Traces

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Il mena aussitôt le cheval au trot, sans effort, et parcourut les deux cent premiers mètres en se demandant s'il se laisserait apitoyer par le vieil homme, lorsque celui-ci lui demanderait de ralentir. Il jeta un oeil en arrière. Talixan se maintenait deux pas derrière le cheval, et s'appliquait à suivre son allure. La poitrine redressée, la tête bien droite, il avait une attitude de sportif accompli. Au lieu de membres rouillés et d'un souffle asthmatique, Zephyr dut convenir à sa grande surprise que le petit homme déroulait de belles foulées, sans paraître s'essouffler. C'était donc vrai, il avait l'habitude de parcourir les routes ainsi. Il se demanda si ce vieux compagnon lui réservait d'autres surprises. Et aussi, combien de temps il tiendrait à cette allure.

Quelques centaines de mètres plus loin, la route se scindait en deux. Zephyr réalisa d'un coup que leurs recherches risquaient de vite tourner court, vu le peu d'éléments à leur disposition. Les chemins étaient déserts. Il arrêta Kantu au croisement. Talixan s'arrêta à ses côtés, en posant la main sur la croupe du cheval. Il était un peu essoufflé, mais loin d'être fatigué.

"Où allons-nous ?" demanda Zephyr. "Au jugé, d'après le vol du ptéromoran, je pense que les malfaiteurs sont sortis soit par la porte du Sabot, soit par la porte des Nomades, juste un peu plus au nord."

Le vieil homme parcourut des yeux l'étendue plate et sèche autour d'eux avant de répondre.

"Les deux portes sont à peu près à la même distance du Temple, mais le côté Nomades est beaucoup moins fréquenté. Des malfaiteurs auraient moins de risques de tomber sur une patrouille de la milice s'ils contournaient le Sabot, côté Nomades. A leur place, je serais sorti par un petit chemin au nord du Sabot. Ce qui ne nous dit pas s'ils ont ensuite rejoint une route, ou s'ils sont restés sur des chemins moins praticables. Mais je suggère que nous poursuivions par le nord."

Une cavalière apparut sur le chemin qui poursuivait vers l'ouest, et sans avoir besoin de se concerter, ils attendirent qu'elle arrive au croisement.

Ils la hélèrent et discutèrent deux minutes avec elle. Elle n'avait rien vu d'anormal sur plusieurs lieues, et n'avait croisé que les paysans habituels sur cette route.

Ils décidèrent donc de prendre le nord sans plus tarder. Zephyr remit son cheval au trot, mais cette fois en surveillant du coin de l'oeil le vieil homme dont la chevelure blanche moutonnait au gré de la course. Il était reparti sur un rythme identique au précédent, sans montrer le moindre signe d'inquiétude. Le carquois à sa ceinture ne bougeait quasiment pas, tant sa foulée était légère et fluide.

Ils avançaient rapidement sur une voie de terre sèche, très inégale, bordée d'herbes jaunies et de plantes épineuses. Tout autour d'eux, à perte de vue, s'étendaient des friches asséchées, où surnageaient des buissons de toutes sortes et des bosquets épars. Seuls quelques talus, quelques bosquets plus fournis que la moyenne, et l'air brouillé des chauds après-midis d'été limitaient leur horizon. Tout en poursuivant sa course infatigable, Talixan tournait la tête de droite et de gauche, scrutant les talus, suivant de l'oeil une perdrix qui prenait son envol, freinant un instant à la hauteur de l'entrée d'un terrier.

Zephyr, lui, du haut de sa monture, scrutait l'horizon à la recherche d'ombres suspectes. Le soleil tapait fort, au point que la course du cheval n'atténuait presque pas la chaleur pesante de cette après-midi sans nuages. Zephyr sentit les premières gouttes de sueur perler sur son front et sous ses vêtements ajustés. Il interrompit son observation de l'horizon, le temps d'attiser un petit vent frais qui leur ferait du bien. L'air qu'il amenait restait encore trop tiède à son goût, mais il nota que Talixan lui envoyait un petit sourire surpris et complice. Il appréciait lui aussi la manoeuvre. Kantu lui-même frissonna de plaisir, et son trot se fit moins lourd.

Ils poursuivirent ainsi sur le chemin en direction du nord, s'arrêtant quelques fois, lorsqu'une vieille masure se présentait. Mais la plupart du temps ces maisonnettes de pierres construites sans beaucoup de soin étaient partiellement écroulées, ou envahies par les herbes. Rarement, ils trouvaient des habitants, et ceux-ci, invariablement, s'étonnaient de leurs questions, car ils n'avaient rien vu d'anormal de la journée. Ils gardaient leurs moutons ou leurs poules sans se soucier de rien, et ils faisaient bien, car rien ne se passait jamais dans ce territoire un peu perdu au milieu de contrées plus fécondes.

Talixan continuait à surprendre Zephyr, car il semblait infatigable malgré son âge et la rapidité de leur course. Après chaque arrêt, il repartait sans sourciller, tandis que Zephyr, lui, s'impatientait de ne rien trouver et commençait à douter.

Il scrutait les herbes sèches, les taillis et les bosquets, comme si un zagarite pouvait à tout instant en émerger. Mais intérieurement, il commençait à douter d'avoir pris la bonne décision. Peut-être les zagarites s'étaient-ils effectivement enfuis par l'Est de la cité, ce qui était du reste le plus logique pour rejoindre leur île. Ils auraient profité du manque d'attention des habitants encore mal réveillés, auraient traversé le Palier sous le couvert d'un déguisement, ou cachés dans un chariot. Le Duc allait peut-être les rattraper rapidement, et mettre fin à cette affaire.

Zephyr avait du mal à se convaincre qu'il en serait satisfait. Mais tout valait mieux que de voir les zagarites hériter du prochain Pouvoir. Leur légendaire soif de conquêtes, de pillages et d'asservissement n'en serait que décuplée, et le Royaume n'aurait rien à leur opposer.

Des échanges qu'il avait surpris, il retirait l'impression que le Duc avait organisé la première armée que le Royaume ait connue depuis longtemps, mais Zephyr n'en avait jamais vu le moindre bout, et il doutait qu'elle puisse tenir le choc face aux combattants zagarites chevronnés.

Zephyr tourna la tête et s'aperçut que Talixan n'était plus à ses côtés. Il se redressa et haussa les rênes pour ralentir Kantu, puis lui fit faire demi-tour au pas. Il vit Talixan, qui s'était arrêté bien avant, et qui, là-bas, s'engageait précautionneusement dans des petits buissons d'herbes et de ronces.

Il le rejoignit sans se presser, un peu intrigué par cet arrêt soudain au milieu de nulle part.

Talixan releva le buste en entendant le cheval approcher.

"Nous avons une piste intéressante. Un chariot est passé ici il y a quelques heures, et il était drôlement pressé."

Zephyr regarda autour de lui, incrédule.

"Un chariot, ici ?" Il n'y a que des buissons comme partout ailleurs dans cette région. Qu'est-ce qui vous fait dire qu'un chariot est passé ici ?"

"Voyez comme les ornières ont été attaquées, ici et ici, par les roues d'un véhicule qui suivait un trajet perpendiculaire à la route. Et ces herbes fauchées au passage, là." Talixan montrait du doigt des points où Zephyr ne décelait rien de bien évident. "On devrait suivre cette piste. Je ne vois que le chariot de notre gibier pour s'affranchir des routes et traverser à grande allure les terres qui sont devant nous, hors des chemins. Ou au pire, on tombera sur des contrebandiers !"

Zephyr voulut s'approcher, mais il eut quelques difficultés à faire quitter le chemin à Kantu. Il fallait s'engager au milieu de plantes épineuses, sur un talus de terre sèche et friable. Lorsqu'il parvint à la hauteur de Talixan, ce dernier reprit :

"Nous ne devrions pas tarder. Ils ont forcé l'allure pour s'éloigner au plus vite de tout poursuivant. Ils veulent mettre un maximum de distance entre la ville et eux, pour disparaître au plus vite des regards."

"Je suis bien incapable de déceler la moindre trace de ce que vous m'avez décrit, je vais devoir vous laisser ouvrir la voie." Zephyr, qui en avait assez de scruter un horizon vide, se réjouissait que la piste recherchée se concrétise ainsi, s'il pouvait en croire le vieil homme. Mais il sentit percer aussi un brin d'inquiétude en lui-même. Car la présence d'une bande de zagarites aux intentions malfaisantes prenait tout d'un coup corps. Il semblait bien y avoir un chariot, occupé par des meurtriers sans scrupules, qui fonçait à travers la nature. Et il était à leur poursuite !

Devant lui maintenant, Talixan sautait au-dessus des buissons et des touffes d'herbes hautes avec une grande facilité, et prenait le large à vive allure. Zephyr entreprit de convaincre Kantu de suivre cette voie inhabituelle et inconfortable. Après quelques centaines de mètres, à force d'insister, il arriva à maintenir sa distance derrière le chasseur, mais sans le rattraper.

Talixan n'avait visiblement aucune difficulté à repérer les traces du chariot, car de toute l'après-midi, il ne s'arrêta que deux fois, pour boire un peu d'eau à une gourde. Zephyr dut reconnaître qu'il avait mal jugé le vieil homme, alors que lui-même se plaignait déjà intérieurement de l'inconfort de sa monture, qui le faisait souffrir des cuisses.

Il profitait des arrêts pour le rattraper, se désaltérer sous un arbre et faire quelques pas pendant que sa monture soufflait également. Les ruisseaux et les mares qu'ils croisaient étant à sec, il n'avait rien à proposer à son cheval pour se rafraîchir. Pour l'instant, la bête tenait bien le rythme, mais cela n'allait peut-être pas durer bien longtemps.

Talixan interrompit ses réflexions :

"Tu vas devoir t'en débarrasser. Lorsque nous serons près de les rejoindre, nous devrons passer inaperçus. Si ton cheval hennit, ou tape du sabot, nous serons repérés tout de suite. De même si l'on te voit chevaucher sur ta selle."

"Mais, Talixan, comment voulez-vous que je suive votre rythme ? Je ne suis pas habitué à parcourir les champs comme vous le faites. Vous m'aurez vite semé."

"Comme je le disais, ce sera uniquement lorsque nous les aurons quasiment rattrapés. Ils ont ralenti leur course, c'est net. Ils ne traversent plus les champs au plus court, ils contournent les talus et les buissons. Leur bêtes sont sans doute fatiguées elles aussi. Si tout reste en l'état, nous les rattraperons avant la nuit. Tu as vu le reste de repas ?"

Zephyr ouvrit grand les yeux :

"Quel reste de repas ?"

Talixan le ramena en arrière sur la piste qu'ils avaient suivis, et s'arrêta au bout d'une vingtaine de pas. Il montra au jeune homme un vague tas d'os et de plumes agglomérés dans une masse gélatineuse.

"Le repas d'un ptéromoran. Nous avons suivi la bonne piste. Non seulement ce sont nos zagarites, mais de plus ils ont encore avec eux un ptéromoran. Qu'ils nourrissent avec des oiseaux capturés sur le chemin, car ils manquent de réserves. Ce repas là a eu lieu il y a une heure tout au plus."

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Mabe01

J’ai toujours été croyant. En mourant, je m’attendais à rejoindre un grand paradis blanc. J’imaginais une place sur laquelle s’érigeraient de longues colonnes de marbre entourant un homme imposant. Ses ailes immaculées s’étaleraient sur les marches de l’escalier qui relie les mortels à la vie éternelle. Souvent, en rêve, je me voyais déjà commencer mon ascension vers Dieu. Je n’avais pas peur, les rides qui creusaient mon corps montraient à elles-seules que ma présence sur Terre avait déjà duré bien trop longtemps. Il y a un an j’ai été déclaré « super-centenaire » tel un super-héros de la vie. Pourtant, je n’avais rien fait pour avoir ce titre, jamais sauvé quelqu’un, jamais eu de capacités extraordinaires. Comme costume, j’arborais une tenue vestimentaire légère dénouée de goût, à croire qu’à 111 ans nous n’étions plus adapté à rien. La société m’échappait, tout comme les boutons de ma blouse d’hôpital négligemment ouverte au deux tiers. Je regardais le monde à travers l’écran d’une petite télévision murale dont le branchement maladroit semblait pouvoir être arraché d’un coup de vent. Si pour les médecins le miracle était de me voir toujours debout, pour moi, le seul miracle fut que cette vieille boite à images filandreuse tienne encore. À ce jour, elle comme moi avions un point en commun, notre durée de vie était limitée et ne tenait littéralement plus qu’à un fil.
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