Eclair

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"On est mal." suggéra Bise.

Zephyr serra les dents. Il se tenait maintenant juste devant l'arbre, qui lui protégeait donc le dos. Là-haut, Talixan avait bandé son arc, tout en coinçant le cou du petit garçon au creux de son coude, pour l'immobiliser.

Un peu à l'écart de la pagaille qui entourait le chariot, certains chiens tournaient en rond, sans vouloir trop se mêler à l'action. Sur un ordre d'un des hommes des Collines, une huitaine d'entre eux se tournèrent et prirent la direction de l'arbre, au petit trop.

"Talixan ! Que va-t-on faire ? On ne pourra jamais se débarrasser de tous ces molosses !

Et je n'ai jamais réussi un sort de protection, moi !"


"Ne peux-tu pas utiliser une des fioles que tu m'as montrées ?"

Zephyr risqua un oeil à sa taille, relâchant un instant sa surveillance des chiens qui avançaient à grands pas.

Il passa en revue ses cinq fioles de poudre. La poudre aveuglante, peut-être ?

Les chiens arrivaient. Là-bas, sur le chariot, les zagarites avaient également découvert leur existence. Ceux qui n'agaçaient pas les chiens de la pointe de leur arme observaient d'un oeil intéressé la progression des chiens vers ces inconnus inattendus.

Il repassa le couteau à sa ceinture, le temps de décrocher une fiole.

"Talixan, protège tes yeux. Ne les ouvre surtout pas."

Il entendait maintenant le souffle rauque des grands chiens qui approchaient doucement. Par chance, au lieu de lui bondir dessus, ils avançaient avec circonspection, car les odeurs de putréfaction les rebuttaient autant que les humains, et leur faisaient perdre confiance en leur odorat.

Le plus proche s'abaissa sur ses pattes pour prendre son élan, et bandit ses muscles. Mais une flèche lui traversa le cou de part en part, il perdit pied et finalement s'écroula. Tous les chiens qui avaient quitté le cercle cernaient maintenant les 2 hommes et l'enfant.

"Talixan, ferme les yeux, nom de nom !" jura Zephyr.

Sans se donner le temps de voir si son ordre était suivi d'effet, il déboucha la fiole, se mit le bras gauche devant les yeux, et fit un grand mouvement tournant du bras droit, afin d'éjecter aussi loin et aussi haut que possible son contenu. Il y eut instantanément un grand crépitement, et un violent flash lumineux, qui perça jusqu'aux paupières du jeune homme. Celui-ci chancela sous la violence de l'éclair de lumière blanche. Il attendit quelques secondes et ôta son bras de son visage, mais ne vit que de vagues ombres noyées dans un océan de lumière blanche.

Il y eut un silence, le temps d'une respiration, puis il entendit le garçonnet reprendre ses cris de terreur. Certains des chiens se remirent à aboyer, mais sans la rage qui les animait auparavant. Eux aussi semblaient perdus dans cette immensité pure.

Zephyr parvint à rester sur ses pieds, mais l'univers lui semblait être un océan de blancheur teinté de zones légèrement grises. Il lâcha sa fiole. Se mit un instant les mains sur les yeux fermés. Les ôta et rouvrit les yeux. Il devinait tout juste ce qui l'entourait. Une partie des chiens s'étaient couchés, parfois en gémissant tout bas, tandis que les autres aboyaient à l'aveugle, animés de soubresauts nerveux qui n'avaient plus de cible précise.

"Talixan, descends, nous devons fuir avant qu'ils retrouvent la vue."

Ayant dit cela, Zephyr s'immobilisa. Le chariot n'était pas si loin. Les chiens, tout autour, n'étaient plus bons à rien. Il devinait que la plupart s'étaient couchés à terre, même s'ils continuaient d'aboyer sporadiquement. Il essaya d'accommoder sa vision. Sur le véhicule, les hommes avaient adopté des positions de défense, la plupart recroquevillés sur eux-mêmes. Pas de doute, eux aussi avaient été aveuglés.

Les symboles étaient donc à sa portée. Il suffisait de se glisser à l'arrière du chariot, aussi vite et aussi discrètement que possible, et de repartir avec le précieux chargement.

"Le sort de protection, Zephyr. Tu ne pourras pas pénétrer le cercle." intervint Bise d'une voix sombre. "Il faut fuir, il n'y a pas d'autre option pour l'instant. Les symboles attendront encore un peu."

Zephyr serra les poings de rage. Rater une occasion si belle ! Il reprit son couteau et frappa tour à tour les chiens les plus proches de lui, sans trop savoir ce qu'il visait exactement. Il vidait sa colère et sa peur en sabrant l'air de son couteau, perçant parfois le corps ou le cou des animaux, qui de leur côté réagissaient avec retard à ses mouvements, ne pouvant compter que sur leur flair et leur ouïe. Il ne visualisait pas encore tous les détails de la scène, mais la vue lui revenait plus vite qu'aux chiens, du fait qu'il s'était protégé pendant les éclairs lumineux.

En se retournant, il vit Talixan, sous forme d'une petite ombre agile, qui partait à bonne allure en s'éloignant du chariot et des bêtes de guerre. Un chien s'agita à ses pieds. Il prit alors conscience que même avec leurs mouvements désordonnés et pathétiques, les molosses restaient dangereux et pouvaient lui happer un membre d'un coup de crocs. Il se mit en route à son tour, laissant se battre contre des ombres les chiens qu'il avait blessés.

Après quelques pas, il entendit un long sifflement. Les hommes des Collines, sans doute dépassés par ce à quoi ils faisaient face, et ne sachant pas quels autres tours de magie les attendaient, avaient décidé de faire demi-tour. L'homme qui sifflait avançait péniblement, les mains tâtonnant devant lui, afin d'éviter les obstacles. Les chiens valides tentèrent de prendre sa direction, avec plus ou moins de succès car le moindre obstacle, la moindre déclivité du terrain freinaient leurs déplacements à l'aveugle.

Zephyr rejoignit enfin Talixan.

"Les chiens s'en vont."

Le vieil homme tourna vers lui des yeux exorbités. Il faisait lui aussi des efforts désespérés pour voir les détails de ce qui les entourait.

"Allons nous cacher. Pas trop loin, mais il nous faut une bonne cache. Ils nous ont vus, et vont peut-être nous chercher."

Il parcourut des yeux les alentours.

"Passons d'abord par cette étendue sèche, ils auront plus de mal à retrouver nos traces."

Ils firent comme il disait, avançant avec des mouvements maladroits. Toutes les ombres ayant tendance à se confondre à leurs yeux, ils avaient du mal à identifier où poser les pieds.

Zephyr se dirigeait droit devant lui, dans la direction préconisée par Talixan, mais ce dernier lui souffla soudain de s'arrêter. Arrivé à sa hauteur, il lui montra une zone un peu plus sombre que le reste. Ils obliquèrent, et se retrouvèrent un peu plus loin devant deux arbres couchés à terre.

Talixan confia l'enfant à Zephyr. Ce dernier, à son tour, serra le gamin contre lui pour le rassurer et lui parla à l'oreille en lui recommandant de rester discret.

"Restez ici, cachés entre les deux troncs. Je retourne surveiller nos amis et leur butin. S'ils s'approchent et qu'il y a danger, je pousserai un cri de preux." murmura Talixan avant de les quitter.


Zephyr resta caché pendant des heures entre les troncs, sans oser bouger. L'enfant lui-même ne pipait pas un mot et finit par s'endormir, bercé par les chants des oiseaux. La position était inconfortable, et avec l'enfant qui dormait en s'accrochant à ses vêtement, Zephyr se sentait coincé, les membres engourdis.

Il pouvait tout juste tourner la tête, jetant de temps à autre un regard en arrière, espérant voir revenir Talixan sain et sauf.

Le soir s'annonça, et la nuit approchait, lorsque Zephyr nota au loin un feu de camp, dans la direction d'où ils venaient. Il décida alors de reprendre une position assise, réveillant pour cela le petit garçon qui lui bavait sur l'épaule.

Sans lui laisser le temps de se rappeler les épisodes sanglants qu'il avait récemment vécus, et qui feraient peut-être renaître ses pleurs, Zephyr lui proposa de boire de l'eau à sa gourde, et de partager quelques victuailles.

L'enfant but et mangea sans un mot. Il était sale, des suites de sa course désespérée dans les champs, et affichait un regard dur, tourmenté et fatigué à la fois. Alors que les premières étoiles scintillaient dans le ciel pas encore complètement noir, Talixan réapparut, marchant accroupi dans les herbes.

Il observa l'enfant, sembla un peu rassuré de le voir manger avec appétit et en silence, et raconta :

"Ils bivouaquent. Tout à l'heure, après avoir retrouvé la vue, ils ont aperçu le corps de l'homme dévoré. Ils ont semblé désabusés et déboussolés. C'était visiblement leur guide pour la suite du voyage. Ils l'ont fouillé à leur tour, mais tu avais gardé le papier, n'est-ce pas ?"

Zephyr saisit le bout de parchemin qu'il avait glissé sous sa tunique.

"C'est donc bien ça. Ils ont cherché des indices sur leur prochaine destination, et faute de trouver quoi que ce soit, ils sont en grande discussion. Par contre, ils n'ont pas cherché à nous retrouver. Ils n'ont pas dû comprendre que nous étions à leur poursuite, et ils ont bien d'autres soucis à présent que de se préoccuper de trois témoins de leur passage dans la région."

Talixan sortit à son tour de quoi manger.

Pensif, il reprit :

"Ils ont des connaissances en magie. C'est inattendu."

"Je n'avais jamais entendu parler de magie chez les zagarites" confirma Zephyr. "Par contre, cela explique comment ils ont pu assassiner Gralmee et s'emparer des statues et des grimoires, au sein même du Pavillon des Formules. Ils doivent avoir des pouvoirs assez élevés, pour parvenir ainsi à leurs fins, dans un lieu protégé par des sorts."

"Oui, c'est logique" ajouta Talixan d'un ton sentencieux. "Mais cela montre que notre entreprise est particulièrement risquée. Il va nous falloir impérativement chercher de l'aide. Espérons que demain ils poursuivent en direction de Derpa-La-Rouge, car j'ai des connaissances là-bas. Je pourrai sûrement obtenir qu'on nous détache deux brigades de la milice, pour nous aider à nous emparer du chariot."

"Deux brigades pour faire face à une sorcière ?" glissa Bise innocemment. Mais Zephyr, gagné par la fatigue, n'y prêta pas attention.

Hypnotisé par le chant strident des insectes de la nuit depuis que Talixan gardait le silence, il eut juste la force de sortir sa cape de fourrure, d'en couvrir l'enfant et de s'allonger à son côté.

Dans cette superbe nuit d'été, les étoiles redoublaient d'efforts pour scintiller plus fort que leur voisine, à l'image des insectes et de leur musique enivrante.

Il ferma les yeux et s'endormit malgré tout.

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Nous venions de chasser l'envahisseur, qui menaçait la cité d’Arcanis. Plusieurs victimes parmi les villageois furent découvertes, après qu'un gorator se soit introduit. Leurs attaques récurrentes aux portes perduraient depuis plus de dix-sept ans. Cette fois, les assauts devenaient plus sanglants et cruels que jamais. Quoi qu'il en soit, avec intrépidité et détermination, nous finîmes par leur imposer le retranchement, mais non sans pertes, et souffrances. Des pertes autant morales que physiques. J’arpentai le territoire et j’y voyais mes frères d’armes mutilés, décapités et empalés sur des lances solidement ancrer dans le sol boueux leur tête positionnée devant eux. Cette vision répugnante me donnait des frissons dans le bas du dos accompagné de haut-le-cœur. Angoissé et révolté, je marchais sous la pluie abondante dans une rivière de sang qui ruisselait et contournait mes mocassins enfoncés dans le sol vaseux. Mes cheveux détrempés me collaient au visage et le sang qui s'écoulait de sous mon cuir chevelu suivait les courbes de mon visage. Les cris de douleur de mes frères d’armes, les hurlements et les supplications, me résonnaient dans la tête comme un martèlement de tambour.
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Ces scènes s’ajoutaient aux horreurs figurant parmi mes souvenirs les plus ténébreux. Même le plus aguerri des guerriers ne peut s’habituer à voir de telles horreurs.
Depuis le début des hostilités, la liste des pertes s’allongeait de façon exponentielle. Sur quatre mille guerriers, mille six cents restaient mobilisables à la protection de la cité. Les autres furent massacrés et torturés.
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Plus tard dans la soirée, la pluie torrentielle cessa et le ciel se dégagea. Seuls les éclairs au loin perçaient le calme sur la vallée de la mort. t. Moi, je quittai les lieux avec un certain soulagement. Cependant, quelque chose me préoccupait et je savais qu’à la longue, elle pouvait jouer en ma défaveur lors de prochain combat. Mais où es-tu Adragor ?
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