Sales bestioles /1

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Au petit matin, Zephyr eut le plaisir d'enfiler des vêtements qui sentaient les plantes fraîches, car Talixan avait lavé leur linge pendant la nuit. Restauré, reposé et enfin propre, il put goûter pleinement le plaisir d'échanger quelques mots avec une famille qui lui était reconnaissante. Pour une fois, il pouvait se détendre, sans plus penser à se cacher ou à pister des criminels.

La conversation avec Haffiaa et son mari lui apprit que les zagarites conduisaient régulièrement des raids au sud des montagnes, en poussant chaque fois plus loin dans les terres. Pour autant, à leur connaissance, aucun des fortins commandant les quelques passes dans la montagne n'était tombé. Le mari guéri, ils allaient retourner à leur demeure, et mieux organiser leur départ pour une destination plus sûre, plus au sud. Zephyr resta impassible lorsqu'on en arriva aux commentaires éculés sur l'absence d'un vrai roi disposant d'un Pouvoir digne de ce nom. Comme tout le monde, Haffiaa et les siens attendaient avec impatience le Rite à venir, pour qu'un roi ou une reine les débarrasse des barbares.

Zephyr s'enquit de l'armée levée par le Duc D'Opale. Il ne reçut en réponse que des regards interrogateurs. La défense de la région était toujours confiée à des troupes de miliciens modestement armés. L'homme n'avait entendu parler que très récemment du recrutement de nouvelles têtes pour lesdites troupes.

Enfin tous furent prêts à lever le camp ; la famille de riches paysans reprit la route en sens inverse, tandis que Talixan, Zephyr et Kanoo coupaient à travers les talus et les hautes herbes. Après quelques friches, ils retrouvèrent des champs traversés de canaux rectilignes, et reprirent leur progression d'abri en abri, afin de se cacher aux yeux des rares équipes d'ouvriers. Zephyr refusait de se plaindre de son dos, qui restait tout de même douloureux depuis l'estafilade portée par le ptéromoran. Il aurait bien voulu voir comment sa blessure avait cicatrisé. Lorsque le paysan avait présenté son bras guéri, après avoir été à moitié arraché par une hache, il ne subsistait comme seules traces de sa blessure que des surfaces lisses et sans poils, comme la peau d'un nourrisson.

Par moment, lorsqu'ils se penchaient pour passer sous des branches basses, Kanoo posait par inadvertance la main sur le dos de Zephyr, et lui arrachait un petit cri de douleur. Elle s'excusait, et ils reprenaient leur progression dans les jeunes buissons et la boue d'une propriété où les ronces proliféraient - personne n'était intervenu sur ces terres depuis des semaines.

Talixan, qui avançait en tête, marqua un arrêt soudain en sortant de l'abri d'une haie.

- Là, à gauche ! Des guetteurs !

Zephyr nota immédiatement quelques silhouettes à cheval, plantées en haut d'une butte sur leur gauche, qui se détachaient sur le ciel clair. Les grands chevaux portaient des hommes à la carrure puissante.

- Ils nous ont vus ! poursuivit Talixan. Courrez vite vous cacher dans des haies, de l'autre côté des canaux que nous venons de traverser !

En disant cela, il fouillait dans ses affaires. Il n'a donc aucune intention de fuir, jugea Zephyr, qui hésita un instant. Mais il devait faire confiance au chasseur aguerri.

Ce fut à son tour de pousser Kanoo en avant, et ils déguerpirent aussi vite que les petites foulées de la jeune fille le permettaient.

Chaque fois qu'il restait bloqué derrière elle, parce qu'elle essayait de passer sous des ronces ou d'enjamber un fossé sans se blesser, il jetait un regard en arrière. Il vit d'abord quatre cavaliers qui descendaient de la butte au triple galop, en poussant des petits cris amusés.

Il discerna Talixan, tapis derrière un arbre, qui avait sorti sa sarbacane.

Quelques pas plus loin, les cavaliers n'étaient plus que trois. Talixan s'était relevé et courrait déjà. Puis il n'eut plus besoin de jeter un oeil en arrière. Il entendait distinctement la course de son mentor. Puis, encore plus proche, le cri "Dépêchez-vous !".

Mais les deux jeunes donnaient déjà tout ce qu'ils pouvaient dans leur course folle, ignorant maintenant les branches qui leur claquaient au visage, les ronces qui leur griffaient les jambes jusqu'au sang, le sol irrégulier qui les envoyait par moment valser de côté pour une foulée manquée. Le martellement des sabots résonnait à travers les feuillages. A l'allure qu'ils avaient sur leurs chevaux, sur la colline, puis en dévalant la pente, Zephyr ne doutait pas qu'il s'agisse de guerriers zagarites. La façon dont ils envoyaient leurs chevaux foncer dans les ronces et les sous-bois était aussi typique de leur rage à combattre et à piller.

Zephyr s'efforçait de rester derrière Kanoo pour ne pas la semer, et tous deux se soutenaient lorsqu'un passage difficile interrompait leur course. Beaucoup plus rapide, Talixan les dépassa si vite qu'on aurait dit qu'une hirondelle les frôlait de son vol. Le terrain se dégageait, et devant eux se présenta un large canal aux berges couvertes d'herbes courtes et de ronces. Poursuivant sur sa lancée, Talixan fit un grand bond, et tomba dans l'eau, juste contre la berge opposée. En glissant, il s'était attaché aux herbes des deux poings, et tira de toutes ses forces pour hisser une première jambe, puis la seconde.

Zephyr profita également de son élan, et sauta pour arriver au plus près de la berge. Il ne put s'y accrocher, mais il avait pied, avec de l'eau jusqu'aux épaules. Pendant que Talixan s'accroupissait pour le tirer de là, il se tourna vers Kanoo. La jeune fille était restée au bord de l'eau, les pieds dans l'herbe, sans oser se lancer.

- Kanoo ! Saute ! Je te rattraperai !

Il vit la jeune fille faire un pas en arrière pour prendre son élan, et attendit qu'elle saute.

Talixan interrompit son geste pour tirer le jeune homme de l'eau et préféra saisir son arc, et l'armer.

Zephyr vit une masse plonger à ses côtés. A travers les éclaboussures, il se saisit d'un vêtement, en lançant un bras au hasard. Il tenait la jeune fille, qui ne cessait de l'asperger par ses gestes véhéments.

Du coin de l'oeil, il perçut une nouvelle forme sur la rive opposée. Elle tomba également à l'eau comme une masse, une flèche plantée dans le cou.

Talixan posa son arc et tira Zephyr par son bras gauche - le droit ne voulait pas lacher Kanoo.

- Montez ! Donnez-moi vos bras ! les exhortait le vieil homme. Il réussit à tirer Zephyr, mais Kanoo restait dans l'eau, sans les aider à l'en extirper.

- Je suis coincée ! Des branches ! Des ronces ! Aidez-moi ! piaillait-elle, désespérée.

Ils virent alors une ombre passer dans le ciel dans un bruit de roulement de tambour. Un cheval venait de franchir le canal avec son cavalier. Ce dernier fit faire un quart de tour à sa monture et contempla la scène l'espace d'un instant. C'était déjà trop : une flèche se ficha dans son épaule. Désorienté par le mouvement désordonné de son cavalier, le cheval se cabra, mais l'homme sautait déjà à terre, une hache à la main, sans se préoccuper du nouvel appendice qui vibrait à deux pouces de son cou.

Face à la masse de cuir et de muscle qui s'avançait, Zephyr aurait voulu se réfugier derrière son mentor. Rien ne semblait pouvoir arrêter ce guerrier mûr au rictus retors, dont la hache avait dû fendre plus de crânes qu'il n'eut été possible de se remémorer.

Plaques de muscles et plaques de cuir semblaient se coordonner au rythme des pas du bandit zagarite.

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