Séparation /2

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Lorsque Zephyr reprit connaissance, la première chose qu'il réalisa, c'est qu'il ne pouvait pas bouger la tête. Qu'il pouvait ouvrir l'oeil gauche, mais pas le droit. Qu'avec son oeil valide, il voyait le visage de Kanoo au second plan, la tête à l'envers, derrière une poignée de tiges et de feuilles. Il cligna de l'oeil, ajusta et saisit : sa tête reposait sur les genoux de la jeune fille, qui maintenait un cataplasme de feuilles et d'herbes sur son front.

- Am... Comment te sens-tu ? demanda-t-elle.

- Ça ira, répondit-il machinalement. Puis la mort de Talixan lui revint à l'esprit, telle une bouffée de désespoir, et il se remit à pleurer, abandonnant toutes forces et toute envie.

Kanoo le laissa verser de chaudes larmes en silence quelques minutes. Les bruits de la nature reprenaient le dessus dans son esprit vide. Puis la jeune fille posa la main sur sa joue, et murmura :

- On doit partir. On ne peut pas rester là.

Ce fut l'indignation qui mobilisa les forces de Zephyr en dépit de tout son abandon de soi. Partir ? Laisser Talixan ? Comment cette gamine pouvait-elle suggérer une telle horreur ? N'avait-elle donc aucune idée de ce que Talixan représentait pour lui, et pour le royaume ?

Une troisième fois, l'idée de la mort le submergea. Sans Talixan, il n'arriverait plus à rien. Les symboles du Rite étaient perdus. Le royaume, envahi par l'ennemi. Rongé par la cupidité des Ducs. Sil, en pleine guerre civile. Et lui, perdu au pied des montagnes, seul ou presque, pourchassé de toutes parts.

- Que pouvons-nous faire ? finit-il par répondre, sans attendre de réponse à cette question rhétorique.

- Aller à Garsal.

Il laissa passer un temps.

- Pour quoi faire ?

- Pour trouver Pelon. Il doit nous aider, non ? C'est ce qu'a dit Talixan l'autre jour.

- Il ne nous connaît même pas.

- Nous dirons que nous venons sur le conseil de Talixan. Si nous prenons des affaires appartenant à ton ami, on nous croira sûrement.

Zephyr se rassit difficilement. La tête lui tournait. Le cadavre du chasseur gisait à quelques pas de là.

- Je ne sais pas où est sa famille. Ni même s'il en a encore une. Qu'allons-nous faire de son corps ? Je ne sais même pas quelles sont ses traditions pour disposer des corps.

- Si c'était un mesmèze, on l'aurait fait couler en mer, risqua Kanoo, sans s'apercevoir qu'elle était hors de propos.

Son compagnon prit le temps de la réflexion.

- On devrait l'amener à Pelon, lui saura quoi en faire.

- Quoi ? Tu veux traîner son corps jusqu'à Garsal ! Et tout le temps où nous chercherons Pelon ?

- Je ne vois que ça.

Kanoo se tut, voyant qu'aucun argument ne saurait faire changer d'avis le jeune homme. La dépouille du chasseur lui était trop précieuse, il n'arriverait pas à s'en défaire aussi vite.

Petit à petit, ils rassemblèrent leurs affaires encore trempées, ramassèrent le bric-à-brac de Talixan. Zephyr insista pour prendre l'arc, afin qu'il suive le vieil homme dans la mort. Ils partagèrent les affaires restantes entre eux deux, Kanoo héritant du sac du chasseur. Zephyr se saisit de la sarbacane et la mit dans son propre sac. Talixan avait tout juste commencé à lui apprendre à l'utiliser. Il ne pouvait encore se faire à l'idée qu'il ne profiterait pas des leçons suivantes.

Enfin, Zephyr mit Talixan en chemise, pour l'alléger, et le chargea sur ses épaules, bras autour de son cou. Le corps était aussi léger qu'il l'avait imaginé. Il semblait encore prêt à s'envoler, de bond en bond, pour traverser les sous-bois comme une hirondelle. Ou comme un pic noir.

Il versa encore quelques larmes en chemin, inconsolable. Il aurait voulu que par ce dernier contact de leurs corps l'un contre l'autre, le vieil homme lui partageât tout ce qu'il lui restait à apprendre. Leur épopée commune avait été trop courte. La luciole se posait tout à tour sur son poignet, puis sur sa joue, comme si elle voulait montrer qu'elle partageait sa peine.

D'un commun accord, ils décidèrent de poursuivre jusqu'à Garsal sans s'arrêter, en marchant toute la nuit s'il le fallait, mais en pratiquant de fréquentes pauses, pour permettre à Zephyr de reprendre des forces. Ils marchèrent en silence, mais sans prendre beaucoup de précautions. Il leur importait plus d'avancer que d'éviter des dangers, qu'ils ne sauraient ni détecter ni affronter.

A la nuit, Zephyr profita d'une pause dans une clairière déposer le corps de Talixan, dessiner un nouveau diagramme, disposer ses pierres vertes, et se débarrasser ainsi de la douleur lancinante qui lui vrillait le cerveau. Après quelques minutes de recueillement, il fit un pas hors de la figure et tâta son front. La bosse avait disparu. Le cocard qui bloquait son oeil droit avait diminué de moitié ; il y voyait de nouveau.

Kanoo jugea que c'était le moment approprié pour quelques questions qui avaient déjà trop attendu.

- Tu es un sorcier, c'est ça ? Pourquoi vous fuyez, toi et Talixan ? Ce sont les sorcières qui ont mis votre tête à prix ?

- Je ne fuis pas, Kanoo. Je suis...

Il s'interrompit, et invita la jeune fille à s'asseoir près de lui contre un tronc. Maintenant, il était seul à porter tous ces secrets, et c'était trop lourd. Le royaume entier était en danger, et lui seul portait ce fardeau ? Il n'y avait pas de mal à le partager avec une petite gamine, aussi bizarre et chétive soit-elle.

Il ferma les yeux, et lui raconta tout. Sa vie au Palais, son maître Fleurnoir, son pouvoir ridicule, le vol des symboles par les zagarites, la poursuite dans laquelle il s'était lancé bien naïvement.

- Voilà, dit-il, pourquoi je fais voler le vent - et un souffle frais siffla soudain dans les branches - et pourquoi je maîtrise une poignée de sorts. Je devais récupérer les symboles du Rite, et j'ai échoué.

Il rouvrit les yeux. Kanoo se tenait coite, et le regardait fixement.

- Le Roi Zephyr, dit-elle enfin, comme pour matérialiser un rêve.

Le jeune homme se demanda s'il avait quelque chose à apprendre de la jeune fille à son tour, et quelque chose lui revint alors à la mémoire.

- J'ai vu comment tu lançais des pierres, tout à l'heure, et tu as mis un sacré coup au zagarite. Peux-tu me montrer comment tu fais ?

Cette question ralluma un sourire dans le visage juvénile.

- Tout de suite !

Elle se mit à la recherche de cailloux, et lorsqu'elle en eut rassemblé quelques-uns, de forme arrondie et d'un poids adapté, elle parcourut une longue distance, à petits bonds de cabri, pour s'éloigner du garçon. A la surprise de Zephyr, elle avait atteint un point qui semblait plutôt convenir pour du tir à l'arc.

Elle se mit en position, jambes bien calées, et tira un bras en arrière.

- Attention, je tire !

Un boulet fusa dans les airs, et un choc sourd cogna l'arbre contre lequel s'appuyait Zephyr. Il eut à peine le temps de pencher la tête pour voir tomber une grosse branche sous l'effet du caillou.

- Attention, je tire ! recommença la jeune fille.

Un nouveau boulet fusa vers Zephyr qui, ayant pris la mesure des risques qu'il courait, enfouit sa tête entre ses jambes. Un choc fit trembler le tronc derrière lui, et il entendit chuter une nouvelle branche.

- Arrête ! Arrête ! cria-t-il alors que Kanoo, enchantée de sa démonstration, prenait position une troisième fois. Comment fais-tu ça ?

Elle revint vers lui de son pas sautillant, et expliqua :

- Je suis une mesmèze. C'est normal. Tous les mesmèzes font ça. C'est notre façon de chasser, et aussi de nous défendre. Sur les plages, il n'y a pas grand chose d'autre que des galets.

- C'est impressionnant, conclut-il, notant au passage les muscles fermes qui tendaient la peau des bras malingres de la jeune fille.

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Mabe01

J’ai toujours été croyant. En mourant, je m’attendais à rejoindre un grand paradis blanc. J’imaginais une place sur laquelle s’érigeraient de longues colonnes de marbre entourant un homme imposant. Ses ailes immaculées s’étaleraient sur les marches de l’escalier qui relie les mortels à la vie éternelle. Souvent, en rêve, je me voyais déjà commencer mon ascension vers Dieu. Je n’avais pas peur, les rides qui creusaient mon corps montraient à elles-seules que ma présence sur Terre avait déjà duré bien trop longtemps. Il y a un an j’ai été déclaré « super-centenaire » tel un super-héros de la vie. Pourtant, je n’avais rien fait pour avoir ce titre, jamais sauvé quelqu’un, jamais eu de capacités extraordinaires. Comme costume, j’arborais une tenue vestimentaire légère dénouée de goût, à croire qu’à 111 ans nous n’étions plus adapté à rien. La société m’échappait, tout comme les boutons de ma blouse d’hôpital négligemment ouverte au deux tiers. Je regardais le monde à travers l’écran d’une petite télévision murale dont le branchement maladroit semblait pouvoir être arraché d’un coup de vent. Si pour les médecins le miracle était de me voir toujours debout, pour moi, le seul miracle fut que cette vieille boite à images filandreuse tienne encore. À ce jour, elle comme moi avions un point en commun, notre durée de vie était limitée et ne tenait littéralement plus qu’à un fil.
C’est donc sans surprise que ce fameux 26 décembre je me suis retrouvé au ciel. Je devinais déjà la réaction de certaines infirmières face à ma mort. Je rigolais en me figurant Mirelle évoquer cette tristesse qui m’aura emmené le lendemain du jour de Noël ou encore Sophia exprimant des regrets face à l’homme merveilleux que j’étais. À chaque mort c’était la même chanson, la personne avait eu une vie formidable, elle avait accompli ce qu’elle devait accomplir et s’en allait en paix. C’était d’un banal, d’un ennui. Loin mon envie d’en décevoir certains mais la vie ne se réalise pas ainsi. On achève des souhaits en laissant des rêves de cotés de la même manière qu’un mendiant consomme ses deux euros en boisson tout en abandonnant la famille qu’il s’était construite en pensée sur le coin de son bout de carton. Donc non, je n’avais pas eu une vie formidable, j’en détestais même plusieurs chapitres que j’aurai paradoxalement aimé continuer pour leur donner meilleure forme. Je décevrai surement Mirelle par ces propos mais ça n’était pas la tristesse qui m’emmena ce jour-la, pas plus que la joie d’ailleurs. Malgré le nombre de médicaments qu’on me faisait ingurgiter j’étais prisonnier depuis trop longtemps dans une sorte de gouffre qui dévorait mes années passées : le collège où j’attendais sur la passerelle qui reliait mon établissement à celui des lycéens de la rue d’en face, la grille de l’université entrebâillée le jour de ma rentrée, la secrétaire de mon patron qui m’ouvrait les portes de l’entreprise à mon premier jour, ces souvenirs revenaient tous les soirs tel un croque-mitaine. Alors, pour finir de nourrir ce monstre j’avais choisi de m’y jeter tout à fait, quand ce fut le moment je n’ai donc pas résisté et je me suis laissé porté dans l’au-delà, curieux de savoir ce que j’y trouverai.
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