine impression de profanation qui m'incitait à quitter l'endroit sur le champ. Derrière moi, l'agitation causée par mon sillon s'était calmée ; le temps semblait en suspension dans le microcosme statique et silencieux du jardin.

Je cédai.

Après tout, ce n'était pas quelques tours de manège qui allaient faire du mal à quelqu'un! Mes doigts effleurèrent le cou musclé du cheval aux pierres précieuses, et je sentis la force du bois solide sous ma peau. La monture dégageait une telle impression de vie que j'eus le sentiment de devoir me faire accepter comme son légitime cavalier avant de pouvoir la monter. Sous ses sabot, je remarquai un petit tas de poussière que je pris alors pour de la sciure. La selle en était légèrement recouverte elle aussi. Je soufflai pour l'éparpiller, et la poudre se dispersa parmi les graines de pollen tourbillonnantes. Tout était prêt pour mon petit tour, je me mis en selle.

Le support vacilla sous mon poids mais ne se brisa pas. J'attendis patiemment que le carrousel se stabilise. Absorbé par ma fabuleuse découverte, je n'avais pas encore pris le temps d'observer plus attentivement le reste du jardin.

Enclavé par de hauts murs de pierres tressés de lierre, les seuls moyens d'accéder au jardin étaient le portail et une porte en bois gâtée par l'humidité, qui donnait certainement sur la maison du propriétaire. L’exiguïté de l'enceinte, enténébrée par le couvercle gonflé du feuillage qui obstruait la lumière naturelle, me donna l'impression d'être claquemuré au fond d'un cachot. Un frisson me parcouru l'échine, et je recentrai mon attention sur le colossal tronc du noyer, juste à côté de moi. J'aperçus, gravé au couteau à même l'écorce, le dessin d'un cœur asymétrique enveloppant deux initiales en lettres majuscules: A+M. Une flèche transperçait le cœur de part en part, et je supposai que deux amoureux avaient un jour gravé ce dessin en symbole de leur amour. L’atmosphère s’affermit autour de moi. Par ma présence, j'avais bouleversé un lieu intime, secret, qui ne tenait pas à être dérangé...

Juste trois tours! Trois petits tours, pas plus!

Je donnai une forte impulsion des jambes, pensant que le manège encrassé résisterait à ma poussée, mais je fus propulsé à une allure folle! Ma monture fonça au galop, fendit l'herbe comme un dauphin s'arque à la surface de l’océan. Je me retrouvai comme en orbite autour du noyer, et le magnifique, mon destrier, me portait vaillamment dans notre folle révolution ! Alors... Alors je vous jure, je vous donne ma parole d'homme que ce que je vais vous raconter est vrai.

Autour de moi, des dizaines de geysers flavescents jaillirent en cœur de l'herbe et inondèrent le jardin d'une clarté dorée. Leurs éclaboussures crépitaient dans l'air humide et chaud en un feu d'artifice aqueux. Au-dessus de ma tête, un liquide, vermeil et sirupeux, dégoulina des plus hautes branches du noyer telle de la lave en fusion sur le versant d'un volcan en éruption, avant d'amortir sa descente en se boudinant au pied du tronc. Il recouvrit bientôt toute l'écorce de l'arbre jusqu'aux racines, et coula sous le socle du manège, sous moi. La chaleur qui en émanait était si douce qu'elle me plongea immédiatement dans un irrésistible état soporeux. Je fermai les yeux, bercé par la cadence ondulée de mon cheval au galop.»

Aimé marqua un temps d’arrêt. C'était la première fois qu'il racontait cette histoire à quelqu'un d'autre que sa femme. Franck l'écoutait avec l'attention d'un enfant à qui l'on raconte un conte de fée.

« Lorsque le manège s’arrêta, je fus brutalement expulsé de cet état onirique. Les ténèbres inhalèrent la clarté dorée à mesure que l'étrange liquide vermeille s'évaporait silencieusement sous mes yeux. Le jardin redevint obscur et froid. Extrêmement froid. Mes mains tremblaient sous le choc du changement de température ; et de la peur. Je descendis du cheval puis, sans réfléchir, arrachai les rubis de leur encoche, les glissai dans ma poche et me dirigeai vers le portail. Quelque chose craqua alors sous mes chaussures : des noix, disséminées parmi les hautes herbes désormais aplanies par des paquets de feuilles mortes. Au-dessus de moi, les branches dépouillées du noyer dessinaient une mosaïque de ciel gris, et seules quelques feuilles survivantes s'étaient teintées d'un bronze automnale. Comment avais-je pu ne pas le remarquer quelques minutes plus tôt? Je repris mes esprits et me décidai enfin à quitter cet étrange jardin, mais j’aperçus alors, érigée à un pas de moi, la partie supérieure d'une croix en bois moisi dépasser de l'herbe aplatie. A l'intersection des deux axes, attaché à une ficelle, pendait un vieux morceau de papier roulé en parchemin. Je discernai, gravé en lettre gothique sur la planche horizontale, légèrement penchée, un nom : Mélissandre.

J’étais en train de piétiner une tombe !

D'un réflexe ordonné par la terreur, je bondis en arrière, mais mes chaussures roulèrent sur un amas de noix et je perdis l’équilibre. Dans ma chute, je brisai la croix qui éclata en morceaux. Sous le choc, le rouleau de papier glissa de la ficelle qui l’enserrait. A demi visible, le parchemin stagnait sur la mare de feuilles mortes qui baignait désormais le jardin. Je me redressai sur les genoux, sans quitter des yeux le rouleau jaunis, abîmé par l’humidité et le temps. Il exerçait sur moi cette attraction morbide que l’on sait devoir regretter, sans pour autant pouvoir l’empêcher. Je le saisis délicatement, de crainte qu'il ne se désagrège entre mes doigts vibrants. Il se déroula comme par magie entre mes mains, enfin libéré. Dessus était calligraphié un poème dont je ne pus discerner que les derniers mots :


« …Encerclé de ton vide, un arbre patient, écorché à jamais par nos noms:

Voilà ce qu'il me reste ; avec le temps. Inlassable temps, insupportable temps...

Et si l'ailleurs n'existait pas? S'il n'y avait rien au-delà?

Je pourrais jamais ne te revoir...

Seul le temps m'apportera réponse,

Et je n'attendrai pas en lâche ! Mon amour !

Je sais comment te rejoindre, sur la monture, la Magnifique!

J'avancerai au galop, nos impossibles retrouvailles. »


Aimé avait prononcé ce poème comme un prêtre prononce un psaume. Franck repassa les mots dans sa tête, les yeux plongés dans son gobelet de vin chaud fumant. Au bout d’une minute, il prit une grande inspiration:

— Que s'est-il passé ensuite ?

— Je suis sorti. Il faisait plus froid que lorsque j'avais pénétré le jardin, et le ciel s'était couvert. J'ai recherché ma sœur chez l'épicier, mais la boutique était fermée, alors je suis rentré chez moi. J'ai passé la porte d'entrée, posé mon sac d'écolier, retiré mes chaussures et appelé ma mère... Je la vois encore se tenir en haut des escaliers, habillée de sa longue jupe à pois verts, les deux mains sur la bouche et les yeux emplis de larmes. Elle a dévalé les escaliers, m'a serré si fort dans ses bras que je m'en suis presque étouffé. Je me suis mis à pleurer, moi aussi… J'avais disparu, durant cinq mois. On m'avait cherché partout. Ils m'avaient cru mort.


Aimé se redressa sur sa chaise. Il ne racontait plus seulement son histoire, il la revivait, peut-être pour la dernière fois.

— J'ai cherché à comprendre, j'ai cherché à retourner au manège. Mais je ne l'ai jamais retrouvé. Mais je pense... Je pense avoir avancé dans le temps, grâce à lui. Grâce au Magnifique!

Il leva la tête et croisa le regard de Franck. Un regard rempli de compassion, mais qui trahissait sa pensée: il débloque le vieux !

Aimé expira sereinement. Pouvoir raconter son histoire l'avait soulagé ; peu lui importait qu'on le croit ou non. Une seule personne avait partagé son secret, et cela lui avait suffi. Son amour...

— Merci pour le vin chaud, jeune homme, et pour votre aide. Pourriez-vous m'appeler un taxi, je rêve de retrouver ma maison.

Le taxi le conduisit chez lui malgré la déferlante de neige qui submergeait la ville. C'était la première fois qu'il rentrait seul à la maison. A cette pensée, Aimé resta un moment pétrifié dans le vestibule, incapable d'engranger le courage d'aller plus en avant. Pourrait-il vivre ainsi, sans elle? Il rejoignit le salon en claudiquant et s’allongea sur le canapé, serrant entre ses mains calleuses quatre petits rubis qu'il gardait toujours sur lui. Le vieil homme tomba dans le sommeil.


Alors il rêva d'un fil, long et doré, qu'il suivit, le serrant de sa main, le long d'une ruelle étriquée. Il marchait d'un pas vif, jeune, jusqu'à un lourd portail de fer qu'il avait un jour fait grincer avant de pénétrer un jardin obscurci du feuillage d'un immense noyer. Il prit soudain conscience qu'il ne tenait pas un fil, mais un cheveu doré. Et Elle lui apparue. Sa femme, aussi merveilleuse que la première fois qu'il l'avait contemplée, soixante ans auparavant. Debout aux côtés du Magnifique, elle lui offrit délicatement sa main, paume ouverte, prête à accueillir la sienne, et murmura de sa voix d'ange: « Rejoins-moi ».

Il avança jusqu’à elle et posa sa main dure dans la sienne, si douce. A leur coté, les quatre chevaux de bois les attendaient. Le grand grossièrement taillé, le petit à la crinière bleu, le scellé et le Magnifique, chef d'œuvre qu'il avait toujours tenté de reproduire, son idéal jamais atteint. La source de son art.

D'un geste dévot, il replaça les quatre rubis dans leurs encoches.

Le moment était venu.

Il enfourcha le Magnifique d'un bond, puis enserra la main de sa femme pour l'aider à s'installer derrière lui. Elle laissa ses jambes tomber le long du flanc de bois, en amazone. Elle lui sourit. Aimé jeta un dernier regard à l'inscription, toujours gravée sur le tronc du noyer. A+M, enveloppé d'un cœur asymétrique. Leurs deux mains jointes caressèrent tendrement l'écorce écorchée.

En un élan, le jardin s'illumina ! Les flots de lumières jaillirent parmi les flocons dansants, et la coulée de lave les enveloppa dans sa chaleur bienveillante.

Il ne suffirait que de quelques tours.

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- Kyllyn' -


J’avais pas compris.
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Tu parles (enfin, tu m’as compris) ; je silence.
Non, non, ne dis rien. De toute façon, j’aurais oublié demain. C’est pas grave, tu répèteras. Tu radotes. C’est peut-être ma faute. Pourquoi je te parle déjà ? Ah oui, tu es là. Enfin, je crois. C’est ton corps qui se tient présent et qui me garde éveillé. Pas endormi. Pas mort, tu dis. Pas encore. Pourquoi je reste là ? Je ne te comprends pas. Toi aussi, tu dois te poser la question. On tourne en rond, tous les deux, comme des cons. Deux cons qui se voient tous les soirs. Enfin, pas loin. C’est que ça fini par faire long, mine de rien. Ça fait quoi, des mois ? Si on avait su, sûr qu’on se serait jamais embarqués là-dedans. Enfin, dis-moi : t’aurais voulu ça toi ? Après tout, on est côte à côte là ; moi j’écris, toi tu lis. Moins je t’oublie, plus tu m’ennuies. C’est dur d’être deux paumés dans un monde où on n’a pas le droit d’être seul. Alors forcément, comme on n’aime pas les gens, on n’avait pas le choix : c’était toi et moi.
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