La piste déserte

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Le lendemain, avant même l'aube, Zephyr fut réveillé par les cris épouvantés du petit garçon qui dormait à ses côtés.

Par réflexe, sans chercher à comprendre la situation, il saisit le garçon dans ses bras et étouffa ses cris du mieux qu'il put. Il était horrifié à l'idée que les zagarites puissent les localiser. Il serra donc le garçon contre lui aussi fort que possible, et fouilla du regard autour de lui sans repérer de danger immédiat. Puis réalisa que l'enfant avait fait un cauchemar.

Il lui parla doucement pour le rassurer, lui tapota le dos, patiemment, et l'enfant finit par se rendormir sur son épaule. Au loin, un premier ersatz de rayon de soleil fit son apparition, révélant les gouttes de rosée qui se mirent à scintiller de partout. Il était hors de question de traîner plus longtemps.

Zephyr reposa doucement l'enfant, en l'asseyant contre le tronc renversé qui l'avait abrité jusqu'ici. Le petit ouvrit de grands yeux curieux et interrogatifs, mais encore zebrés de rouge et noyés de larmes.

Puis il lui fit un sourire rassurant, et parcourut les environs du regard. Pas de Talixan, mais un buisson de baies juteuses à juste trois pas de leur cachette de la nuit. Il y conduisit le garçon, et tous deux se gavèrent de petites baies âcres. Zephyr saisit ce moment de détente pour se présenter, en tant que "Zeph, un voyageur", et demander son nom et son âge au petit garçon.

Un peu plus loin, il repéra Talixan qui s'installait avec un boisseau de bois sec et s'afférait à allumer un feu. Il s'approcha tout sourire, et présenta son compagnon : "Stepo, 5 ans".

Talixan ne répondit pas avec son habituel sourire en coin, celui qui plissait nombre de petites rides au coin de sa bouche. Il était soucieux.

"Ils sont partis vers le Nord. Derpa-La-Rouge ne nous sera d'aucune aide. Ils sont trop avisés pour s'approcher des grands bourgs. S'ils continuent comme ça, je me demande comment nous pourrons les intercepter. D'autant que nous avons un autre problème sur les bras."

Le regard de Talixan se figea sur le petit Stepo.

"Il est sale. Il s'est uriné dessus. Nous allons devoir le laver." répondit Zephyr.

"Il va nous retarder. Sans lui, nous aurons déjà du mal à suivre le chariot et ses deux cavaliers. Avec lui, c'est impossible."

"Talixan. Je ne pense pas que tu envisages plus que moi de l'abandonner ici ? Nous devons le garder avec nous jusqu'à ce que nous trouvions quelqu'un qui puisse le prendre en charge. Nous poursuivrons vers le Nord, quoi qu'il arrive, et je le porterai sur mes épaules, et toi aussi, si tu le peux."

En disant cela, il s'aperçut qu'il ignorait qui d'entre eux serait le plus apte à porter l'enfant, tant le vieil homme l'avait surpris jusqu'ici par son endurance. Et effectivement, après s'être restaurés et avoir lavé l'enfant avec l'eau d'une mare, ils prirent la piste du Nord, portant chacun tour à tour Stepo sur leurs épaules, pour une durée égale. De temps en temps cependant, ils le faisaient marcher en lui tenant la main, pour reposer leurs dos.

L'allure étant largement réduite par la présence de l'enfant, ils avançaient lentement, et Talixan se mit à chanter diverses chansons typiques des voyageurs au long cours, pour égayer leur marche interminable. A d'autres moments, il s'éloignait pour chasser ou ramasser des herbes dans les champs.

Quant à Stepo, il ne parlait quasiment pas, et restait souvent le regard figé devant lui. Lorsque c'était au tour de Talixan de le porter, Zephyr se retournait souvent pour surveiller son humeur. S'il le sentait près d'une crise d'angoisse, il se mettait à mouliner outrageusement des bras, en s'agitant en tous sens, et soulevait en même temps un petit vent capricieux. Des feuilles s'envolaient de toutes parts dans les champs, et les oiseaux s'enfuiaient en panique. Il formait alors un petit tourbillon où s'agglutinaient les feuilles mortes, et le faisait passer au-dessus de leurs têtes, tel un petit nuage. Une fois, il ne résista pas à la blague de le faire retomber sur ses compagnons.

Une lueur s'allumait dans le regard de Stepo, sa bouche formait des "O" de surprise, mais il ne lâchait pas un mot.

Ils marchaient, d'un pas lent, en s'octroyant de nombreuses pauses, jusqu'à une heure avancée de la nuit, afin de limiter leur retard sur le chariot.

Talixan, l'enfant endormi sur son dos, écarquillait les yeux pour profiter du moindre rayon de lune. L'oeil aiguisé, il commentait de temps à autre les traces du passage des zagarites : leurs pauses au bord du chemin, les rejets des repas du ptéromoran, et le délai depuis leur passage, qui s'allongeait régulièrement.

Ils marchaient ainsi sans rencontrer personne, ou plus exactement sans voir personne. Chaque fois qu'ils repéraient une ferme à proximité de la piste, et allaient y frapper, des voix au-dedans leur enjoignaient de partir sans demander leur reste.

Les fermiers restaient cloitrés chez eux, ou barricadés avec leurs bêtes, dans la crainte de l'arrivée des meutes de chiens. Tout étranger pouvait être au mieux un fou, pour rester dans cette région inhospitalière, au pire un éclaireur des meutes meurtrières.

Une fois cependant on les autorisa à tirer de l'eau au puits, et ils en profitèrent pour se laver à grand seaux d'eau glacée. Une autre fois ils purent passer la nuit sous un abri de rondins de bois destiné à quelque animal de trait. Ils profitèrent de l'occasion pour récupérer un peu de leur marche forcée. Ils s'autorisèrent à ne pas se lever à l'aube, laissant souffler leurs membres endoloris et leurs dos fourbus. Talixan ramena un lièvre et une brassée de petit bois. Zephyr réveilla doucement Stepo alors que le soleil était déjà haut dans le ciel, et, assis sur des bûches, sous un grand arbre, ils s'offrirent le luxe de passer le lièvre à la broche.

Réconforté par ce bref repos, et libéré momentanément de la pression de la poursuite, Zephyr en profita pour engager avec Talixan une conversation qui tranchait avec leurs habituelles monosyllabes.

Les questions qu'il retenait depuis plusieurs jours se bousculaient pour sortir :

"Que penses-tu de ce qu'il s'est passé au Temple ? Comment les zagarites ont-ils pu entrer impunément dans la maison des sorts ? Et d'abord, depuis quand pratiquent-ils la magie ?"

Talixan leva les yeux au ciel, comme s'il s'attendait à ce que les réponses tombent des nuages. Depuis que Stepo les accompagnait, il tutoyait Zephyr sans la moindre difficulté.

"Des zagarites, je ne connais guère que la violence de leurs bandes guerrières, qui pillent régulièrement nos duchés du Nord. Ce sont des guerriers terribles depuis des millénaires. Ils sont établis à Zagarth depuis toujours. Comme tu le sais, ils vivent d'élevage et de pêche, et de ce qu'ils pillent chez nous et sur d'autres îles, plus au nord. Ils ont des artisans très doués, du moins en ce qui concerne l'armement et la marine. Les pillages ne les enrichissent que très peu, car ils s'attaquent toujours aux mêmes régions, qui se sont apauvries au fil des siècles.

C'est peut-être ce qui explique quelques comportements curieux depuis une dizaine d'années. Je me souviens avoir rencontré, dans un grand village du Nord, un marchand de bric-à-brac qui venait passer commande de lanternes à parois de verre, typiques des montagnes. Il voulait les ramener dans son village, sur la côte, pour en faire commerce avec les zagarites. Oui, tu as bien entendu, l'homme n'en démordait pas : il avait reçu la visite d'une bande de guerriers zagarites, qui au lieu de piller et de repartir en ne laissant que des traînées de sangs, lui avaient proposé un troc régulier de divers produits. Ils passeraient régulièrement, et le paieraient largement en peaux et articles de cuir travaillés, en échange de ce qu'ils lui auraient commandé la fois précédente. C'est difficile à croire, mais il semble que certains zagarites aient rompu avec la tradition du pillage. Cependant, je n'ai eu que deux exemples de ce genre, tandis que les attaques de convois, les mises à sac de ports, ou de villages dans les terres, continuent tous les jours. Je crains que le commerce de ce garçon n'ait pas duré bien longtemps.

Peut-être était-ce une tactique des guerriers pour s'assurer un meilleur butin, voire pour étudier plus facilement certains produits rares. Ils sont observateurs et très intelligents, si bien que les pillages peuvent être aussi pour eux l'occasion de s'accaparer de nouveaux outils ou d'adopter de nouvelles pratiques. La magie n'est pas ancestrale chez eux - on l'aurait su depuis bien longtemps ! Mais peut-être l'ont-ils acquise à l'occasion d'enlèvements ?"

Il resta songeur un petit moment.

"J'ai du mal à imaginer qu'une sorcière se laisse convaincre de se mettre au service des zagarites, mais ça reste l'explication la plus plausible à mes yeux. Comme on l'a vu, la magie est quand-même présente depuis assez longtemps sur leur île pour qu'ils puissent se permettre d'envoyer des disciples jusque sur le continent. Ils ne sont plus novices en la matière.

Les sorcières du Temple ne t'ont jamais parlé de magie zagarite ?"

Zephyr secoua la tête - c'était une terrible surprise pour lui. Il avait été élevé dans l'idée que Sil était le centre de tous les pouvoirs, et qu'elle enrichissait de ses connaissances et ses bienfaits les autres duchés, et au-delà le reste du continent. Il réalisait soudainement qu'on l'avait peu formé sur ce qui se trouve au-delà des frontières du royaume. Les zagarites, sur leur île, au nord. Les mesmèzes, ce peuple bizarre confiné au-delà des montagnes, qu'on disait à moitié sauvage. Tamarmas, la cité libre du sud-ouest, qu'il aspirait tant à visiter - un voyage qu'il n'entreprendrait maintenant qu'après s'être assuré de la disparition complète et définitive des hordes de chiens. Les baribes, ces grands échalas qui élevaient des troupeaux à perte de vue dans la plaine. Ceux-là, il en avait vu quelques exemplaires à Sil à l'occasion d'une fête. Malgré leur grande taille et leur extrême finesse, ces individus étaient bien peu impressionnants, tant ils semblaient léthargiques. Les bras ballants, ils parcouraient vaguement du regard les rues traversées, avançaient d'un pas lourd devant les rangées de nobles réunis sur une estrade, et s'arrêtaient soudain sans raison apparente, ralentissant le défilé des miliciens, jongleurs, musiciens, qui paradaient après eux, jusqu'à ce qu'un milicien les encourage à reprendre leur marche de moutons.

C'est le Duc d'Opale qui avait fait défiler ces représentants des baribes au même titre que des animaux exotiques. Ce genre de démonstration ajoutait à son prestige, et nourrissait l'intérêt général pour son duché et pour ses faveurs. Le fief du Duc d'Opale, Bel-Sarm, était le seul limitrophe des plaines baribes, d'où venaient les éleveurs exposés aux regards des curieux.

Les zagarites, eux, ne se seraient jamais laissés capturer. Elevés dans le culte des rapports violents, ils avaient toujours fait régner la terreur, ne laissant le royaume souffler que lorsque le pouvoir en place était trop puissant à leurs yeux. Il y avait deux cent ans de ça, lors de sa prise de pouvoir, l'ancêtre de Zephyr, le Roi Typhon, avait déclenché d'immenses ouragans au-dessus de l'île de Zagarth, semant la désolation sur les terres zagarites, en vengeance des pillages et atrocités que ces guerriers avait commis sur le continent durant les décennies précédentes.

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Une porte, tenant à peine sur ses écrous, se distinguait grâce à ma chandelle, au fond du caveau. Le verrou n'était, par chance, point scellé.
Et d'une main peu rassurée, je tournai la poignée. Le crissement de la porte et son claquement dans mon dos pétrifié furent camouflés par un hurlement perçant, qui semblait traverser les murs pour se tenir à mes côtés.
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Leurs coups me détruisirent le corps, je n'arrivais point à me défendre.
Seul contre deux monstres, je ne pouvais rivaliser. Allongé dans ce que j'avais cru, au premier abord à de l'eau, une horrible idée s'immisça dans mes pensées.
— Nos veniam postulantes.
Il ne me restait plus beaucoup de temps. C'était ça ou alors la voir être éviscérée.
Je me levai sur mon corps meurtri et accouru vers les piliers de flammes.
Mon corps heurta l'une de plein fouet, qui heurta à son tour une autre et tel un jeu de domino, toutes basculèrent.
— Nos mos immolantes par vulos.
Tout fut si rapide. Les piliers à terre, les flammes n'avaient pas mis longtemps à embraser le sol, recouvert d'une fine épaisseur d'essence.
Me ruant de toute vitesse vers la porte en fer, j'actionnais le levier et m'extirpais de justesse du brasier ; laissant les deux gardiens s'immoler sans échappatoire.
— Et nos ipsi sacrifici.
Toutes les têtes se tournèrent à mon entrée fracassante. Je vis l'homme brandir le couteau au-dessus du fragile corps dévêtit de ma femme, hurlant à plein poumons et s'inondant dans ses larmes.
Courant vers l'autel au fond de l'immense édifice, le plus vite possible. J'avais cru pouvoir la sauver.
Les fidèles se levèrent et sans m'attendre à ce qu'il allait suivre, fondirent sur moi. Enveloppé et suffoquant entre des vingtaines de voile sombre, je vis l'invraisemblable se produire entre les masses noires m'étouffer de leurs présences.
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Il coupa en montant vers la gorge détruite par les cris, qui se tut à la seconde où son cœur fut découpé.
La force la quitta et son corps nus s'inonda de son sang.
Hurlant à plein poumons de sa mort et sa monstrueuse disparition, je vis son assassin brandir son cœur, au moment où le mien se sentit s'embraser.
Les ombres, masquées et voilées de la tête au pieds, s'écartèrent et s'en allèrent. Je n'avais point compris pourquoi, jusqu'à voir mes mains, mon torse fondre de flammes me recouvrant.
Regardant une dernière fois ma femme, morte, je me laissai tomber dans l'oublie. Le voile noir de la mort s'immisça et recouvra mes pensées par un vide de pure souffrance.
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Fitzg

J’ai rencontré la nuit.

Il y a plus de 18 ans que je l’observe de derrière mes fenêtres. Elle a pris de nombreuses significations pour moi, le danger, la beauté, l’intimité. J’ai toujours admiré les étoiles, nombreuses comme les lettres de mes livres, qui semblent nous raconter chaque soir une histoire différente. Plusieurs fois j’ai surpris la lune m’appeler, elle qui sait nous éclairer des feux les plus doux. Cette noirceur dans laquelle l’humain se perd, de laquelle il profite pour rêver, quand allongé à terre il voit les constellations le protéger. Et ce soir je m’en vais à sa rencontre. Ce n’était pas une résignation à transgresser l’interdit qui me poussait, plutôt cette belle qui de là haut m’invitait dans son empire, et le désir inexplicable que j’avais de marcher sur l’herbe noire. J’ai ouvert mes volets, et suis parti par la fenêtre, armé d’un livre et de bougies. Je me suis assis sur la terrasse de bois, et comme un défi fait à la nuit, j’ai allumé ma propre constellation. J’ai lu quelques pages, mais le livre avait bien peu d’importance. Ce n’était pas lui qui m’enivrait, mais plutôt l’ineffable sensation d’être entré dans un monde fantastique, comme si même l’oxygène était différent une fois la nuit tombée. Les mots défilaient sous mes yeux, les pages éclairées par la lueur douce de mes frêles danseuses étoiles enflammées. Petit à petit mon attention s’est focalisée sur ce que l’on pouvait entendre lorsqu’on se trouve en ce monde. Et j’ai entendu la nuit. J’ai entendu le silence. Ponctué par quelques bruits d’animaux et de natures. Un chat qui miaule. Une branche qui craque. Un vent qui souffle pour se jouer des arbres comme de pantins. Et alors que je levais les yeux de mon livre, je la vis venir à moi. Au premier regard on voyait qu’elle tenait dans ses yeux, les secrets de tous les voyageurs qui vivaient sous son égide. Sa démarche était une berceuse, sa beauté surnaturelle, tout comme le monde dont elle était l’égérie. Et comment dire qu’elle brillait devant moi sans passer pour un fou. Elle a cueilli une de mes bougies entre ses mains, et l’a éteinte, avant de faire de même pour toutes les autres. Elle n’a jamais dit un mot, et pourtant dans le cri d’agonie de chaque bougie qui mourait je comprenais ce qu’elle voulait m’apprendre. La lumière est inutile, et même nous dessert, lorsque l’on veut vivre la nuit. Si l’homme, à l’aide d’une torche, peut percevoir parfaitement un détail, cette dernière obstrue au contraire sa vue à tout ce qui se trouve autour de ce qu’il voit clairement. La nuit on ne cherche pas à voir les choses, on les ressent, et plus on s’acharnera à vouloir éclairer ce qui est sombre, alors moins nous comprendrons l’obscurité. Après m’avoir enseigné cela, elle m’a tendu la main et m’a fait signe de me lever. Moi qui n’ai jamais su quand dire « bonjour » ou bien « bonsoir » quand j’entrais dans un magasin, j’ai, pour la saluer, utilisé une expression encore moins usuelle. Je lui ai dit « bonne nuit », puis j’ai pris sa main dans la mienne. C’est la seule fois où je l’ai touchée. Sa peau était froide et douce, à son contact j’ai ressenti la sensation étrange d’une complaisante vulnérabilité. Cette même sensation, je l’ai trouvée dans son regard. Ne me demandez pas quelle forme les yeux de la nuit ont, je ne saurais le dire, mais reste gravé dans ma mémoire ce qu’ils affirmaient. La nuit te fait peur, mais la nuit te protège. Elle veille sur tant de marcheurs égarés, et de fêtards endurcis, et même s’ils s’aventurent dans des recoins trop sombres pour qu’elle puisse les suivre, elle gardera toujours ce pouvoir de faire rêver. Je me suis donc levé, et je l’ai suivie, marchant sur ce gazon noir qui alimentait mes rêveries. Elle s’est mise à côté de moi, et ensemble nous avons regardé l’obscurité, et à quel point le noir peut prendre des teintes différentes, à quel point il peut être beau, à quel point les ténèbres sont bons. Hélas petit à petit, l’aube est venue éblouir et faire fermer mes yeux. Une à une les étoiles s’éteignirent, et la Nuit a du partir. Avant qu’elle ne me quitte, je lui ai dit « bonjour » de ce ton ironiquement heureux embrumé de tristesse, sachant que ce « bonjour » était un adieu. Et je l’ai regardé se faire percer des rayons du soleil, s’évanouir dans la lumière, disparaître enfin, assommée par le jour. Moi, je suis retourné à ma fenêtre. J’ai récupéré mon livre et mes bougies, et je suis rentré. Allongé dans mon lit, les pieds encore froids, j’ai repensé à ce que j’avais vécu en compagnie de la Nuit. Me laisser aller, n’écouter que mon désir de connaître l’obscurité, a été le meilleur choix de ma vie. J’ai rencontré celle que si peu connaissent, bien que beaucoup la craignent. Chaque soir depuis lors, je me mets à ma fenêtre avec une bougie dans les mains. Chaque soir je ne l’allume pas. Chaque soir je remercie la nuit d’être aussi belle, et chaque aube fait mourir cette partie de moi que sont les secrets que je ne confie qu’à la belle de là haut.
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