Episode 3

9 minutes de lecture

Je suis chez moi, dans ma chambre. Le téléphone est posé devant moi sur mon lit. Je n'ai qu'à télécharger l'application ouverte dessus. Une application qui permet de se trouver un correspondant. Je respire un grand coup et j'appuie sur "téléchargement".

Après avoir réglé les différents paramètres, langue parlée, langue qui m'intéresse, mon niveau dans chacune d'entre elle, on me demande de remplir mon profil personnel, mon prénom, mon âge et une photo.

Je m'arrête.

Je ne sais pas quoi mettre comme photo. Mon prénom c'est Anna, ça OK, mon âge doit être entre 19 et 20 ans puisque je suis née en 1998 d'après ma tombe. Mais une photo ? Je réalise alors que depuis que je suis devenue un fantôme je n'ai pas vraiment regardé à quoi je ressemblais. Je ne me suis pas vu et je ne me rappelle pas m'être vu puisque j'ai perdu la mémoire.

Je jette un coup d'œil rapide à ma chambre mais il n'y a pas de photo de moi. Il n'y a d'ailleurs aucune photo. Je suppose que c'est normal pour une adolescente. Je sors donc de ma chambre pour aller voir dans la maison si je ne trouve pas de photo de famille.

Il faut que j'arrive jusque dans le salon pour trouver autre chose que des peintures, mais lorsque je regarde la photo de famille, mon cœur manque un battement. Nous ne sommes pas trois dans la famille comme je l'avais pensé au départ, nous sommes quatre.

J'ai une sœur.

Mais où est-elle ?

Je ne l'ai pas vu lors de mon enterrement ni à la maison depuis que j'ai réinvesti ma chambre sous ma forme spectrale. Je prends rapidement en photo celle que je pense être moi, ce n'est pas simple étant donné que l'on se ressemblent beaucoup. Je valide mon compte et lance une recherche de correspondant. Puis je monte à l'étage et je fouille davantage.

Dans le fond il y a la chambre de mes parents ainsi qu'une autre que je n'avais pas vu la dernière fois. Mélanie. Mélanie c'est le nom de ma sœur. Je pousse la porte et entre dans la chambre. Il y fait sombre. Les rideaux sont fermés. Je ne les ouvre pas, cela pourrait paraître étrange puisqu'il est sensé n'y avoir personne ici.

Je n'espère qu'une chose en entrant dans cette pièce, que des souvenirs refassent surface. J'espère me souvenir de ce qu'il s’est passé, de pourquoi je suis morte et puis… où est passé ma sœur ? Que lui est-il arrivé ? Je veux des réponses. Je me suis lancé dans l'apprentissage du coréen pour ça. Pour raviver ma mémoire, du moins je l'espérais mais il y a peut-être une autre solution finalement.

Si je trouve ma sœur, peut-être cela me rappellera-t-il mes souvenirs ?

Le temps que mes yeux s'habituent à la pénombre ambiante, et je découvre la pièce. Une douleur me vrille le crâne, je tombe à genoux en me tenant la tête, le visage figé dans une expression de douleur intense. "Anna !" Cette voix. C'est la même que la dernière fois. Un bruit de tôle qui se froisse. Du verre qui éclate. Puis plus rien.

Ce flash m'a laissé pantelante sur le seuil de la chambre. Je n'ai pas la force de continuer. Je sens que si je pousse davantage je vais découvrir des choses, mais je n'ai plus d'énergie. Je continuerai plus tard, pour l'instant je me traîne difficilement jusqu'à ma chambre. Une fois assise en tailleur sur mon lit je m'interroge sur la signification de ce que j'ai entendu. Qu'est-ce que ça pouvait bien être ?

Mon téléphone vibre me tirant de mes pensées. Je réalise que ce n'est pas la première fois qu'il vibre pour me signaler que j'ai reçu une notification.

Elles viennent toutes de l'application. J'ai une bonne demi-douzaine de propositions. Je les détails une par une. Tout d'abord il s'agit d'un marocain qui veut apprendre le français, malheureusement il ne parle pas un mot de coréen et puis de toute façon je veux un coréen natif de Corée, je préfère, j'aurai plus confiance en lui qu'en quelqu'un qui a lui aussi appris, il est plus susceptible de faire des fautes.

Je vire presque toutes les propositions selon ces critères. Il n'en reste qu'une mais j'hésite parce qu'il est plus vieux que moi. On a trois ans d'écart. Les vieilles règles que mes parents m'ont inculquées sont encore ancrées profondément en moi.

On se méfie des inconnus, encore plus des hommes surtout s'ils sont plus vieux.

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Nous cherchons tous les cinq ensembles une application pour trouver notre correspondant, le manager nous avait demandé de lui dire celle que l'on choisirait pour qu'il puisse s'assurer de sa fiabilité. Sans surprise, nous choisissons l'application la plus populaire du moment avec les meilleures notes et les meilleurs commentaires. Après que le manager nous ait donné son aval nous remplissons nos profils et nous lançons tous en même temps une recherche dans l'espoir de trouver La personne qui sera notre correspondant.

L'application me propose une dizaine de profils respectant les paramètres que l'on a choisi juste avant. Tout est très intuitif, si le profil m'intéresse j'appuie sur le rond et si non sur la croix. J'en retiens environ la moitié, pour la plupart, des garçons mais il y a quand même une fille qui m'a intrigué, sa photo de profil est une photo de famille avec deux jeunes filles identique, des jumelles. C'est rare ce genre de photos de profil pour une fille, et je sais de quoi je parle, j'en vois tous les jours. On verra bien ce que ça donne, je dois attendre leur réponse maintenant.

Une bonne vingtaine de minutes plus tard, après que l'on ait répété plusieurs fois la chorégraphie pour notre nouvelle chanson je consulte rapidement mon téléphone.

Plusieurs notifications. Dont une réponse.

Alors que mes amis m'appellent pour qu'on reprenne je clique sur la notification.

Il s'agit de la jeune fille. "Bonjour." M'envoie-t-elle. Je sais ce que ça veut dire, notre manager nous a appris quelques mots de base dans plusieurs langues dont le français, évidemment. Je le dis à voix haute mais je me rends bien compte que ça ne va pas. Il va vraiment falloir que j'améliore mon accent et ma prononciation.

Je lui réponds dans ma langue en me présentant "안녕하세요. 준입니다."(*) Les gars curieux, s'approchent. Quand ils voient que quelqu'un m'a répondu ils sont tout excités et se précipitent pour consulter leur propre téléphone. Je les vois alors tour à tour ravi ou déçu lorsqu'ils constatent qu'ils ont oui ou non reçu des réponses.

Je n'ai pas de réponse tout de suite.

Avec les gars on reprend notre entraînement et ce n'est que lorsque le manager nous rejoint plus tard, pour nous dire qu'il est temps d'aller nous reposer, qu'on a assez bossé pour aujourd'hui, que l'on consulte de nouveau nos téléphones. Il est près de minuit à ce moment-là. J'ajoute l'horloge de Paris à la mienne et constate que là-bas il est environ cinq heures de l'après-midi. Ça risque d'être compliqué de communiquer avec elle, parce que quand je dormirai, elle, sera éveillée et inversement. Mais bon c'est comme ça, on m'a confié le français à apprendre je n'ai pas le choix. Je n'aurai qu'à me coucher légèrement plus tard que les autres pour pouvoir discuter quelques minutes de plus avec elle.

J'ouvre la conversation en ignorant les autres demandes. Elle m'a envoyé. "Je m'appelle Anna, enchantée Jun." J'utilise la fonction traduction intégré à l'application pour comprendre son message, et je lui réponds.

C'est ainsi que nous échangeons jour après jour, par petites phrases simples et basiques, on apprend à se connaître, on fait connaissance. Les autres aussi se sont trouvé des correspondants et notre manager est ravi. Il nous demande sans cesse des nouvelles, les mots qu'on a appris, surtout moi avec le français, à croire que je vais devoir lui apprendre cette langue en même temps que mon propre apprentissage, élève et professeur à la fois. Je prends l'habitude de noter chaque nouveau mot ou nouvelles expressions dans un petit carnet pour pouvoir les retravailler ensuite lorsque j'ai cinq minutes. Ce carnet ne me quitte plus, je l'ai toujours sur moi.

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Cela fait quelques jours maintenant que nous échangeons avec Jun. Je commence à l'apprécier, j'ai le sentiment de m'être fait un ami et je dois avouer que dans ma situation c'est quelque chose d'assez inédit. Mais ça me fait du bien de parler à quelqu'un comme si j'étais normale. Comme si j'étais toujours vivante.

J'ai regardé, il y a environ 7 à 8 heures de décalage horaire et comme je dors comme les vivant, même si je ne suis pas sensé pouvoir le faire, et bien nous ne discutons que durant certains moments de la journée. En plus il travaille pendant longtemps et je n'ai pas encore compris quels étaient ses horaires puisqu’il ne me parle jamais vraiment au même moment. Il n'a pas voulu me dire ce qu'il faisait et quand il m'a demandé je lui ai dit que je travaillais chez moi, ce qui techniquement n’est pas tout à fait faux, je travaille à retrouver ma mémoire à la maison.

J'ai trouvé un petit cahier neuf dans les tiroirs de ma chambre et j'y note tout ce qu'il m'apprend. Dès que j'en ai l'occasion je tente de lui écrit en coréen et même si je fais beaucoup d'erreurs, il me corrige toujours très gentiment. Et bien entendu je fais de même pour lui.

Je lui ai demandé pourquoi il voulait apprendre le français et il m'a répondu que c'était pour pouvoir venir en France lors de voyages et bien sûr il m’a retourné la question et je me suis trouvé bien embêtée. Je ne lui ai pas répondu tout de suite.

Du coup, ce matin en me réveillant, je réfléchis à une réponse. Il faut quand même que je lui réponde, je ne peux pas laisser la question comme ça... Je prends mon téléphone, ouvre l'application et clique sur la conversation. Mes doigts restent en suspens au-dessus du clavier numérique. Finalement je décide d'être là plus honnête possible et je lui réponds "Parce que je cherche quelque chose." Puis je pars sur un tout autre sujet en espérant qu'il comprenne que je veux changer de sujet. Je lui parle de musiques, de loisirs, de paysages, de vacances, de rêve...

Je prends mon téléphone avec moi et je retourne dans la chambre de Mélanie. Étrangement c'est dans cette chambre que les choses me semblent les plus familières, c'est ici aussi que les flashs me reviennent le plus souvent. Je trouve ça très étrange et ça me donne encore plus envie de creuser. Je veux savoir. Je veux comprendre pourquoi je suis morte, je veux savoir ce qui est arrivé à ma sœur. Jusqu'à présent, après les quelques flashs où j'entendais les bruits de tôle qui se froisse et de verre qui se brise, je me sentais tellement mal que je n'avais qu'une envie, m'enfuir. Mais je dois arrêter de fuir, je dois être plus courageuse que ça et rester, fouiller dans ma mémoire pour me souvenir de ce que j'ai oublié.

J'entre dans la chambre et je passe mes doigts sur les meubles, j'effleure les objets, je caresse les tissus, je m'imprègne du lieu avant de m'asseoir sur le sol au centre de la pièce.

Je ferme les yeux.

Je me concentre sur ma respiration puis je dérive petit à petit vers le peu de souvenirs que j'ai et je me laisse aller. Une douleur qui m'est maintenant familière me vrille le crâne, j'entends de nouveau la tôle et le verre mais cette fois-ci j'ai des images qui accompagnent les sons. Un capot plier en accordéon, une roue perdue seule sur la route, des bris de verre de partout et du sang.

Un cri, "Anna !"

Qui ? Qui m'appelle ?

Mais qu'est-ce que... On ne m'appelle pas, c'est moi qui cri.

Je suis dans une voiture côté passager. Ma sœur, Anna, est assise côté conducteur et elle ne bouge plus, couché sur le volant. Il y a du sang partout, sur elle, sur moi, dans la voiture.

Écran noir.

Silence.

Je rouvre les yeux en sursaut. Je suis assise par terre dans la chambre et les larmes dégoulinent le long de mon visage. Je n'y fais pas attention. Je suis perdue.

Si la personne qui est enterrée est ma sœur, celle qui était dans la voiture. Si c'est elle qui est morte, alors je suis Mélanie.

Mais que m'est-il arrivé dans ce cas ?

Qu'est-ce que je suis devenue ?

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(*) "Bonjour. Je m'appelle Jun." (romanisation (안녕하세요. 준입니다 ): annyeonghaseyo. Junibnida.)

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