Les boeufs

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Il se réveilla fourbu. Ses muscles étaient rouillés par la rosée et les marches des jours passés. L'air du matin était frais, mais son corps était trop engourdi pour penser déjà à frissonner. Talixan, comme à son habitude, avait déjà nettoyé leur petit campement et rassemblé ses affaires. Il attendait, debout, son sac à ses pieds, le regard souvent perdu dans la cîme des arbres. Il se tourna vers Zephyr, qu'il entendait couiner à mesure que ses muscles se rappelaient à lui. Sous sa barbe et ses sourcils épais, un air contrit disait bien comme il était gêné par le manque d'endurance de son roi. Et sans nul doute contrarié par l'obligation de garder Stepo avec eux. L'enfant était plutôt conciliant, il obéissait comme un automate aux ordres qu'on lui donnait, et demandait peu pour lui-même - il était même rare qu'il prononce plus de deux phrases par jour. Mais le porter sur leurs épaules leur faisait prendre beaucoup de retard.

Percevant son agacement, Zephyr prit le parti de remettre le sujet sur la table. Il était conscient du retard qui s'accumulait, et il ne voyait pas comment ils pourraient un jour rattraper le chariot dans ces conditions. Mais il rappela à Talixan qu'il était hors de question d'abandonner Stepo tant qu'ils ne lui auraient pas trouvé un nouveau foyer. Il leur faudrait continuer tant bien que mal, et espérer qu'ils dénichent rapidement une famille prête à accueillir l'enfant.

Le chasseur eut en réponse un sourire misérable. Il garda le silence un instant, puis sembla se reprendre. D'une voix dédidée, il exorta Zephyr à un dernier effort pour cette journée. Ils arrivaient dans une région qu'il avait sillonné toute sa vie durant. Bientôt ils atteindraient un camp où il espérait trouver de l'aide.

Zephyr soupçonna qu'il avait un plan, mais que pour une raison mystérieuse il ne souhaitait pas le communiquer pour l'instant.

Ils se mirent en route, chacun portant Stepo tour à tour, en serrant les dents, en trainant les pieds. Il leur fallut deux heures de marche forcée avant de rejoindre enfin la route plus large annoncée par Talixan. C'était un chemin de terre bien tassée, semée de petits cailloux, et bordée de petits fossés. L'absence de végétation sauvage au milieu du chemin, ainsi que les ornières régulières, traçant deux sillons parallèles au bas-côté, témoignaient de la fréquentation de cette voie.

Rien n'indiquait la direction prise par les zagarites, mais ils décidèrent de poursuivre vers le Nord.

Talixan ralentit un peu le pas, au grand soulagement de Zephyr, et se remit à parler tout en surveillant les bas-côtés. Etonnamment bavard, peut-être parce qu'il retrouvait un terrain connu, il exposa que la grande route avait de bons et de mauvais aspects pour eux. Pour ce qui est des mauvais, elle faciliterait la progression du charriot ; ses traces dans la chaussée se confondraient avec toutes les autres ; et les plus grandes voies de circulation qu'ils allaient désormais rencontrer permettraient aux zagarites de changer de direction à leur insu. Par contre, le chasseur n'imaginait pas que les chiens des collines s'aventurent jusqu'ici. Ils allaient donc croiser régulièrement d'autres voyageurs, venant en sens inverse, qui pourraient les renseigner sur l'avancée des zagarites.

Ils furent rapidement rassurés sur ce point. A mesure de leur progression sur la large voie, ils croisèrent à plusieurs reprises des cavaliers, fermiers et autres voyageurs venant en sens inverse. Lorsqu'ils les hélèrent, il s'en trouva pour confirmer la présence d'un chariot bâché et accompagné de chevaux. L'un mentionna un conducteur masqué par sa cape, mais tous les autres n'avaient aperçu le charriot que de nuit, souvent à l'écart de la route. Les zagarites avaient tout de même deux jours d'avance sur eux, et poursuivaient droit vers le nord.

Même s'il avait baissé de rythme, Talixan, l'enfant sur les épaules, continuait à presser son compagnon. Zephyr avançait lamentablement, changeant régulièrement son sac d'épaule, enlevant puis renfilant son manteau sans jamais trouver de position qui le soulage. Bise ne souffrait pas lui-même de cette marche forcée, mais percevait l'épuisement de Zéphyr. Pour ne pas risquer de mettre à mal sa détermination à continuer d'avancer, il se faisait discret.

Le chasseur, lui, était toujours infatigable. Il marchait devant, se laissait décrocher en arrière, reprenait le large au-devant, passait en revue le ciel, les buissons, l'horizon, et s'attardait de temps à autres pour ramasser des baies et des herbes. Ces dernières commençaient à s'accumuler sérieusement au-dessus de son sac, retenues en fagot par une cordelette et des tiges savamment nouées. Zephyr ne l'avait pourtant jamais vu s'en servir pour allumer le feu ou enrichir une soupe.

La chaleur de l'après-midi s'installait doucement, et la petite troupe parcourait une longue ligne droite bordée de quelques arbres, lorsque Talixan leva la main pour signifier à Zephyr de s'arrêter.

Il fit lui-même demi-tour pour revenir en arrière, jusqu'à rejoindre son compagnon.

"Un charriot arrive".

Effectivement, un véhicule tiré par des boeufs aux cotes saillantes apparut derrière eux.

Les bêtes élancées avançaient d'un pas bien réglé, suivies d'une charette bâchée à deux roues, vieille, grinçante et cahotante. Toute misérable qu'elle était, elle les avait cependant rattrapés, et, vu son propre état de fatigue, Zephyr nota qu'il n'aurait pas pu suivre longtemps le rythme des deux animaux.

"Nous n'aurons peut-être pas à attendre de rejoindre le camp de nuit pour résoudre notre problème", ajouta le vieux chasseur.

Ils attendirent sur le côté de la route que le charriot arrive à leur hauteur.

Une femme petite et voûtée tenait les rênes, ainsi qu'un grand fouet calé au creux de sa main droite. Lorsqu'elle passa devant les voyageurs, elle leur jeta un regard sec sans s'arrêter.

"Madame ! " lança Talixan en s'approchant de la charette et en s'alignant sur sa progression.

La vieille le dévisageait comme s'il s'agissait d'un obstacle incongru sur sa route.

"Jeune homme ?"

"Comptez-vous poursuivre votre chemin sur la route un bon moment ? Nous accepteriez-vous à bord contre un dédommagement ? Nous sommes des voyageurs exténués par une longue route."

La vieille femme remua la bouche en tous sens avant d'émettre un son. On aurait qu'elle cherchait sa langue cachée dans un recoin. Talixan, Stepo sur ses épaules, avançait d'un pas leste, la tête tendue pour saisir sa réponse car qu'il n'arrivait qu'à ses genoux.

"Bah... Bah... Vous voulez monter sur ma charette, c'est ça ?"

Elle parle fort comme quelqu'un qui est à moitié sourd, se dit Bise.

"Bah... Je dis pas non. Bah... Mais pas tous. Pas assez d'place."

"Voudriez-vous bien vous arrêter un instant qu'on en discute ?" essaya Talixan.

"Non. Bah... Mes boeufs. Sont capricieux. Si j'les arrête, c'est tout un cirque pour r'partir."

Talixan reprit :

"Ce que je voulais vous demander, c'est de prendre mon petit fils, ici, derrière moi, à votre bord, ainsi que le jeune enfant que vous voyez sur mes épaules."

"Hmm. Bah... Je vais vers Bel-Sarm. Vais retrouver mon petit-fils par là-bas."

"Parfait, cela nous soulagerait bien de pouvoir continuer avec vous vers le nord, jusqu'à ce que vous tourniez vers Bel-Sarm. Nous vous dédommagerons, nous avons de quoi payer."

"Je dis pas non. Mais faudra m'aider, avec les boeufs. Y sont capricieux. Et y a des virages difficiles." dit-elle, prononçant les derniers mots d'une voix particulièrement forte.

Talixan, tout en avançant à grands pas, ôta Stepo de ses épaules et le porta à l'arrière de la charette. Il l'assit sur un bric-à-brac indéfinissable, coincé entre une petite armoire et des tonnelets.

Il fit signe à Zephyr de monter également, et l'aida à s'agripper au rebord, puis à prendre appui sur une planche pour finalement grimper à bord.

Il lui demanda les quelques pièces qu'il estimait un juste prix pour le transport, et reprit sa place à côté de la charette pour poursuivre l'échange avec la conductrice. Lorsqu'il lui tendit les pièces, elle les attrapa avidement et les rangea aussitôt dans sa blouse aux couleurs élimées.

"Vous poursuivez vers le nord ? Jusqu'à tourner vers Bel-Sarm ?"

"Bah. Oui."

"Alors je vous les confie. Le plus grand pourra vous aider, avec les boeufs. Moi, je dois partir en avant, j'ai une course importante à faire. Je reviendrai ensuite en arrière pour vous retrouver, d'ici trois jours environ."

Il sortit de son sac quelques restes de viande séchée, qu'il confia à Zephyr. Mais lorsque celui-ci offrit de le délester d'une partie de son chargement, et de ses fagots d'herbes sèches, Talixan refusa avec un sourire en coin.

Suivant la charette d'un bon pas, les deux jeunes assis à l'arrière en face de lui, Talixan expliqua à Stepo qu'il allait s'absenter quelques jours, et que Zephyr prendrait soin de lui pendant ce temps. Puis il fit ses adieux et, à grandes foulées énergiques, dépassa la charette et disparut au-devant.

Malgré les cahots, Zephyr se tint debout pour suivre Talixan du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse, mais le vieil homme ne se retourna pas une seule fois. Il baissa alors les yeux sur Stepo. L'enfant restait sagement assis, fixant la route sans réelle curiosité, se laissant porter par le sort comme à son habitude.

"C'est juste nous deux, à nouveau" glissa Bise, qui ressentait aussi vivement, tout à coup, la solitude et l'éloignement. Ils n'étaient pas bien loin de Sil encore, à vrai dire, mais jamais n'avaient voyagé à cette distance sans être accompagnés d'une petite clique de serviteurs et de courtisans. Jamais ils n'avaient eu le ventre aussi vide, et rarement les muscles aussi douloureux.

"Je suis toujours le roi, se rassura Zephyr. Ce pays est le mien. Bientôt nous trouverons de l'aide, et nous mettrons fin à cette histoire. A Sil ou ailleurs - en exil, si c'est nécessaire pour garantir la paix civile - je trouverai une place qui me convient. Un nouveau roi héritera du pouvoir et assurera la prospérité de tous."

Il s'assit un peu plus haut que Stepo sur les petits meubles et objets du quotidien accumulés par la vieille dans sa charette. Il se plongea dans une longue réflexion sur sa situation, perdu et anonyme sur une route de son royaume, à la poursuite de bandits étrangers, imaginant que le voyage serait une longue attente du retour de Talixan.

Il se trompait.

Un attelage de boeufs est particulièrement ardu à conduire, et Zephyr comprit vite à quel point la vieille conductrice comptait sur lui pour se sortir des situations compliquées.

Il dut régulièrement sauter de son perchoir pour prendre en main la conduite des boeufs, qui bien souvent, à l'entrée d'un virage, étaient loin de tourner suffisamment. Ils dirigeaient la charette droit vers le fossé d'en face, obligeant la vieille femme à actionner un frein pour bloquer toute progression. Sous l'effet du frein, les boeufs se retrouvaient alors de biais par rapport à la charette, aggravant ainsi leur écart avec le virage. Zephyr devait les convaincre de tourner à quatre-vingt-dix degrés, et de tirer laborieusement leur charge par-dessus les ornières qui se mettaient désormais en travers de leur chemin. Mener les boeufs n'avait rien à voir avec la conduite des chevaux. Ces bêtes pouvaient stupidement poursuivre leur route droit dans un précipice, si on ne les arrêtait pas ou ne les détournait pas à temps. Insensibles aux suppliques de leur bouvier improvisé, elles semblaient attendre un coup de tonnerre pour se décider à bouger. Qu'il fasse preuve de patience, tirant les jougs centimètre par centimètre, parlant aux boeufs, et caressant leur croupe pour les motiver, ou qu'il s'énerve, tapant du point sur les flancs décharnés, tirant les cornes et donnant de violents coups de pieds dans le timon, les animaux restaient les yeux dans le vide, les sabots calés dans la poussière, le cerveau aussi embourbé que le corps. Sous le regard impatient de la fermière, Zephyr devait finalement s'en remettre au ciel pour qu'un boeuf se décide enfin à avancer et que la marche reprenne. Quelques "yaaah" et quelques coups de fouet plus tard, ils retrouvaient leur belle allure, et le paysage défilait à nouveau.

En fin de journée, la charette manqua un nouveau virage, et se retrouva arrêtée juste devant un fossé. Malgré toute l'énergie dépensée par Zephyr, les boeufs restaient stupidement immobiles en travers du chemin. Agacée par l'approche du soir, la conductrice se mit elle aussi à invectiver les animaux de trait, accompagnant ses injures d'un regard courroucé envers son piètre bouvier. Il crut même, après qu'elle eut donné du fouet sur ses deux boeufs, qu'un troisième coup allait partir pour lui. Mais la vieille se retint de justesse.

Fort heureusement, un paysan et ses deux fils, le dos vouté sous d'énormes paniers de pommes, s'arrêtèrent pour leur donner un coup de main. A eux quatre, ils parvinrent à pousser suffisamment les lourdes bêtes pour les convaincre de se tourner dans la bonne direction. Quelques coups de fouet et de pieds plus tard, ils étaient repartis. Zephyr resta cependant à leurs côtés, car la vieille conductrice l'avertit qu'ils approchaient du camp de nuit.

Effectivement, peu après, il eut à renouveler de savantes manoeuvres et de ferventes prières aux dieux. Au signe de la vieille, il fallut faire sortir les bêtes de la route, et les conduire à travers des fourrés vers un grand champ bordé d'arbres, où s'étaient déjà établis toutes sortes de voyageurs. Il envoya Stepo chercher de l'eau à un puits qui bordait le champ, et mena lui-même la charette et les boeufs jusqu'à un coin herbeux, au pied d'une rangée de noyers, un peu à l'écart des autres charriots.

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Ces scènes s’ajoutaient aux horreurs figurant parmi mes souvenirs les plus ténébreux. Même le plus aguerri des guerriers ne peut s’habituer à voir de telles horreurs.
Depuis le début des hostilités, la liste des pertes s’allongeait de façon exponentielle. Sur quatre mille guerriers, mille six cents restaient mobilisables à la protection de la cité. Les autres furent massacrés et torturés.
La vallée de Durabord surnommée, vallée des morts, justifiait en tous points sa réputation. La malédiction sur ce territoire prenait la forme de nos peurs et nous confinait derrière les murs de la cité. La moindre intrusion dans ce monde s’avérait coûteuse. Que ce soient, les prédateurs, les uroks, les gorators, la nature vivante ou l’inconnu. Tout n’était que mort et chaos.

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Plus tard dans la soirée, la pluie torrentielle cessa et le ciel se dégagea. Seuls les éclairs au loin perçaient le calme sur la vallée de la mort. t. Moi, je quittai les lieux avec un certain soulagement. Cependant, quelque chose me préoccupait et je savais qu’à la longue, elle pouvait jouer en ma défaveur lors de prochain combat. Mais où es-tu Adragor ?
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« Trois jours de reproduction, tu gardes la forme, grand-père. Au moins y’en a un qui a eu du plaisir, dis-je avec sarcasme ».
« Au retour j’ai dû livrer un combat avec quelque individu de mon ancienne meute, j’imagine que ton odeur leur déplaise »
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« N’oublie pas que tes émotions transparaissent dans tes yeux, alors quoi, ne m’épargne pas, je suis assez grand pour accepter tes remontrances »
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