Retrouvailles

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Zephyr prit finalement goût à son rôle de bouvier. Entre les séances de négociation de virages avec l'attelage, il pouvait enfin se reposer, et se remettait petit à petit des efforts des jours précédents. Il passait le plus clair de son temps à ronfler sous sa couverture, calé entre deux meubles, jusqu'à ce que la conductrice l'interpèle.

Lorsqu'il ne dormait pas, il surveillait les fourrés alentour, au cas où l'assassin mystérieux des deux miliciens suivrait leur chemin. Il guettait également des traces des zagarites ou de leur pteromoran, mais nota avec inquiétude qu'il n'en avait plus vu depuis qu'ils avaient pris la grande voie. A d'autres moments, il repérait des arbres fruitiers, descendait en marche, procédait à une cueillette rapide sans prendre le temps de différencier les fruits mûrs des fruits verts, et courait pour rattraper la charette et partager son butin avec la vieille et l'enfant.

Le soir suivant, ils ne trouvèrent pas de camp de nuit, et se contentèrent de ranger la charette sur le bas-côté de la route, sans faire de feu. Pour tout repas, la vieille fermière alla chercher dans son barda un grand pot de confiture, qu'ils vidèrent gouluement avec du vieux pain.

Au petit matin, ils reprirent la route, tranquillement, sous une légère bruine. Ils croisaient moins de voyageurs depuis le camp de nuit, et jusqu'ici aucun militaire. Des fermes, des auberges, ponctuaient le paysage, et Zephyr en profita pour faire le plein de provisions. Il arracha enfin un sourire bienveillant à la vieille conductrice, lorsqu'il lui tendit un pot de crème et une grosse miche de pain aux fruits confits.

L'après-midi, ils croisèrent une compagnie de quatre gardes à cheval, mais ceux-ci se contentèrent de jeter un oeil rapide à la charette et poursuivirent leur chemin. Surpris par leur arrivée, Zephyr n'avait même pas pris soin de se cacher.

Après leur passage, il décida de prêter plus attention aux mouvements sur la route, allant jusqu'à se peletonner dans un recoin, la couverture sur la tête, lorsqu'il détectait des voyageurs en approche.

Un peu avant la tombée de la nuit, ils trouvèrent un petit camp au bord de la route, où quelques voyageurs s'étaient déjà installés.

Ils eurent du mal à guider les boeufs entre les arbres qui bordaient l'entrée, mais purent ensuite s'installer à leur aise. Zephyr aida à constituer un petit feu au milieu du champ. Il passa la soirée à discuter avec un cavalier venu de Bel Sarm et chargé d'aller à Tamarmas prendre possession d'un chargement de produits exotiques livré par bateau. Il confirma à Zephyr les rumeurs de richesse et de flamboyance de la cour du Duc d'Opale, et lui décrivit de longues fêtes extravagantes, des buffets interminables et les visites régulières des nobles des alentours, attirés par les fastes du Palais Ducal.

"Voilà donc pourquoi il souhaite lever toujours plus d'impôts" glissa Bise. "Les fonds destinés aux armées passent en festivités. Quand on mène grand train, qu'on se fait mousser par ses extravagances, rien de pire que de découvrir un coffre vide. On prend l'argent là où il se trouve, et on en réclame encore plus, toujours plus."

Puis ce fut la nuit, et un nouveau jour ; et, si Talixan tenait parole, ils le reverraient enfin. Il redoubla donc d'attention du haut de son poste de vigie, mais fut pris au dépourvu... lorsque Talixan le héla de l'arrière de la charette.

Ils échangèrent quelques exclamations joyeuses, et même Stepo exquissa un sourire. Zephyr sauta sur la chaussée pour retrouver le chasseur. Il semblait moins frais que d'habitude, plus à la peine, mais toujours entier. Et il ne s'était toujours pas défait de ce sourire en coin un peu narquois.

Rassuré par ce détail, Zephyr entreprit de lui narrer sa mauvaise rencontre du premier camp, et sa surprise quand il avait découvert les deux cadavres. Il examina Talixan à mesure qu'il avançait dans son récit. L'homme n'avait pas l'air surpris le moins du monde. Au diable son visage impassible !

"Bien, je pense que tu as eu de la chance" fut sa seule réaction. Une réponse bien frustrante pour Zephyr, qui se demandait encore dans quelle mesure il avait été la cause, même indirectement, de la mort des deux gardes. Il n'avait jamais tué quiconque, et s'en félicitait, mais se sentait troublé par la proximité qu'il avait eue avec ces individus, et par le fait que leur mort l'arrangeait bien. Vivants, ils auraient rameuté tous les miliciens des environs pour lui mettre la main dessus.

Talixan, de son côté, expliqua qu'il avait beaucoup courru, bien plus qu'il ne s'y attendait. Au bout de deux jours sa course aurait dû lui permettre de rattraper le chariot. Mais ce dernier n'était toujours pas en vue. Ce qui l'intriguait tout de même, c'est qu'il ne trouvait plus aucune trace du chariot et de ses occupants. Il avait poursuivi sa marche forcée jusqu'à la nuit, et décidé alors de faire demi-tour.

C'est en rebroussant chemin dans le noir qu'il avait finit par retrouver les zagarites. Ils campaient à l'écart de la route, mais leur feu était visible de loin. La seule explication qu'il trouva au fait qu'il les ai dépassés sans les voir, c'est qu'ils activaient en journée un sort d'invisibilité ou quelque chose d'équivalent. Ce qui leur permettait de ne pas se faire repérer par les patrouilles comme celle que Zephyr avait croisé.

Talixan s'était donc approché avec beaucoup de précautions du camp, où un zagarite montait la garde sans conviction. Rampant vers les chevaux sans jamais se faire voir, il leur avait déposé toute l'herbe qu'il avait recueillie ces derniers jours.

"De la Zeuliane ?! Haha, c'est de la zeuliane ?" s'exclama Zephyr, ravi de la blague jouée à leurs ennemis.

"Oui, cette herbe dont les chevaux rafolent, mais qui les rend malades. Ils n'en auront jamais autant mangé de leur vie !"

Une fois son forfait accompli, Talixan avait profité du calme régnant sur le camp pour saisir discrètement son arc et ôter une flèche de son carquoi. L'unique sentinelle faisait une cible idéale, éclairée dans le dos par le feu mourant. Il l'avais mise en joue, mais au même moment un insecte s'était mis à l'attaquer au visage avec insistance. Il avait d'abord essayé de s'en débarrasser, mais l'énergie que l'insecte mettait à tourner autour de sa tête, à le cogner près des yeux, n'avait rien de naturel. Il avait alors pensé que la sorcière zagarite devait avoir sa propre luciole, et il avait préféré décamper en vitesse plutôt que de risquer d'attirer l'attention plus longtemps. Une fois sur la route, il avait repris son chemin à rebours, ne s'autorisant qu'une courte sieste nocturne, afin de retrouver au plus vite ses compagnons.

"Maintenant, nous allons progresser avec précaution, en veillant à ne pas être visibles depuis le côté droit de la charette, où seront les zagarites. Lorsque nous les dépasserons, il sera important que nous ne nous montrions pas. Ils pourraient nous reconnaître, puisqu'il nous ont vus près de Derpa-La-Rouge, et risqueraient de faire le lien avec leurs ennuis en série."

En début d'après-midi, ils arrivèrent sur un terrain assez dégagé, en pente douce vers la droite, et sur l'ordre de Talixan, Zephyr se tapit sous sa couverture, entre les petits meubles, de façon à pouvoir voir sans être vu, tandis que Talixan restait sur le côté gauche de la charette, jetant de temps en temps un coup d'oeil rapide en passant la tête à l'arrière.

Le chariot des zagarites était bien là, plus loin dans la plaine. La sorcière n'avait pas pris la peine de les rendre invisibles aux yeux des voyageurs, tant qu'ils restaient immobiles dans le lointain. On distinguait trois ou quatre personnes affairées autour du chariot, mais rien n'indiquait leur provenance sous leurs longs habits. A l'écart, une silhouette plus grande que les autres - Zephyr cru reconnaître la sorcière - s'occupait des chevaux. Ceux-ci étaient allongés à terre et remuaient à peine.

Zephyr, toujours caché sous sa couverture, laissait juste un espace suffisant entre celle-ci et le rebord de la charette pour voir à son aise. Il était cependant gêné par un insecte insistant qui s'était glissé avec lui sous la couverture et voletait près de son visage. Louchant sur l'animal, il s'aperçut que c'était la luciole, dont à vrai dire il ne s'était plus trop préoccupé ces derniers jours. Il eut cependant un doute, et vérifia son poignet : la luciole de Gralmee se reposait là !

Avant qu'il ait pu réaliser ce qu'il se passait, il entendit un grand cri du côté des zagarites, suivi de hurlements dans leur langue facilement reconnaissable. Il reprit son observation : la sorcière s'était tournée vers la charette, et la pointait du doigt avec colère ! Pas une minute à perdre : Zephyr se leva d'un bond, attrapa Stepo qui était resté placidement assis à l'arrière de la charette, suffisamment masqué en raison de sa petite taille, et sauta à bas de la charette dans le même mouvement.

Talixan le regardait sans comprendre.

"Ils nous ont reconnus ! Une luciole me tournait autour, la luciole de leur sorcière !"

Talixan arracha Stepo des bras de Zephyr, tira son sac qui pendait sur le côté de la charette, et prit aussitôt un rythme de course effréné. Zephyr eut un regard pour la vieille conductrice, qui semblait ne rien entendre, et poursuivait sa route sans s'inquiéter de rien.

Tant pis, pas le temps de s'expliquer - il prit la suite de Talixan en courant de toutes ses forces.

Il ne pouvait en aucun cas rattraper le vieux chasseur, qui semblait survoler l'herbe sans poser les pieds par terre, mais il prit soin de bien suivre sa trajectoire, et autant que possible de poser les pieds aux emplacements même que le chasseur avait foulés. Il eut un serrement au coeur en notant que les champs, à perte de vue, n'étaient faits que d'herbes plus ou moins hautes selon les endroits. Pas de forêt où perdre leurs poursuivants. Il retourna la tête un instant. La charette s'éloignait tranquillement, et au loin, deux zagarites s'étaient lancés à leur poursuite, mais pas aussi vite qu'ils l'auraient voulu, car leurs longs vêtements s'accrochaient dans l'herbe. Il reprit aussitôt sa course, essayant de toujours garder en mire les pas de Talixan.

De nouvelles imprécations en zagarite résonnèrent dans le lointain. Les guerriers avaient donc oublié toute notion de discrétion. Etaient-ils déterminés à ce point à les retrouver ? Etaient-ils conscients de la mission qu'ils s'étaient donnés de récupérer les objets du rite ? Sans doute - quelle autre motivation aurait pu pousser quelqu'un à les suivre depuis des jours ?

Zephyr fut ravi de constater qu'il avait retrouvé une bonne pointe de course. S'il avait eu à courir ainsi quelques jours plus tôt, sans avoir bénéficié du repos procuré par la charette, il se serait étalé à terre d'épuisement.

Talixan n'avait pas choisi le chemin le plus facile : il remontait le coteau jusqu'à son point le plus haut. Arrivé là, il fit à peine mine de s'arrêter, puis s'engagea sur la nouvelle pente. Zephyr ne vit plus que son épaisse chevelure blanche, jusqu'à ce qu'il arrive à son tour au côteau. La vue le déçut - l'horizon n'était constitué que de champs d'herbes hautes en friche, ponctués par endroit de petits bosquets. Impossible de dire pourquoi Talixan avait choisi une direction plutôt qu'une autre. Ils auraient bien du mal à semer les guerriers zagarites...

Zephyr allait reprendre sa course lorsqu'un grand bruit incongru lui parvint de l'arrière. Un bruit de frottement de grands drapeaux qu'on déploie au vent. Au loin, une ombre prit son essor du côté des poursuivants, et gagna le ciel en deux battements de ses énormes ailes.

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Mabe01

J’ai toujours été croyant. En mourant, je m’attendais à rejoindre un grand paradis blanc. J’imaginais une place sur laquelle s’érigeraient de longues colonnes de marbre entourant un homme imposant. Ses ailes immaculées s’étaleraient sur les marches de l’escalier qui relie les mortels à la vie éternelle. Souvent, en rêve, je me voyais déjà commencer mon ascension vers Dieu. Je n’avais pas peur, les rides qui creusaient mon corps montraient à elles-seules que ma présence sur Terre avait déjà duré bien trop longtemps. Il y a un an j’ai été déclaré « super-centenaire » tel un super-héros de la vie. Pourtant, je n’avais rien fait pour avoir ce titre, jamais sauvé quelqu’un, jamais eu de capacités extraordinaires. Comme costume, j’arborais une tenue vestimentaire légère dénouée de goût, à croire qu’à 111 ans nous n’étions plus adapté à rien. La société m’échappait, tout comme les boutons de ma blouse d’hôpital négligemment ouverte au deux tiers. Je regardais le monde à travers l’écran d’une petite télévision murale dont le branchement maladroit semblait pouvoir être arraché d’un coup de vent. Si pour les médecins le miracle était de me voir toujours debout, pour moi, le seul miracle fut que cette vieille boite à images filandreuse tienne encore. À ce jour, elle comme moi avions un point en commun, notre durée de vie était limitée et ne tenait littéralement plus qu’à un fil.
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