Raids /2

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Ils arrivèrent en procession à la grange que la femme avait désignée. Placée au milieu des champs, sans habitation à proximité, elle était pleine d'un foin récolté quelques jours auparavant.

Tous posèrent leurs affaires près de l'entrée, tirèrent la civière sur le foin. Tandis que Talixan et la femme, qui se prénommait Haffiaa, changeaient les bandages sanguinolants et puants du blessé, Zephyr et Kanoo sortirent chercher un puits. Quant aux enfants, ils se laissèrent tomber comme une masse sur le foin, avant de faire fi de leur fatigue pour se lancer dans des jeux qui les voyaient s'enfoncer dans la masse de tiges flottantes, soulevant des nuages de poussières, d'épis et de feuilles séchées.

Quand Zephyr et Kanoo revinrent avec un seau plein d'eau, Haffiaa expliquait que sa maison avait été victime d'un raid de zagarites, en même temps que toutes les autres bâtisses des environs. Les cinq barbares qui avaient attaqué sa maison avaient laissé son mari pour mort. Par chance, ils avaient cessé de prêter attention au reste de la famille, caché sous les tables et dans les étages, lorsque l'un d'entre eux avait découvert la porcherie et appelé ses comparses.

Finalement, d'autres groupes de zagarites les avaient hêlés à leur tour depuis des maisons voisines, d'où montaient de grands cris, ce qui avait mis fin au pillage de leur demeure.

Tous les bandits s'en étaient allés ensemble, avec du bétail, plusieurs chariots de vivres et d'objets de valeur - une bande d'une cinquantaine d'individus au total, pour ce qu'Haffiaa avait pu apercevoir par une fenêtre entrouverte. Quand elle avait jugé pouvoir ressortir sans danger, elle avait constaté que tous ses voisins étaient morts, à l'exception d'un jeune - le plus grand des enfants de son petit convoi.

La maison de ses plus proches voisins avait été mise à feu, il n'en restait que des cendres. A ce point de son récit, la femme versait de chaudes larmes. Talixan entreprit de la rassurer, et demanda à Zephyr et Kanoo de prendre des tours de garde alternés à l'orée du champ où se trouvait la grange, en attendant la nuit et la lune verte.

Les victuailles qu'Haffiaa avait réunies en hâte pour son trajet comportaient un peu de vin, qu'ils partagèrent avec plaisir, à part Kanoo qui s'offusca de sa mise à l'écart, tant elle se voyait l'égale d'un adulte.

Elle n'intervint cependant pas lorsque Talixan se lança dans un récit un peu bancal pour expliquer leur présence, y compris celle de Kanoo, en cet endroit. La famille de riches paysans n'avait jamais vu de mesmèzes, et les enfants, remis de leur fatigue et d'une partie de leurs émotions, n'avaient d'yeux que pour elle. Le plus jeune garçon, pas farouche, montait sur les genoux de la jeune fille avec l'objectif clair d'aller toucher ses cornes.

Peu importait leur histoire, Haffiaa s'intéressait plus que tout à leur capacité à remettre d'aplomb son mari blessé, blanc comme un linge et fiévreux, qui ne semblait plus avoir l'usage de son bras gauche. Lorsque la nuit vint, Zephyr mit fin à son tour de garde et traça devant la grange les premières lignes de la figure complexe qui accueillerait le blessé. La mère suivait ses faits et gestes d'un air soupçonneux, résultat du conflit complexe entre ses espoirs et sa peur, face à l'intrusion des trois êtres étranges qui avaient surgis dans sa vie en prétendant user de magie.

Un peu tardivement, Zephyr se souvint que les cailloux verts qu'il avait utilisés près de la cabanne de Kanoo étaient restés sur place. Le compte de cailloux restants était insuffisant pour reproduire le diagramme qu'il avait utilisé ce soir-là, mais heureusement, il en connaissait une version un peu plus simple qui faisait appel à deux pierres de moins, pile ce qu'il lui restait. Arriverait-il à le faire fonctionner aussi bien que le précédent ? Le sort serait-il suffisant pour avoir un effet visible ? Il fallait essayer...

Il traça les dernières lignes, et demanda qu'on dispose le blessé endormi au centre de la figure, le bras gauche collé contre son torse pour ne pas sortir du diagramme. Une fois l'homme en place, il distribua ses petits graviers aux emplacements prévus. La nuit était belle, et la lune verte semait des émeraudes sur les arbres alentours, sur la chevelure noire d'Haffia et celle, cotonneuse et blanche, de Talixan. Bientôt ce fut au tour des petites pierres disposées autour du blessé de se parer de reflets verts. Elle semblèrent s'illuminer, et darder des rayons pour se relier les unes aux autres. Les rayons traversaient le corps du blessé, comme s'il avait été une simple vitre.

Tous réunis autour de la figure, ils contemplèrent les rayons avec fascination jusqu'à ce qu'ils disparaissent, et portèrent leur attention silencieuse sur l'homme à terre. Ce dernier dormait profondément, et personne n'osa le réveiller pour s'assurer de sa santé.

Enfin Haffia s'agenouilla près de lui et murmura son nom. L'homme eut un mouvement dans son sommeil, bascula légèrement sur le côté, et posa inconsciemment sa main gauche contre terre pour se retenir. Haffiaa eut le sourire illuminé de toute personne qui ne peut croire en sa bonne fortune.

- Son bras ! Il a retrouvé l'usage de son bras ! Elle se précipita sur Zephyr et l'entoura de ses bras :

- Vous l'avez guéri ! Vous avez sauvé ma famille !

Zephyr l'exorta à la prudence, car il doutait que son sort ait pu fonctionner aussi bien que sur lui-même. Ils attendirent donc, devant la grange car la nuit était belle, que le mari se réveille. Enfin il reprit connaissance ; tous l'aidèrent à se lever et l'invitèrent à leur faire état de sa santé. Son bras était valide, ses blessures refermées, mais son épaule restait très douloureuse.

C'était déjà plus que ce qu'avait espéré Zephyr, et tous se congratulèrent à ces nouvelles. Haffia informa son mari de ce qu'elle avait entrepris après qu'il soit tombé inconscient, et ils devisèrent de la meilleure destination possible. Lorsqu'il voulurent remercier Zephyr pour son action, celui-ci refusa tout cadeau qui lui soit destiné, car il hésitait à priver la famille de ses derniers biens. Par contre il demanda si l'on pouvait trouver pour Kanoo une robe plus digne que le sac de toile dont elle avait hérité en tant qu'esclave. Tous ignoraient comment devait se vêtir une jeune mesmèze, mais leur choix était nécessairement réduit à ce qu'avaient transportés les survivants du pillage. Dans un sac, ils dénichèrent une tunique marron, prévue pour un jeune garçon, mais qui habillait parfaitement la frêle demoiselle.

Une fois qu'elle l'eut revêtue, Kanoo n'eut plus de cesse de la rajuster de ses mains, de la plisser ou déplisser dans un sens, puis dans l'autre. Elle n'avait pas eu de vêtement neuf depuis trois ans. Talixan interrompit son manège, le temps de sortir une lanière de cuir, qu'il glissa autour de sa taille, et un couteau dans son fourreau, qu'il fixa à cette même lanière.

Enfin, l'aîné des enfants s'approcha avec une peau de mouton, que Kanoo enfila en gardant la bouche en "O" et des étoiles dans les yeux.

Elle était prête pour le Nord.

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