Chez Jen

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A un moment, trois oiseaux surgirent devant eux, volant bas et de façon désordonnée. Talixan, qui faisait toujours la course en tête, s'arrêta à leur vue, et fit signe à Zephyr de se montrer discret. Ce dernier arrêta son cheval, en descendit, et attacha son mors à un arbre malingre et sans feuilles. Il rejoignit discrètement Talixan qui l'attendait. Celui-ci chuchota :

"Ces oiseaux ont été dérangés, probablement par le passage d'humains. Nous y sommes - ils sont quelques dizaines de mètres devant nous, ou du moins leur arrière-garde s'ils en ont une. Il y avait une maison de pierre au loin sur notre droite. Elle avait l'air entretenue, je pense que tu y trouveras quelqu'un. Vas y porter ton cheval, et demander qu'on aille prévenir Fleurnoire que ceux qu'il cherche sont ici. Pour ma part, je vais m'assurer de ne pas perdre leur trace."

Zephyr acquiesca. De retour auprès de Kantu, il le prit d'abord par la bride, afin d'avancer discrètement dans les fourrés, puis le monta à nouveau en direction de la masure.

Bien que très vieille, la masure en question avait encore belle allure. Elle dominait une belle cour où se pavanaient quelques volailles. Plus loin, un contingent de mouches se partageait entre un tas de fumier, qui dépassait d'une petite palissade et, plus loin sur la droite, un puits couvert de planches. Les moutons de la ferme, bien qu'invisibles, se signalaient tout de même par leur odeur très présente, leurs touffes et leurs crottes.

"Holà, il y a quelqu'un ?" annonça Zephyr en descendant de cheval. Il fit quelques pas et remarqua alors un bruit de rouet provenant de l'intérieur de la maison. Celle-ci semblait pourtant plongée dans l'ombre, tandis que le soleil descendait bien bas sur l'horizon.

"Il y a quelqu'un ?" répéta Zephyr, se demandant comment il allait être accueilli.

"Qu'est-ce que c'est ?" répondit une voix légère de jeune femme, avec une pointe d'inquiétude. La maison étant perdue dans cette campagne plutôt austère, ses habitants ne devaient pas être habitués à recevoir de la visite.

"Je... Je..." Zephyr se rendit compte qu'il serait idiot de se présenter comme le Roi en titre en cet endroit perdu, et s'en voulut de ne pas avoir préparé un autre discours.

"Je suis un voyageur. J'ai vu votre maison de loin, et je suis venu, pour voir si je pourrai trouver ici de l'aide."

Tout en parlant, d'une voix aussi sonore que possible pour se faire entendre de loin, il était arrivé à la porte d'entrée. Ladite porte, grande ouverte, n'était en fait qu'un amas de branchages et de hautes herbes entremêlés qu'on pouvait plaquer contre l'ouverture ou déplacer de côté à volonté.

"Bonjour" dit la voix de femme, quelque part dans l'ombre.

"Bonjour" répondit Zephyr en essayant d'accommoder sa vue à la semi-obscurité. Il y avait bien une femme assise dans une chaise profonde, entre un rouet et un panier de laine.

"Que cherchez vous exactement, voyageur ?" reprit-elle, toujours avec un petit sentiment d'inquiétude. Avant qu'il ait le temps de répondre, elle cria : "Jen, tu es là ?"

"Je... m'appelle Talixan." répondit alors Zephyr pour la rassurer. "Je travaille pour le compte du Maître Intendant Fleurnoire, à Sil. J'ai un message important à lui faire passer et je cherche de l'aide pour celà."

Un petit volet s'ouvrit derrière la tête de la jeune femme, et le visage d'un homme costaud s'y encadra. Il repéra rapidement Zephyr. "Attendez" dit-il, et il fit rapidement le tour pour rejoindre Zephyr à l'entrée de la masure.

"Bonjour jeune homme, qu'est-ce qu'on peut faire pour vous ?"

Zephyr expliqua alors qu'il cherchait à faire passer un message au Maître Intendant Fleurnoire de Sil, comme quoi des bandits recherchés se trouvaient dans les parages, et pour lui demander d'envoyer des forces pour les arrêter. Il promit une forte récompense (en montrant sa bourse replète) si les renforts parvenaient au plus vite. Jen, l'homme de la maison, se montra intéressé, et confirma qu'il s'était déjà rendu à Sil et saurait trouver le Temple et son Maître. Par contre il n'avait pas de monture pour se rendre rapidement à la ville.

Zephyr proposa de lui confier Kantu, en lui recommandant toutefois de laisser son cheval souffler et manger avant de reprendre la route. Jen étant prêt à prendre la route dès que la nuit serait tombée, en se munissant d'une lanterne, et en passant par une voie régulière plutôt qu'à travers champs, ils convinrent qu'il serait de retour le lendemain midi avec les renforts attendus. Zephyr lui confia déjà deux pièces pour la peine, mais comme Jen lui demandait de veiller en son absence sur sa femme aveugle, peu rassurés qu'ils étaient par la présence de bandits à proximité, Zephyr dut expliquer qu'il devait rejoindre un compagnon, justement pour surveiller les mouvements desdits bandits.

Ils se retrouveraient le lendemain midi, à la ferme, ou plus loin sur le chemin si les bandits étaient repartis.

L'affaire étant faite, Zephyr se hâta de rebrousser chemin avant que la nuit ne fut complètement tombée et qu'il ne puisse plus retrouver trace de Talixan. L'obscurité s'installait. Cependant il nota le petit point de lumière de la luciole qui le précédait sur le chemin, et semblait vouloir guider ses pas.

Rassuré, il pressa l'allure en la suivant sans plus se poser de questions. Il progressait entre des arbustes qui dessinaient des formes étranges dans le noir, sur ce terrain inégal, où chaque bruissement pouvait révéler aussi bien une simple feuille morte qu'un animal dérangé dans ses activités nocturnes.

Il se demanda s'il aurait le temps de réagir si un serpent décidait de s'en prendre à lui en surgissant des touffes d'herbes ou d'une grosse motte de terre. Mais faisant fi de ses inquiétudes, il suivit la luciole sans hésiter. Au bout d'un moment, il découvrit devant lui la silhouette de Talixan, quasiment allongé dans les broussailles.

"Que fais-tu là ? Tu veux passer la nuit ici ?"

"J'ai l'impression d'entendre les bruits d'un camp, qu'ils ont dû installer pour la nuit. Je pense que nous ne devrions pas aller plus loin."

"On va en avoir le coeur net" répondit Zephyr. Et il orienta un petit vent très discret, de façon à ce que les bruits du camp supposé des zagarites portent dans leur direction.

Aussitôt, ils reconnurent des bruits de couverts et quelques éclats de voix brefs.

"Ils sont bien là. Parfait. Je vais m'approcher pour en savoir plus. Toi, ne bouge pas d'ici."

"Mais, ce n'est pas dangereux de s'approcher plus que ce que nous avons déjà fait ? Ils sont sûrement sur leurs gardes ?"

"Ne t'inquiète pas" murmura le vieil homme, "je connais mon affaire. De plus, je veux m'assurer qu'ils ne repartent pas demain sur le même rythme qu'aujourd'hui. Sans cheval, tu ne pourrais pas suivre."

Zephyr sentit la honte lui monter aux joues. Mais il devait s'avouer que le vieil homme avait raison - lui seul pouvait tenir le rythme du chariot.

"Maintiens le vent dans ce sens" demanda Talixan en s'éloignant. "Et retourne un peu plus loin en arrière, au cas où."

Zephyr fit comme demandé, et patienta un long moment au pied d'un arbuste. A un moment, il entendit le hénissement prononcé d'un cheval, et quelques voix qui lui répondirent. Puis le silence revint, et au bout d'un long moment, l'ombre de Talixan réapparut, tout sourire. Sa main gauche jouait avec un lance-pierre de bonne qualité.

"Allons nous installer pour la nuit, et raconte-moi ce que tu as trouvé à la ferme que nous avions repérée."

Zephyr lui expliqua ce qu'il avait convenu avec Jen, qu'ils se retrouveraient le lendemain, à son retour de la ville. Tout en racontant son histoire, il sortit de son baluchon sa lourde cape de fourrure et des pains aux olives.

De son côté, Talixan expliqua qu'il avait bien trouvé le chariot attendu, tiré par deux chevaux, et transportant visiblement cinq zagarites. Ils semblaient tendus, mais sans s'attendre à ce que quelqu'un les ait repérés. Il expliqua aussi qu'ils découvriraient au petit matin qu'un des deux chevaux boiterait désespérément.

"As-tu vu ce qu'ils transportent ?" demanda Zephyr.

"Ils sont bien armés. Ils semblent avoir de quoi se ravitailler plusieurs jours. Aussi, l'un deux porte sur le dos un panier qui fait quasiment sa taille, et je suis prêt à parier que ce panier contient le ptéromoran qui a laissé les restes de repas que nous avions repérés. Ils peuvent le transporter ainsi un bon moment, à condition de le nourrir suffisamment. Par contre, je n'ai pas vu le détail de leur chargement."

Zephyr mourait d'envie d'aller voir de plus près la cible qu'ils avaient pourchassés pendant une longue demi-journée. Mais ça n'aurait pas été raisonnable - il n'avait pas les talents évidents de Talixan pour la dissimulation et la discrétion.

Il avisa alors la luciole sur son épaule gauche.

"Luciole de Gralmee ?" dit-il.

L'animal répondit par un petit éclair.

"Luciole, peux-tu t'approcher du chariot des zagarites, et me dire s'il transporte les statuettes volées au Pavillon ? Tu me feras un signe si c'est le cas, deux si ce n'est pas le cas, et rien si tu n'as pas pu en avoir le coeur net."

Malgré sa conviction que l'animal le comprenait, il fut tout surpris de le voir aussitôt s'envoler dans la direction du chariot des zagarites.

Ils attendirent quelques minutes, et le bourdonnement de la luciole se fit à nouveau entendre. Elle se posa sur l'épaule gauche de Zephyr, sous le regard pressant des deux hommes. Et émit un petit signal lumineux.

"Ca alors" émit Zephyr. "Nous sommes sur la bonne piste. Dire que tous les miliciens ont été envoyés aux portes Est, et qu'ils ne trouveront que du vent. Mais nous les tenons. Il ne reste plus qu'à attendre les renforts demain matin."

Il joua un instant avec l'idée plaisante qu'enfin, il accomplissait une oeuvre utile pour son Royaume. Si Jen remplissait sa mission, les symboles reviendraient à Sil dès le lendemain, et le Pouvoir serait préservé.

Ils mangèrent de bon appétit, et bientôt s'endormirent au pied de l'arbuste.

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