Aux caves /2

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Des minutes, peut-être des heures s'écoulèrent dans la cave suintante. Kanoo, d'abord renfermée, se mit à crier régulièrement à travers la grille, selon les moments pour insulter les gardes, ou pour justifier de son innocence. Elle accompagnait ses propos de grands moulinets des bras et, de temps en temps, d'une exclamation incompréhensible dans une langue aux voyelles aigües.

Elle était bien la seule à s'agiter ainsi, si l'on excepte Talixan qui parcourait lentement la cellule pour en étudier soigneusement tous les aspects.

Zephyr, les baribes et Stepo s'étaient tous rendormis, ce dernier dans les bras de la protectrice qu'il s'était choisie.

Le milieu de la nuit approchait, lorsque Zephyr fut soudain réveillé par un baribe qui vomissait près de lui en s'appuyant au mur.

Dégoûté, le jeune homme voulut s'éloigner, mais constata alors que tous les baribes montraient des signes de malaise : l'un s'adossait au mur comme s'il était sur un navire en pleine tempête, un autre, à quatre pattes, les coudes à terre, semblait prêt à rendre ses entrailles, tandis que la femme qui avait accueilli Stepo dans ses bras restait allongée face contre terre.

Zephyr failli cogner dans un baribe qui marchait au hasard, plié en deux en s'enserrant le ventre des deux bras. Il interrogea son mentor :

- Talixan, que leur arrive-t-il ?

- Depuis quelques temps ils se sentent de plus en plus mal, je n'ai aucune idée de ce qui leur a causé ça ! Attends, tais-toi, écoute.

D'une cellule qui leur faisait face parvenaient des lamentations. En tendant l'oreille, ils crurent aussi reconnaître des bruits de régurgitation violente. Deux gardes arrivèrent en courant et s'arrêtèrent devant cette cellule.

- Mince, les baribes, qu'est-ce qu'il leur arrive ?

- Ils vomissent tout leur repas ! Qu'est-ce que tu leur as donné ?

- Mais, idiot, la même chose que tous les jours, la soupe avec la drogue, et je peux te jurer qu'elle contenait la bonne dose, j'étais là quand on l'a mélangée.

- Regarde ! Ils vomissent encore ! Qu'est-ce qu'on fait dans ce cas là ? La drogue risque de ne pas faire effet ! On va se prendre un de ces savons !!

- Va prévenir le sergent, qu'il nous apporte une nouvelle soupe aussi vite que possible !

Un des deux gardes déguerpit aussi sec vers la sortie, tandis que l'autre resta à faire les cent pas en se morfondant.

Talixan, Zephyr et Kanoo se tenaient maintenant contre leur grille, passionnés par la scène.

- Kanoo, demanda Zephyr, ce sont les baribes dont tu nous a parlés ?

- Oui, ce sont les baribes qui commandent les sentiments des autres, et que le seigneur Lamier retient dans cette cave.

- Que leur arrive-t-il ?

- Je n'en sais rien ! Ils ont l'air de vomir leur repas. Je ne les ai jamais vus comme ça. Si ils ne prennent pas leur drogue ce soir, ça risque de chauffer dans leur cellule ! Je préfèrerais ne pas y être.

Zephyr se retourna, mais les baribes qui les accompagnaient étaient toujours dans un état pitoyable.

Trois gardes revinrent un peu plus tard avec une grande jarre. Le gardien de cellule en était, et ses oreilles rouges montraient qu'il se faisait remonter les bretelles par ses collègues depuis un bon moment :

- Bougres d'abrutis, disait l'un des nouveaux, vous avez réveillé tout le chateau avec vos conneries ! Il n'y a pas un baribe dans le coin qui ne soit en train de hurler ou de vomir ses tripes ! On n'a pas idée de donner de la nourriture avariée à ces gars-là ! Combien de fois on vous a dit qu'ils sont plus que précieux ?!

Ils ouvrirent la grille, posèrent la jarre dans la cellule des baribes et y trempèrent des gobelets. Ils les tendaient tour à tour à chacun des occupants de la cellule, sans succès. Les baribes, dégoûtés, ne voulaient plus rien toucher. Les gardes n'en menaient pas large, car plus le temps passait, plus ils savaient que le seigneur serait intransigeant envers leur faute. Ils supplièrent et menacèrent les pauvres baribes, qui les entendaient à peine et s'écartaient de leur mieux dès qu'ils sentaient l'odeur de leur mixture.

Petit à petit, cependant, certains baribes se tinrent debout un peu plus fermement, et montrèrent des signes d'agitation, voire de colère. Les gardes refusaient de croire qu'ils échoueraient à faire avaler la soupe à leurs protégés, mais l'un d'eux finit par réaliser qu'un gros problème allait se présenter, sortit ses clés et invita ses compagnons à regagner le couloir.

D'un coup de jambe, un baribe le faucha. Il tomba à terre, et les clés lui échapèrent des doigts. Ce fut comme un signal : les autres baribes se jetèrent sur les gardes encore debout, les soulevèrent de terre et les jetèrent violemment contre le mur du fond de la cellule. Ils étaient plus en colère que malades désormais, et l'on sentait monter en eux une soif de vengeance.

Les compagnons de Zephyr hésitaient à se faire remarquer, mais les baribes enfermés avec eux les rejoignirent à la grille et hêlèrent leurs congénères. Ceux-ci avaient refermé leur propre cellule à clé, et se servirent du même trousseau pour ouvrir les autres cellules.

D'autres baribes, d'autres siliens sortirent des cellules, les uns abasourdis par leur chance, les autres sombres d'avoir tant à faire expier.

Ce fut rapidement la cohue vers la sortie, où quelques gardes armés tentèrent de faire barrage. Mais les évadés se saisirent des tables, des chaises et de la montagne d'objets stockés à l'entrée pour submerger leurs adversaires. Tout en suivant le mouvement, Zephyr nota que Kanoo se faisait aussi discrète que possible, redoutant sans-doute que les baribes lui reprochent son rôle dans leur oppression, toute esclave qu'elle était elle-même.

Stepo, lui, restait accroché à la grande baribe. Zephyr s'arrêta pour les laisser revenir à sa hauteur. Il accompagna Stepo sur une petite distance, lui carressant les cheveux, lui tapotant le dos, tout en lui faisant ses adieux.

- Stepo, mon grand, sois bien sage et obéïs à la dame qui prend soin de toi. Je te fais confiance pour devenir un grand garçon merveilleux. Adieux, dit-il, alors que tous commençaient à se disperser sur les sentiers, dans la douceur de cette nuit de délivrance.

Des coups bruyants leur parvinrent des grands bâtiments du chateau, bientôt suivis par des cris. Du haut de la tour, un garde sonna l'alarme.

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