Chapitre 1

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 An sept-cent-vingt-deux. Une décade s'est écoulée depuis que Rislen a confié la garde de l'androïde, conçu par Zagi avant sa mort, au doyen de Mondcarlin, la plus grande cité du continent. Depuis Pai, un lyar, animal à la croisée du fauve, du loup et du dragon, doté de la capacité de cracher du feu autant que des répliques cinglantes, élève tant bien que mal celui qu'il a baptisé Sian-ve. Cependant, le robot a été très vite surnommé bêta-seize par ses amis et de manière assez unanime. Ce sobriquet lui vient du chiffre seize gravé au dos de sa main gauche et de son côté très naïf, qui lui a valu de nombreuses facéties de la part des villageois.

 À l'orée de la forêt Thelthane, tout juste à la sortie est de la cité Mondcarlin, Sian-ve s'agenouille pour examiner les empreintes laissées par un animal dans l'herbe humide. Elles sont rendues presque imperceptibles par le coucher des soleils, qui se cachent derrière les arbres.

 — Tu vois, Pai, dit le robot. Ces traces, ce sont celles du cerflier que nous sommes en train de chasser. Je te l'avais bien dit qu'il s'était enfui à travers bois.

 La voix métallique de son protégé étonne toujours le lyar, même après tant d'années passées à ses côtés. L'excitation de l'humanoïde, pour lui faire remarquer qu'il a raison, produit une note qui l'énerve au plus haut point et lui brise les oreilles.

 — Et moi, je te dis que je ne sens pas son odeur par ici, répond, agacé, Pai, en se grattant les pics de la croupe.

 — Il faut croire que ton flair n'est plus ce qu'il était. Tu n'es plus tout jeune, il faut dire.

 Le lyar lance un féroce rugissement qui fait s'envoler quelques oiseaux nichés dans un arbre non loin, ceux-ci devenant très rapidement de petits points noirs dans le ciel orangé de cette fin de journée. C'est la goutte de trop. Le fauve a horreur qu'on le taquine sur son âge, son espèce ayant une espèce de vie moins longue que beaucoup d'autres. Il sait qu'il ne vivra plus des années et cela l'inquiète d'un jour laisser son compagnon livré à lui-même. L'androïde a certes bien évolué depuis son arrivée, mais reste beaucoup trop naïf pour se débrouiller seul. Il y a bien ses autres amis, mais ils sont tous plus irresponsables les uns que les autres.

 — Le vieux peut encore te mettre la raclée, tu veux t'y essayer ? grogne-t-il. Tu sais bien que je déteste quand tu fais ça.

 Un court silence s'installe avant que les deux comparses ne se mettent à rire à gorge déployée.

 — C'est quand même bizarre qu'un être fait de métal ait le sens de l'humour, reprit Pai. Bon, sinon, as-tu finalement réussi à trouver un de tes semblables ou une quelconque trace de ton passé ? Car ce n'est pas tout ça, mais je ne suis pas éternel et j'aimerais bien que tu trouves quelqu'un qui pourra réellement s'occuper de toi. Pas comme les zigomars qui nous attendent à la taverne.

 — Toujours pas, chuchote le robot avec un air distrait.

 Sian-ve préfère éviter ce sujet. Il n'ose pas imaginer sa vie sans son complice de toujours et ses recherches restent vaines.

 — Regarde, reprend-il. Juste à côté de cet arbre en forme de Y, c'est notre proie.

 À peine finit-il sa phrase qu'il se lance à la poursuite de la bête. Celle-ci a à peine le temps de réagir qu'elle se trouve déjà capturée malgré une tentative d'évasion bien inutile. Le robot caresse l'animal pour l'apaiser et d'un geste vif lui brise la nuque. Malgré son amour pour la chasse, il reproduit ce rituel autant que possible. De cette manière, au moins, la malheureuse bête n'agonise pas. Pai l'observe avec beaucoup de respect et de fierté.

 — Déjà dix ans que Rislen t'a amené dans notre cité, dit-il nostalgique. Pourtant, je suis toujours aussi impressionné par ta vitesse et tes réflexes hors du commun. C'est tout de même réputé pour être vif et rapide, ce genre de bestiole.

 — Arrête, tu vas me faire rougir.

 — Comme si c'était possible, tas de ferraille, le taquine Pai, ce qui fait friser ses longues moustaches, blanchies par les années.

 — Et que dirais-tu d'aller partager cette belle pièce, avec nos amis, à la taverne, autour d'une bonne mousse ?

 — Tu sais comment me parler, toi ! Dépêchons-nous avant qu'il ne fasse complètement nuit.

 Sian-ve et Pai approchent de Mondcarlin et admirent leur belle cité s'illuminer peu à peu alors que le ciel s'obscurcit. Les remparts, notamment, sont remarquables, par leur hauteur impressionnante et les très nombreuses torches qui y brûlent. Que dire du somptueux palais, plus étincelant que jamais, qu'ils aperçoivent côté Nord, loin des habitations et hors des fortifications, le bâtiment possédant ses propres murs de défense. Les centaines de lanternes de toutes les couleurs qui le parent le rendent tout simplement merveilleux.

 Ils franchissent la porte Est, encadrée par deux tourelles, inutilisées depuis la fin de la grande guerre. Les gardes, semblant attendre leur retour, referment derrière eux. Les deux compagnons progressent ensuite dans les petites ruelles bordées d'échoppes et menant au centre la cité, toujours en effervescence et en particulier en ce jour bien particulier.

 La grand-place grouille de monde, un groupe de saltimbanques se donne en spectacle et de nombreux vendeurs nomades déambulent dans la foule afin de satisfaire les envies des passants. Que ce soit nourriture ou boisson, les badauds n'ont qu'à lever la main pour être servi.

 — Serait-ce déjà la grande kermesse de l'alignement biennal des deux soleils ? s'interroge le fauve, tant pour lui-même que pour son compagnon. Cela veut dire que c'est également ton anniversaire dans ce cas.

 — En effet, quand le voyageur m'a amené dans ce monde et m'a confié à toi, les astres étaient dans un bel arrangement comme aujourd'hui. Il m'avait d'ailleurs raconté que cela était souvent un présage de quelque chose d'extraordinaire, avant de disparaître comme il aime tant le faire. Enfin bref, tu connais Rislen, toujours aussi mystique. Rejoignons nos amis, ils doivent nous attendre. Cette chasse nous a occupé un peu trop longtemps, j'ai bien peur de l'état dans lequel nous allons les retrouver.

 La traversée de la place bondée qui sépare les acolytes de la taverne tient du parcours du combattant. Tantôt chahutés par des enfants courant, tête levée, à la poursuite de papillons étincelants, tantôt accostés par les marchands, prêts à tout pour leur vendre leurs babioles, ils finissent tout de même par franchir l'immense porte du bâtiment. A l'intérieur, un calme plat et inhabituel contraste avec le chahut extérieur, au plus grand dam du propriétaire. Celui-ci explique que c'est comme ça à chaque Kermesse. Les villageois préfèrent faire boire dehors. Même son cuisinier l'a abandonné pour aller festoyer. Seule une table près du bar accueille deux gobelins, de petites créatures vertes aux longues oreilles et au nez pointu, en plein bras de fer. Des grognements s'accompagnent de noms d'oiseaux tandis que l'un parvient à écraser la main de l'autre sur la table. Avec eux, un orc, autre créature verte, bien plus imposante et musclée, se lève et va accueillir les entrants d'une bonne claque dans le dos de Sian-ve, qui ne bronche pas d'un iota.

 — Ben alors, les gars ! dit l'orc en se massant la main enflée par le choc contre l'acier. On croyait que vous vous étiez fait avoir par les sylves, vous savez ces fameux esprits de la forêt. On a commencé à boire sans vous, j'espère que vous ne nous en voudrez pas.

 — Pas du tout, Gudrak ! rétorque l'androïde avant de brandir, non sans fierté, le cerflier qu'il tenait par les pattes arrière. On vous a ramené de quoi vous repaître. Je m'en vais de ce pas vous préparer ça en cuisine, puisque le cuistot s'est joint à la beuverie qui se tient sur la place. Ça accompagnera très bien vos cervoises. Commandez-m'en une !

 — Dépêche-toi avant que nos deux hurluberlus ne soient trop saouls et se foutent sur la tronche, pouffe Gudrak en désignant les deux petites créatures à la table, qui s’affrontent à nouveau au bras de fer.

 L'humanoïde disparu dans une petite pièce située derrière le bar, Pai rejoint l'orc, déjà de retour à sa place, la chope à la main et de la mousse plein la barbe.

 — Alors, il parait que Rislen est de retour à Riroc, reprit l'orc à l'intention du lyar. Je n'ai rien dit devant β-16 car il nous aurait abandonnés sur le champ pour aller assommer le voyageur de questions à propos de son passé. Et comme d'habitude, celui-ci serait resté évasif à ce sujet.

 — Tu as bien fait, acquiesce le fauve en opinant du chef. Mais tout de même, il exagère. Il doit bien être au courant de certaines choses puisque c'est lui qui l'a amené à Mondcarlin, et c'est l'homme le plus cultivé que je connaisse. Je le soupçonne de nous faire quelques cachotteries.

 Sur ces paroles, Rislen passe le seuil de la taverne. Il n'a pas l'air enjoué, comme à son habitude. Pai pense alors qu'il est ici en tant que membre du conseil de la cité et non qu'ami. Il a, en effet, vu juste puisque le voyageur a fait le trajet depuis la cité voisine, Riroc, pour transmettre à Sian-ve une invitation officielle. Tao Mondeli, l'administrateur de Mondcarlin, le demande au palais, pour une entrevue de la plus haute importance. Il s'agit de l'homme qui dirige la cité et qui se rapproche le plus de ce qu'on pourrait qualifier de souverain. Rislen sera également présent, en qualité de premier conseiller. En revanche, les autres membres du conseil ne sont pas conviés, le sujet de la réunion devant rester le plus secret possible.

 — Bien le bonjour, messieurs, dit le nouvel arrivant. J'espère que votre soirée se déroule de manière fort agréable. Pourriez-vous m'indiquer où je peux trouver Sian-ve ?

 La bande, attablée, à l'unisson, désigne les cuisines, dans lesquelles le robot continue à s'affairer, drapé dans un tablier maculé du sang de la bête qu'il a préparée. Rislen l'observe et inspire un bon coup. Pai le trouve très nerveux, ce qui n'est pourtant pas dans son caractère.

 — Bon courage, lui souffle-t-il.

 — Oh, je vous remercie. Je vais en avoir besoin. À vrai dire, je me serais bien passé de cette rencontre. Je suis las de subir ses interrogatoires sans être en mesure de lui répondre. Du moins, pas comme il l'espère.

 Ses trompes s'agitent comme pour indiquer qu'il rigole, bien qu'aucun son n'en sorte. Il s'élance finalement vers la cuisine, sous le regard amusé des créatures vertes. Seul Pai garde son sérieux, sentant qu'il se trame quelque chose.

 Sian-ve, jovial, sifflote et insère le cerflier dans le four à bois. Lorsqu'il relève la tête, il aperçoit Rislen pénétrer dans la pièce, ce qui le met d'encore meilleure humeur. Il se précipite à sa rencontre, les bras grands ouverts et un large sourire sur ses lèvres métalliques.

 — Rislen ! s'exclame-t-il d'un ton ravi.

 — Je t'arrête tout de suite ! Je ne suis pas venu palabrer. Ma présence ici n'est pas amicale mais officielle. Il me faut juste t'informer que Tao Mondeli veut s'entretenir avec toi demain matin aux premières lueurs du jour. Je serai également présent et cette fois, j'aurai quelques réponses à tes questions. Mais pour le moment, je ne peux rien te dire. Sur ce, profite de cette soirée pour faire la fête avec tes amis car ton quotidien pourrait bien être chamboulé. À demain, Sian-ve.

 L'androïde n'a pas le temps de réagir que son interlocuteur a déjà activé le mécanisme de son caban, qui le fait disparaître.

 Décidément, tu ne changeras jamais, songe-t-il, sans se défaire de sa gaieté.

 Son bonheur à la perspective d'en apprendre plus sur ses origines le lendemain n'a d'égale que sa déception face à l'attente à venir. Occultant un instant cette nouvelle, il s'attèle à sortir la viande du four et la poser sur un plateau, agrémentée de pommes de terre et de grandes tranches de pain. Il apporte le tout en salle pour le plus grand bonheur de ses camarades.

 L'humanoïde explique la situation à Pai. Tous les deux se demandent alors pour quelle raison l'administrateur veut voir l'humanoïde, alors qu'il ne s'est jamais intéressé à lui depuis son arrivée dans la cité. Au contraire, il avait même été plutôt contre son adoption par le fauve.

 Sian-ve, sentant son ami contrarié, lui propose qu'il l'accompagne pour ce fameux entretien. Le lyar accepte bien entendu l'invitation. Les deux acolytes trinquent alors à cette bonne nouvelle, car oui c'est une bonne nouvelle puisque le robot va en apprendre un peu plus sur lui. De plus, c'est son anniversaire et rien ne pourra entacher la fête. Le groupe d'amis se lance alors à l'assaut de leur repas bien mérité, après la longue attente.

 Une fois la panse bien remplie et les têtes enivrées de vapeur d'alcool, la bande rejoint les festivités à l'extérieur, pour prolonger leur nuit d'ivresse. Toutefois, le fauve remarque que Sian-ve n'est pas dans ses boulons et le convainc de rentrer se coucher afin de se trouver en forme pour l'audience qui aura lieu à l'aube, c'est-à-dire dans à peine quelques heures.

 — Et toi ? demande le robot. Tu ne rentres pas ? Je pense que tu as assez bu pour ce soir, non ?

 — Si l'alcool faisait effet sur toi, tu ne poserais pas cette question. Laisse-moi profiter de ma vieillesse. Allez, ouste, au dodo, avant que je ne te crame.

 — Bon, d'accord. Mais n'oublie pas que tu m'accompagnes demain.

 Une épaisse fumée sort des naseaux de Pai et Sian-ve se hâta de rentrer chez lui avant de subir le courroux de son aîné.

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