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Lorsque Zephyr reprit connaissance, la première chose qu'il réalisa, c'est qu'il ne pouvait pas bouger la tête. Qu'il pouvait ouvrir l'oeil gauche, mais pas le droit. Qu'avec son oeil valide, il voyait le visage de Kanoo au second plan, la tête à l'envers, derrière une poignée de tiges et de feuilles. Il cligna de l'oeil, ajusta et saisit : sa tête reposait sur les genoux de la jeune fille, qui maintenait un cataplasme de feuilles et d'herbes sur son front.

- Am... Comment te sens-tu ? demanda-t-elle.

- Ça ira, répondit-il machinalement. Puis la mort de Talixan lui revint à l'esprit, telle une bouffée de désespoir, et il se remit à pleurer, abandonnant toutes forces et toute envie.

Kanoo le laissa verser de chaudes larmes en silence quelques minutes. Les bruits de la nature reprenaient le dessus dans son esprit vide. Puis la jeune fille posa la main sur sa joue, et murmura :

- On doit partir. On ne peut pas rester là.

Ce fut l'indignation qui mobilisa les forces de Zephyr en dépit de tout son abandon de soi. Partir ? Laisser Talixan ? Comment cette gamine pouvait-elle suggérer une telle horreur ? N'avait-elle donc aucune idée de ce que Talixan représentait pour lui, et pour le royaume ?

Une troisième fois, l'idée de la mort le submergea. Sans Talixan, il n'arriverait plus à rien. Les symboles du Rite étaient perdus. Le royaume, envahi par l'ennemi. Rongé par la cupidité des Ducs. Sil, en pleine guerre civile. Et lui, perdu au pied des montagnes, seul ou presque, pourchassé de toutes parts.

- Que pouvons-nous faire ? finit-il par répondre, sans attendre de réponse à cette question rhétorique.

- Aller à Garsal.

Il laissa passer un temps.

- Pour quoi faire ?

- Pour trouver Pelon. Il doit nous aider, non ? C'est ce qu'a dit Talixan l'autre jour.

- Il ne nous connaît même pas.

- Nous dirons que nous venons sur le conseil de Talixan. Si nous prenons des affaires appartenant à ton ami, on nous croira sûrement.

Zephyr se rassit difficilement. La tête lui tournait. Le cadavre du chasseur gisait à quelques pas de là.

- Je ne sais pas où est sa famille. Ni même s'il en a encore une. Qu'allons-nous faire de son corps ? Je ne sais même pas quelles sont ses traditions pour disposer des corps.

- Si c'était un mesmèze, on l'aurait fait couler en mer, risqua Kanoo, sans s'apercevoir qu'elle était hors de propos.

Son compagnon prit le temps de la réflexion.

- On devrait l'amener à Pelon, lui saura quoi en faire.

- Quoi ? Tu veux traîner son corps jusqu'à Garsal ! Et tout le temps où nous chercherons Pelon ?

- Je ne vois que ça.

Kanoo se tut, voyant qu'aucun argument ne saurait faire changer d'avis le jeune homme. La dépouille du chasseur lui était trop précieuse, il n'arriverait pas à s'en défaire aussi vite.

Petit à petit, ils rassemblèrent leurs affaires encore trempées, ramassèrent le bric-à-brac de Talixan. Zephyr insista pour prendre l'arc, afin qu'il suive le vieil homme dans la mort. Ils partagèrent les affaires restantes entre eux deux, Kanoo héritant du sac du chasseur. Zephyr se saisit de la sarbacane et la mit dans son propre sac. Talixan avait tout juste commencé à lui apprendre à l'utiliser. Il ne pouvait encore se faire à l'idée qu'il ne profiterait pas des leçons suivantes.

Enfin, Zephyr mit Talixan en chemise, pour l'alléger, et le chargea sur ses épaules, bras autour de son cou. Le corps était aussi léger qu'il l'avait imaginé. Il semblait encore prêt à s'envoler, de bond en bond, pour traverser les sous-bois comme une hirondelle. Ou comme un pic noir.

Il versa encore quelques larmes en chemin, inconsolable. Il aurait voulu que par ce dernier contact de leurs corps l'un contre l'autre, le vieil homme lui partageât tout ce qu'il lui restait à apprendre. Leur épopée commune avait été trop courte. La luciole se posait tout à tour sur son poignet, puis sur sa joue, comme si elle voulait montrer qu'elle partageait sa peine.

D'un commun accord, ils décidèrent de poursuivre jusqu'à Garsal sans s'arrêter, en marchant toute la nuit s'il le fallait, mais en pratiquant de fréquentes pauses, pour permettre à Zephyr de reprendre des forces. Ils marchèrent en silence, mais sans prendre beaucoup de précautions. Il leur importait plus d'avancer que d'éviter des dangers, qu'ils ne sauraient ni détecter ni affronter.

A la nuit, Zephyr profita d'une pause dans une clairière déposer le corps de Talixan, dessiner un nouveau diagramme, disposer ses pierres vertes, et se débarrasser ainsi de la douleur lancinante qui lui vrillait le cerveau. Après quelques minutes de recueillement, il fit un pas hors de la figure et tâta son front. La bosse avait disparu. Le cocard qui bloquait son oeil droit avait diminué de moitié ; il y voyait de nouveau.

Kanoo jugea que c'était le moment approprié pour quelques questions qui avaient déjà trop attendu.

- Tu es un sorcier, c'est ça ? Pourquoi vous fuyez, toi et Talixan ? Ce sont les sorcières qui ont mis votre tête à prix ?

- Je ne fuis pas, Kanoo. Je suis...

Il s'interrompit, et invita la jeune fille à s'asseoir près de lui contre un tronc. Maintenant, il était seul à porter tous ces secrets, et c'était trop lourd. Le royaume entier était en danger, et lui seul portait ce fardeau ? Il n'y avait pas de mal à le partager avec une petite gamine, aussi bizarre et chétive soit-elle.

Il ferma les yeux, et lui raconta tout. Sa vie au Palais, son maître Fleurnoir, son pouvoir ridicule, le vol des symboles par les zagarites, la poursuite dans laquelle il s'était lancé bien naïvement.

- Voilà, dit-il, pourquoi je fais voler le vent - et un souffle frais siffla soudain dans les branches - et pourquoi je maîtrise une poignée de sorts. Je devais récupérer les symboles du Rite, et j'ai échoué.

Il rouvrit les yeux. Kanoo se tenait coite, et le regardait fixement.

- Le Roi Zephyr, dit-elle enfin, comme pour matérialiser un rêve.

Le jeune homme se demanda s'il avait quelque chose à apprendre de la jeune fille à son tour, et quelque chose lui revint alors à la mémoire.

- J'ai vu comment tu lançais des pierres, tout à l'heure, et tu as mis un sacré coup au zagarite. Peux-tu me montrer comment tu fais ?

Cette question ralluma un sourire dans le visage juvénile.

- Tout de suite !

Elle se mit à la recherche de cailloux, et lorsqu'elle en eut rassemblé quelques-uns, de forme arrondie et d'un poids adapté, elle parcourut une longue distance, à petits bonds de cabri, pour s'éloigner du garçon. A la surprise de Zephyr, elle avait atteint un point qui semblait plutôt convenir pour du tir à l'arc.

Elle se mit en position, jambes bien calées, et tira un bras en arrière.

- Attention, je tire !

Un boulet fusa dans les airs, et un choc sourd cogna l'arbre contre lequel s'appuyait Zephyr. Il eut à peine le temps de pencher la tête pour voir tomber une grosse branche sous l'effet du caillou.

- Attention, je tire ! recommença la jeune fille.

Un nouveau boulet fusa vers Zephyr qui, ayant pris la mesure des risques qu'il courait, enfouit sa tête entre ses jambes. Un choc fit trembler le tronc derrière lui, et il entendit chuter une nouvelle branche.

- Arrête ! Arrête ! cria-t-il alors que Kanoo, enchantée de sa démonstration, prenait position une troisième fois. Comment fais-tu ça ?

Elle revint vers lui de son pas sautillant, et expliqua :

- Je suis une mesmèze. C'est normal. Tous les mesmèzes font ça. C'est notre façon de chasser, et aussi de nous défendre. Sur les plages, il n'y a pas grand chose d'autre que des galets.

- C'est impressionnant, conclut-il, notant au passage les muscles fermes qui tendaient la peau des bras malingres de la jeune fille.

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Défi
C.Marcovecchio

"Le caveau était sombre, éclairé juste par ma chandelle fumante et un conduit semblait s'enfoncer loin dans les entrailles de la terre, descendant en pente douce, au moins au début. La suite était envahie par la nuit souterraine pleine de chuintement et de bruits dont je ne reconnaissais pas l'origine."
Une porte, tenant à peine sur ses écrous, se distinguait grâce à ma chandelle, au fond du caveau. Le verrou n'était, par chance, point scellé.
Et d'une main peu rassurée, je tournai la poignée. Le crissement de la porte et son claquement dans mon dos pétrifié furent camouflés par un hurlement perçant, qui semblait traverser les murs pour se tenir à mes côtés.
J'empoignais la poignée, toujours avec ma pauvre chandelle, qui éloignait l'obscurité du mal qui m'asphyxiait.
Ce qui, au premier abord, me paraissait être la même pièce que la précédente, fut en réalité un long couloir orné de trophée macabre.
Je faillis en lâcher la chandelle et extirper un cri de ma bouche las.
Les murs étaient recouverts de squelettes suspendus tête en bas. Certains avaient encore une peau et d'autres étaient fraîchement installés. Les murs rocheux suintaient d'un liquide rougeâtre, inondant le sol de sa couleur et sa viscosité.
L'odeur âcre et piquante de la mort faillit me faire remonter le contenu de l'estomac.
L'envie de retourner sur mes pas, de m'enfuir était forte et allait gagner sur celle de la retrouver. Puisqu'au fond, je sentais qu'elle était ici. J'ordonnai alors à mes jambes pétrifiées de bouger et d'avancer. Avalant ma salive de dégoût, je commençai lentement à marcher en direction de la porte à peine discernable, au fond du couloir.
Mes pas clapotaient dans ce liquide et résonnaient en écho, tapant entre les murs pour faire vibrer mes tympans aux aguets. Ce liquide inondait mes chaussettes pour les faire changer de couleurs.
J'observais tous les squelettes, jusqu'au moindre détail ; tout en essayant de ne point gerber. Sur les corps encore en chair, j'observai leurs ventres ouverts en grands, telle une large et haute déchirure, vidés de leurs contenues. L'emplacement de leurs yeux n'étaient plus que deux trous sombres.
Je manquai de trébucher à la vue d'un cadavre en voie de décomposition et dans le même état cruel que les autres. Je n'étais pas choqué par l'état monstrueux de son corps, mais par son visage encore reconnaissable sans ses globes oculaires.
Je reconnaissais cet homme. Oui, malheureusement je le connaissais.
J'avais enfin la réponse à sa disparition et jamais je n'aurais voulu l'avoir. Une larme accompagnée d'une autre, vinrent couler sur mes joues, défigurées par une expression d'horreur et de écœurements, face au corps de mon père.
Je n'osais le toucher et afin de m'éviter de perdre connaissance de cette affreuse découverte, je continuai de marcher dans ce couloir aux centaines de cadavres. J'avançais le plus rapidement possible, et la porte fut bientôt atteinte.
Je ne pouvais plus faire machine arrière, j'avais la preuve formelle qu'elle était bien là.
Le levier abaissé de la porte d'acier, je me faufilai à l'intérieur tout demandant pardon à mon père de le laisser dans cet état lamentable.
La chandelle s'éteignit à mon entrée. Et puis, vue l'éclairage jaune de ce couloir, elle n'était plus indispensable.
Plus aucun squelette suspendu, plus aucun liquide rouge recouvrant le sol et les murs. Seulement une fine épaisseur d'eau limpide sur les dalles rocheuses. Des piliers de flammes longeaient les murs et illuminaient le couloir pierreux.
Le crépitement et grésillement des larges flammes remplirent le silence, qui ne dura, pas même, une demi-seconde.
— Et electi sunt a Deorum ! Une voix sonore me tapa le cœur de sa force vocale.
Il y a donc des personnes ici ? Je ne comprenais plus rien, je ne comprenais même pas où j'étais mais tous les indices et toutes les recherches m'avaient menés ici. Cela n'était donc pas par pur hasard. La disparition de mon père avait donc un lien, mais pourquoi ?
Il fallait que je sache d'où venait la voix.
Sur mes gardes et marchant à la limite de m'accroupir, j'entrai dans ce qui paraissait être une immense église souterrain.
Caché derrière une colonne de pierre, j'observais discrètement la scène irréelle se jouer en contre-bas.
Elle était éclairée d'un jaune terne obscurcissant certains détails.
Telle une messe, des spectateurs, des fidèles se tenaient assis sur des bancs, alignés face à l'autel. Indiscernable sous leurs voiles noirs, où par-dessus un masque offusquait toute vérité sur leurs genres et identités. Leurs attentions étaient pleinement concentrées sur le maître de cette messe noire.
Devant un autel en pierre brute, cet homme se tenait debout regardant sous son masque figuratif du diable, un jeune homme mort ; nu et le corps éventré jusqu'au cou. L'homme de cérémonie, buvait le sang du pauvre cadavre dans une coupe en argent.
L'ayant fini, il la posa et poussa ensuite le cadavre de l'autel, tel un objet gênant. La marque de son sang, resta imprégnée sur la pierre comme toutes les précédentes victimes. Le corps harassé et sans vie s'écroula tel un pantin et tomba quelques mètres plus bas.
Mes yeux n'avaient rien manqué de la scène.
Le diable masqué se munit d'un poignard cérémonial, et l'essuyait à l'aide de la manche de son costume.
— Nihil Efficere.
Les hurlements de terreurs inondèrent le silence. Deux inconnus, masqués, entrèrent par la seule porte de l'église, juste en dessous d'où j'étais caché.
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Je retins un cri quand je vis son visage. C'était bien elle. Ma femme.
Pourquoi elle ? Comment ?
Nue et allongée sur l'autel, ils l'attachèrent fermement.
L'inévitable allait se produire si je n'intervenais pas. Et le temps pressait. Le maître de cérémonie munit de son poignard, effleura le ventre jusqu'à son cou fragile.
— Et electi sunt a Deorum ! Hurla-t-il, en lui forçant à boire le contenu affreux de la coupe.
Je m'empressais de rejoindre la scène, descendant à la hâte des escaliers sans même savoir où ils pourraient mener.
La voix gutturale de l'homme pénétrait les murs, et chaque seconde qui passait, était un pas de plus vers la mort cruelle de ma femme.
Ces souterrains étaient de véritables labyrinthes. Haletant à n'en plus pouvoir, les pieds trempés, je ne savais où aller.
— Sanguis, Terre, Aqua, Ignis.
Mon cœur bondissait dans ma poitrine suante et détruite par l'oxygène étouffant. Les disciples répétaient d'une même voix les rites du maître, je baignais dans des paroles maudites et dans un lieu maudit par le mal.
— Baptizarent in morte, sumus in dolore, et in futuro.
Je tournai à l'embouchure d'un couloir. Les masques des deux colosses se présentèrent à moi, nez à nez avec eux, postés devant l'entrée de la porte d'acier.
Horrifié, je reculai mais c'était déjà trop tard. Ils se jetèrent sur moi, comme deux loups affamés.
Leurs coups me détruisirent le corps, je n'arrivais point à me défendre.
Seul contre deux monstres, je ne pouvais rivaliser. Allongé dans ce que j'avais cru, au premier abord à de l'eau, une horrible idée s'immisça dans mes pensées.
— Nos veniam postulantes.
Il ne me restait plus beaucoup de temps. C'était ça ou alors la voir être éviscérée.
Je me levai sur mon corps meurtri et accouru vers les piliers de flammes.
Mon corps heurta l'une de plein fouet, qui heurta à son tour une autre et tel un jeu de domino, toutes basculèrent.
— Nos mos immolantes par vulos.
Tout fut si rapide. Les piliers à terre, les flammes n'avaient pas mis longtemps à embraser le sol, recouvert d'une fine épaisseur d'essence.
Me ruant de toute vitesse vers la porte en fer, j'actionnais le levier et m'extirpais de justesse du brasier ; laissant les deux gardiens s'immoler sans échappatoire.
— Et nos ipsi sacrifici.
Toutes les têtes se tournèrent à mon entrée fracassante. Je vis l'homme brandir le couteau au-dessus du fragile corps dévêtit de ma femme, hurlant à plein poumons et s'inondant dans ses larmes.
Courant vers l'autel au fond de l'immense édifice, le plus vite possible. J'avais cru pouvoir la sauver.
Les fidèles se levèrent et sans m'attendre à ce qu'il allait suivre, fondirent sur moi. Enveloppé et suffoquant entre des vingtaines de voile sombre, je vis l'invraisemblable se produire entre les masses noires m'étouffer de leurs présences.
Le couteau brandit en l'air, pénétra avec puissance le ventre de ma bien-aimée hurlant à la mort tout en me regardant, les yeux déversant leurs larmes d'affliction.
Il coupa en montant vers la gorge détruite par les cris, qui se tut à la seconde où son cœur fut découpé.
La force la quitta et son corps nus s'inonda de son sang.
Hurlant à plein poumons de sa mort et sa monstrueuse disparition, je vis son assassin brandir son cœur, au moment où le mien se sentit s'embraser.
Les ombres, masquées et voilées de la tête au pieds, s'écartèrent et s'en allèrent. Je n'avais point compris pourquoi, jusqu'à voir mes mains, mon torse fondre de flammes me recouvrant.
Regardant une dernière fois ma femme, morte, je me laissai tomber dans l'oublie. Le voile noir de la mort s'immisça et recouvra mes pensées par un vide de pure souffrance.
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Fitzg

J’ai rencontré la nuit.

Il y a plus de 18 ans que je l’observe de derrière mes fenêtres. Elle a pris de nombreuses significations pour moi, le danger, la beauté, l’intimité. J’ai toujours admiré les étoiles, nombreuses comme les lettres de mes livres, qui semblent nous raconter chaque soir une histoire différente. Plusieurs fois j’ai surpris la lune m’appeler, elle qui sait nous éclairer des feux les plus doux. Cette noirceur dans laquelle l’humain se perd, de laquelle il profite pour rêver, quand allongé à terre il voit les constellations le protéger. Et ce soir je m’en vais à sa rencontre. Ce n’était pas une résignation à transgresser l’interdit qui me poussait, plutôt cette belle qui de là haut m’invitait dans son empire, et le désir inexplicable que j’avais de marcher sur l’herbe noire. J’ai ouvert mes volets, et suis parti par la fenêtre, armé d’un livre et de bougies. Je me suis assis sur la terrasse de bois, et comme un défi fait à la nuit, j’ai allumé ma propre constellation. J’ai lu quelques pages, mais le livre avait bien peu d’importance. Ce n’était pas lui qui m’enivrait, mais plutôt l’ineffable sensation d’être entré dans un monde fantastique, comme si même l’oxygène était différent une fois la nuit tombée. Les mots défilaient sous mes yeux, les pages éclairées par la lueur douce de mes frêles danseuses étoiles enflammées. Petit à petit mon attention s’est focalisée sur ce que l’on pouvait entendre lorsqu’on se trouve en ce monde. Et j’ai entendu la nuit. J’ai entendu le silence. Ponctué par quelques bruits d’animaux et de natures. Un chat qui miaule. Une branche qui craque. Un vent qui souffle pour se jouer des arbres comme de pantins. Et alors que je levais les yeux de mon livre, je la vis venir à moi. Au premier regard on voyait qu’elle tenait dans ses yeux, les secrets de tous les voyageurs qui vivaient sous son égide. Sa démarche était une berceuse, sa beauté surnaturelle, tout comme le monde dont elle était l’égérie. Et comment dire qu’elle brillait devant moi sans passer pour un fou. Elle a cueilli une de mes bougies entre ses mains, et l’a éteinte, avant de faire de même pour toutes les autres. Elle n’a jamais dit un mot, et pourtant dans le cri d’agonie de chaque bougie qui mourait je comprenais ce qu’elle voulait m’apprendre. La lumière est inutile, et même nous dessert, lorsque l’on veut vivre la nuit. Si l’homme, à l’aide d’une torche, peut percevoir parfaitement un détail, cette dernière obstrue au contraire sa vue à tout ce qui se trouve autour de ce qu’il voit clairement. La nuit on ne cherche pas à voir les choses, on les ressent, et plus on s’acharnera à vouloir éclairer ce qui est sombre, alors moins nous comprendrons l’obscurité. Après m’avoir enseigné cela, elle m’a tendu la main et m’a fait signe de me lever. Moi qui n’ai jamais su quand dire « bonjour » ou bien « bonsoir » quand j’entrais dans un magasin, j’ai, pour la saluer, utilisé une expression encore moins usuelle. Je lui ai dit « bonne nuit », puis j’ai pris sa main dans la mienne. C’est la seule fois où je l’ai touchée. Sa peau était froide et douce, à son contact j’ai ressenti la sensation étrange d’une complaisante vulnérabilité. Cette même sensation, je l’ai trouvée dans son regard. Ne me demandez pas quelle forme les yeux de la nuit ont, je ne saurais le dire, mais reste gravé dans ma mémoire ce qu’ils affirmaient. La nuit te fait peur, mais la nuit te protège. Elle veille sur tant de marcheurs égarés, et de fêtards endurcis, et même s’ils s’aventurent dans des recoins trop sombres pour qu’elle puisse les suivre, elle gardera toujours ce pouvoir de faire rêver. Je me suis donc levé, et je l’ai suivie, marchant sur ce gazon noir qui alimentait mes rêveries. Elle s’est mise à côté de moi, et ensemble nous avons regardé l’obscurité, et à quel point le noir peut prendre des teintes différentes, à quel point il peut être beau, à quel point les ténèbres sont bons. Hélas petit à petit, l’aube est venue éblouir et faire fermer mes yeux. Une à une les étoiles s’éteignirent, et la Nuit a du partir. Avant qu’elle ne me quitte, je lui ai dit « bonjour » de ce ton ironiquement heureux embrumé de tristesse, sachant que ce « bonjour » était un adieu. Et je l’ai regardé se faire percer des rayons du soleil, s’évanouir dans la lumière, disparaître enfin, assommée par le jour. Moi, je suis retourné à ma fenêtre. J’ai récupéré mon livre et mes bougies, et je suis rentré. Allongé dans mon lit, les pieds encore froids, j’ai repensé à ce que j’avais vécu en compagnie de la Nuit. Me laisser aller, n’écouter que mon désir de connaître l’obscurité, a été le meilleur choix de ma vie. J’ai rencontré celle que si peu connaissent, bien que beaucoup la craignent. Chaque soir depuis lors, je me mets à ma fenêtre avec une bougie dans les mains. Chaque soir je ne l’allume pas. Chaque soir je remercie la nuit d’être aussi belle, et chaque aube fait mourir cette partie de moi que sont les secrets que je ne confie qu’à la belle de là haut.
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La Fée Nixe
" Les civilisations sont mortelles ", disait Valery.

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