Le pic noir

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Près de Véliza, ils n'avaient fait qu'aborder les terres riches du sud. Ils se retrouvaient à nouveau dans le paysage aride et impropre aux cultures qui était déjà leur quotidien depuis la sortie de Sil. Alors que le quatrième jour de marche vers le nord touchait à sa fin, Talixan avertit Zephyr qu'ils allaient bientôt rejoindre une route plus large et plus fréquentée. Ils arrivaient dans une région que le chasseur avait régulièrement traversée. Il savait quelles routes les attendaient. Cependant, sur une grande route, il allait être plus difficile de suivre le chariot à la trace. Il leur faudrait interroger les voyageurs venant en sens inverse pour espérer suivre le trajet des zagarites.

Alors qu'il disait celà, que quelques nuages passaient devant les rayons du soleil qui aspirait à disparaître à l'horizon, une bise froide s'abattit sur les trois compagnons. Talixan s'arrêta et montra du doigt le bas côté. A quelques mètres du chemin, dans une semi-obscurité, on distinguait une zone où l'herbe était tassée sur une large surface, balafrée par endroits d'ornières typiques d'un chariot. Aux abords, Zephyr repéra aussi une déjection de ptéromoran, qu'il avait appris à reconnaître au fil des jours.

Les zagarites avaient séjourné ici la nuit dernière, ce qui leur donnait une journée d'avance sur leurs poursuivants.

Malgré son dos et ses pieds endoloris par les longues marches, Zephyr se mit aussitôt à chercher du bois, Stepo aidant comme il pouvait. Ils rallumèrent le foyer des zagarites pendant que Talixan chassait, comme à son habitude.

Il revint assez rapidement, chargé d'un petit cochon sauvage qui pesait déjà un bon poids.

"C'était une proie facile, il était blessé à une jambe" glissa-t-il avec son habituel sourire, avant de poser son trophée.

Zephyr haussa les sourcils à la vue de la taille de la prise, qui aurait nourri bien plus que trois personnes s'ils avaient eu de la compagnie ce soir là. Il s'agenouilla pour tenir le corps de l'animal pendant que le chasseur le dépeçait. Alors qu'il s'appliquait à tenir les pattes de l'animal écartées, son pendentif sortit de sa chemise et tournoya au-dessus de l'animal.

Le geste que fit Zephyr pour le remettre sous sa chemise n'échappa pas au chasseur.

"C'est un talisman que tu as là ? Que contient-il sous le verre ? J'aurais dit des cheveux, ou des poils ?"

"Ah, la curiosité est la plus forte, notre ami a envie d'en savoir un peu plus !" chuchotta Bise, amusé.

"Ce sont des poils de chat. D'un chat qui m'a été très cher."

C'était les mots même que le Maître Intendant lui avait enjoint de dire si on le questionnait. C'était assez évocateur pour que tout le monde comprenne, mais n'engageait pas la parole de Zephyr sur des terrains trop mouvants. Une bonne façon de donner le change et éviter les questions gênantes. Il avait suffit de prélever quelques poils sur le cadavre d'un chat qu'une servante avait trouvé dans la cour du Palais. 

"Ah, je vois." répondit Talixan, toujours appliqué à sa tâche de découpe. "J'ai eu moi aussi la chance et la douleur d'avoir une doublâme."

Zephyr et Bise se turent de stupéfaction. Il était rare qu'on évoque ce genre de choses aussi librement. Alors que des étincelles enflammaient son visage dans la nuit tombante, il soupira légèrement. Toujours concentré sur la découpe du cochon sauvage, il reprit :

"J'avais quatre ans. Mes parents vivaient de la chasse, et nous êtions nomades. Nous nous déplacions de campement en campement, avec quelques autres familles. Pendant qu'on montait le camp, ou lorsque la chasse battait son plein, la seule chose qu'on m'autorisait à faire, c'était de piller les nids d'oiseaux.

Ce jour là, il faisait beau, les arbres étaient secs, sans mousse, et je me suis laissé emporté par le plaisir de grimper, à la poursuite d'un nid de pic noir, que j'avais repéré, bien haut dans un sapin. Je suis monté plus haut que je ne l'avais jamais fait, et j'ai lentement approché le nid, où le pic couvait en me toisant nerveusement.

Mes prises étaient minces, les branches de plus en plus fines et fragiles, si bien que les derniers mètres me demandèrent beaucoup d'efforts et d'attention. Mais j'étais grisé par mon exploit, car je n'étais jamais monté aussi haut, et je savais que j'allais revenir avec deux ou trois oeufs pour le repas du soir, qui me vaudraient quelques regards satisfaits du clan.

Je me suis donc acharné, le regard désormais fixé sur mon objectif, jusqu'à ce que le pic surgisse d'un coup au-dessus de moi, juste au moment où je peinais à trouver une prise. Mon coeur a sauté un battement, mon bras s'est mis à partir de côté, ne sachant plus s'il devait me protéger de l'oiseau ou s'assurer une prise pour ne pas tomber. Et mon pied gauche a glissé alors que le droit n'avait pas encore de prise ferme.

Cet instant m'a semblé durer une éternité. J'avais quatre ans, mais je revois encore cette sensation soudaine de vide, de savoir que j'allais chuter d'une quinzaine de mètres, et l'oiseau qui semblait me fixer des yeux. Et cette sensation soudaine d'un nouveau vide, encore plus profond que le vide physique, lorsque ma doublâme est sortie sous le coup de la peur.

Tout ça n'a pris qu'un tout petit instant, mais quel choc ! Et s'ensuivit toute la chute, les coups de branche de sapin en branche de sapin, les feuilles qui lacèrent, les branches qui fouettent, jusqu'à ce que je me retrouve étalé de tout mon long dans l'herbe, ne sachant plus où j'étais, ni même si j'étais encore vivant.

J'ai gardé des bosses et une jambe boîteuse durant de nombreux jours. Et une voix dans ma tête s'était tue. J'étais seul.

Le clan resta dans ce camp deux semaines. Je surveillais de loin l'oiseau qui m'avait fait chuter. Il couvait la plupart du temps. Mais lors des brêves sorties destinées à se nourrir, s'il me voyait à l'écart des autres chasseurs, il venait se poser un instant sur une basse branche à proximité, et me suivait d'un regard investigateur avant de reprendre son envol. Il me guettait autant que je le guettais.

Puis nous sommes partis, et il a fallu attendre deux ans avant que mon clan revienne sur ce lieu de campement. Le soir même de notre arrivée, je repérai le pic noir, tranquillement installé sur une basse branche, me surveillant toujours attentivement. J'avais beaucoup changé, et bien grandit, mais il m'avait reconnu.

Le lendemain matin, je partis explorer les environs, et je ne tardai pas à remarquer que j'étais suivi. Le pic était toujours là, et s'approchait même à petite distance de moi, progressivement, sans s'effrayer de rien.

Il savait que je partais à la chasse aux oeufs. Et, il faut le savoir, le pic lui-même ne dédaigne pas aller picorer les oeufs de ses voisins lorsque ça lui dit. Il savait que je cherchais des oeufs, et je ne sais comment, je savais qu'il allait m'aider.

Nous avons marché de concert, taillant notre chemin dans la futaie, jusqu'au moment où il a pris un peu de hauteur. Voyant celà, je me suis arrêté - c'était à mon tour de le suivre des yeux. Il reprit son vol, de façon décidée, en direction d'un bosquet. Je le suivis, et lorsqu'il fit un petit vol plané au-dessus dun fourré, je compris aussitôt ce qu'il voulait m'indiquer.

Ce jour là, je revins au camp avec six oeufs dans les bras. Et tous les jours suivants, il m'accompagna ainsi dans ma chasse, et m'orienta vers des nids fournis en oeufs frais.

Nous devinmes de vrais complices, et lorsque la chasse avait été bonne, et que je pouvais donc repartir en ballade l'esprit libre, nous nous amusions à courrir entre les arbres et leurs basses branches, à grimper sur les pins, ou faisions une partie de cache-cache.

Ce camp aussi prit fin un jour, mais par deux fois je suis revenu sur ces lieux et j'ai retrouvé mon ami, ma doublâme. Nous jouions ensemble, parcourions la forêt à la recherche de baies comestibles. Je lui confectionnais un abri, dans l'écorce d'un gros arbre.

A mon troisième passage, il n'était plus là. Je l'ai cherché en vain dans tous les environs. Il a très probablement été victime d'un rapace. Depuis cette année là, c'est plus fort que moi, je les déteste. Je n'ai jamais manqué une occasion d'en descendre un avec mon arc."

Talixan fit une pause et mit les meilleurs morceaux à cuire. Stepo commençait à fermer les yeux, mais Zephyr et, intérieurement, Bise, étaient suspendus aux lêvres du vieil homme. L'odeur de grillade naissante les maintint éveillés.

"Mais ce n'est pas la seule doublâme à qui j'ai eu à faire", reprit-il. Ses compagnons le fixèrent, incrédules, tandis qu'il se rasseillait, parcouru d'ombres mouvantes. Les rares fois où Gralmee et Fleurnoire avaient partagé leur savoir sur les doublâmes avec Zephyr, ils n'avaient jamais mentionné la possibilité d'en avoir deux. Que voulait donc dire le chasseur ? Sa chevelure blanche semblait jeter ses tentacules dans l'obscurité à chaque mouvement de tête, ce qui, avec son éternel sourire en coin, lui donnait un air vaguement démoniaque. Il parlait cependant d'une voix douce, jetant seulemnt de temps en temps un regard à ses interlocuteurs.

"Plus au nord, dans la région devant-les-montagnes vers laquelle nous nous dirigeons, il y a des paysans un peu frustres qui n'aiment pas qu'on s'approche de chez eux. Lorsqu'ils repèrent des feux de chasseurs nomades, il ne leur faut pas longtemps avant d'aller leur chercher querelle ou de leur jouer des mauvais tours.

Un jour, nous nous étions installés dans une clairière de la région, où nous avions nos habitudes. J'avais 15 ans, j'étais toujours avec mon clan. Le soir même, nous avons constaté qu'un de mes oncles tardait à rentrer. La nuit tombait, mais il ne donnait pas signe de vie. Lassés d'attendre, certains s'apprêtaient à partir à sa recherche, quand nous l'avons entendu crier au loin. Un cri de douleur, comme quelqu'un qui se blesse gravement ou est torturé.

Tous se sont précipités dans sa direction, en saisissant au passage leurs javelots, sarbacanes et arcs. Je n'ai pas pu les accompagner, car je m'étais blessé au genou. Je dû me résigner à rester au camp.

Mais ce cri était une diversion. Alors que mes amis et ma famille cherchaient l'oncle, de plus en plus loin dans les fourrés, je vis arriver trois gaillards, armés de lourds battons, clairement décidés à saccager nos tentes, et sans doute à s'emparer de nos affaires les plus précieuses.

Je compris immédiatement ce qu'ils voulaient faire. Je chuchotai aux trois enfants restés avec moi de courir rejoindre leurs parents, ce qu'ils firent sans discuter. Puis, ne pouvant courir, je choisis de marcher à croupetons vers les arbres les plus proches avant de crier à l'aide. Je n'étais cependant pas très adroit avec mon genou douloureux, et je me fis remarquer. "Il y en a un là !" cria un des gaillards. Ils se précipitèrent dans ma direction, et je sentais qu'ils étaient prêts à me faire la peau. Du coup je me remis debout, et j'essayai de courir malgré tout. La douleur me déchirait le genou, et je boitais attrocement, mais il fallait que je me mette à l'abri de la forêt au plus vite. Au bruit, les trois affreux me repéraient facilement. J'entrai quand même avant eux dans les bois. Je savais où j'allais : un peu plus loin se trouvait un énorme chêne au tronc creux, où j'aimais me cacher quand j'étais petit. A l'époque, je pouvais même y faire la sieste, enroulé sur moi-même, mais il n'était pas dit que je pourrai encore y entrer par la fente étroite, à 15 ans, même avec ma petite carrure.

Les brutes me suivaient au bruit et me rattrapaient - ils me rejoignirent alors que j'arrivais au chêne. Mais alors rien ne se passa comme on pouvait s'y attendre. Alors que j'atteignais le tronc du chêne sans aucun souci, deux des gars se prirent les pieds dans ses racines et tombèrent. Le troisième s'avança à tâtons et cogna inexplicablement dans une grosse branche. En pleine panique, j'essayai d'entrer dans le tronc par sa fente biscornue, et j'y parvins, avec la nette impression qu'elle s'était agrandie pour l'occasion.

De ma cachette, j'entendais les trois voyous pester et grogner. Ils n'avançaient plus, et je compris alors qu'ils se retrouvaient accrochés à des ronces, des lianes et des racines dont ils n'arrivaient pas à se dépétrer.

L'arbre m'avait protégé !

Pendant que mes agresseurs se débattaient et tentaient veinement de se libérer, je posai mes mains sur l'intérieur du tronc de mon chêne. Il était couvert de mousse accueillante, comme dans mon enfance. Je compris après toutes ces années que ça n'avait rien de naturel. Et comme mes mains s'appuyaient sur le tronc, je sentis passer une douce chaleur, une sorte d'échange sans parole, qui me fit comprendre que j'avais trouvé une doublâme qui me voulait du bien, et qui me faisait sentir que nous êtions comme une famille.

Il fallut du temps, près d'une heure, avant que le clan ne nous trouve. Les trois méchants, complètement dépassés, juraient et m'accusaient de sorcellerie en me traitant de tous les noms. Enfin quelques proches, qui tombèrent sur nous à la lueur d'une lampe à huile, donnèrent l'alerte.

Les trois paysans n'en menaient pas large. Prisonniers de l'arbre, de ses lianes, et des ronces environnantes, ils étaient coincés dans des positions ridicules et inconfortables. Ils s'étaient tus petit à petit, et lorsque tout le clan rejoignit les éclaireurs, ils répandirent en excuses, jurant qu'ils ne voulaient faire qu'une blague sans conséquences. Mais l'oncle, qu'on avait entendu crier, un comparse l'avait effectivement blessé. Leur attaque était sérieuse et destinée à nous faire le plus de mal possible.

Les chasseurs du clan prirent les assaillants un à un, et bizarrement ils n'eurent pas de difficultés à les libérer de leurs liens. Chacun leur tour ils subirent une belle rossée, avant d'être renvoyés chez eux à coups de pied, frappés par leurs propres bâtons.

Le dernier parti, alors que les échanges d'injures et les glapissements de douleur se calmaient tout juste, je sortis de mon arbre.

Ma mère m'accueillit avec un grand sourire. "Ah", dit-elle, "tu as trouvé l'arbre de Stevar, mon grand-père. Il est un peu de la famille, tu vois, et il ne manque jamais une occasion de nous aider. Tous les automnes, il me prépare une magnifique cueillette de champignons et de truffes, que jamais personne d'autre ne trouvera ou ne parviendra à récolter. Cette nuit, j'ai bien l'impression qu'il t'a aussi sauvé la donne."

Cet arbre est toujours là, non loin de la clairière, et je vais lui rendre visite chaque fois que je passe dans la région. Il y a un petit totem à côté de lui, comme on en voit un peu partout maintenant. Vous savez d'où vient cette tradition, de mettre des totems partout ? Parfois j'ai l'impression que seuls les nomades s'en souviennent.

A l'origine, ils servaient à marquer l'emplacement d'une doublâme. Lorsque vous rencontrez un totem, vous savez que vous avez de bonnes chances de trouver du réconfort. Peut-être plus que ça, peut-être de l'aide, si vous êtes plus ou moins liés à la doublâme qui s'y trouve. Parfois, ce sera un arbre, un framboisier peut-être ! (l'oeil de Talixan s'alluma d'une lueur gourmande) Mais parfois aussi un pont, un gué, un bout de chemin, un caillou même. Enfin, dans le cas d'un caillou, ça présente généralement moins d'intérêt...

Enfin, c'était vrai dans le temps, tout ça. Il y a bien longtemps. Mais depuis la mode s'est répandue de mettre des totems un peu partout, comme des porte-bonheur. Ça n'a plus vraiment de sens, et pire, ça complique la recherche des doublâmes lorsqu'on aimerait en trouver une dans la nature."

Talixan enchaîna avec d'autres récits, mais ses interlocuteurs ne l'écoutaient plus vraiment. La journée avait été lourde, la longue marche leur pesait. Ils avaient fini le repas et s'apprêtaient à dormir. Cependant, quelque part encore, Bise ronchonnait.

"Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Je n'ai aucune envie de finir dans un caillou ! Quelle horreur !"

"Nous resterons toujours ensemble, Bise, tu le sais bien. Les doublâmes se séparent dans l'enfance. Pour nous il est trop tard, et c'est très bien comme ça."

répondit Zephyr dans un dernier effort, les yeux papillonant de fatigue.

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