L'assassinat

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Le parterre de buissons labyrinthiques qui menait au Pavillon était parsemé de gardes, apprentis et nobliaux qui enjambaient les arbustes en tous sens pour s'adresser les uns aux autres. Aucune trace de violences cependant, là encore. Zephyr repéra le Maître Intendant qui, les mâchoires crispées et les yeux sévères, expliquait quelque chose au Duc de Pyromorphite et à un représentant de la Guilde des Marchands Au Long Cours, qui l'écoutaient avec attention.

Manquant d'être renversé par un apprenti qui partait en courant après qu'un garde lui ait donné un ordre, Zephyr s'approcha du Maître Intendant.

"Sire", dit ce dernier, en interrompant une question du représentant de la Guilde, "j'ai une bien mauvaise nouvelle."

Le Maître sembla bloquer sa respiration un moment, mâchoires serrées et lèvres blanches.

"Le Pavillon a été attaqué ce matin, et Dame Gralmee est décédée. Je vous accompagne."

Il s'effaça pour laisser passer Zephyr, et le suivit jusqu'à la porte, restée grand ouverte, du Pavillon.

A l'intérieur, le jeune homme fut déconcerté par l'éclairage inhabituel, lumière solaire passant par la porte, au lieu de l'immuable éclairage aux bougies. Il laissa ses yeux s'habituer, et repéra, en bas de l'escalier, là où il s'était assis la veille, le corps maculé de sang de la vieille sorcière.

Il s'y précipita, avec un dernier espoir, mais constata aussitôt que c'était vain. Le sang avait séché, et ses traces solidifiées montraient que la sorcière n'avait plus bougé depuis des heures. Il resta un moment à se recueillir, sentant des larmes lui monter aux yeux, tandis qu'un peu plus loin deux jeunes garçons, employés par le Temple, semblaient fouiller les amas hétérocliques d'ouvrages, d'herbiers, de coffres qui parsemaient les pièces.

En dehors de son père, qu'il n'avait quasiment pas connu, Zephyr avait déjà vu mourir la plupart de ses proches : sa mère, son oncle Tiscral, sa vieille nounou Desiloo, et maintenant celle qui faisait pour lui office de grand-mère depuis sa petite enfance. Le Maître Intendant était désormais le seul être qui pouvait représenter pour lui un semblant de famille.

Il se prit la tête à deux mains, puis rouvrit les yeux, examinant le cadavre de la vieille dame, se demandant si elle avait souffert des coups qui lui avaient été portés. Elle avait visiblement eu la gorge tranchée net, d'un coup, par un poignard bien aiguisé. Elle ne semblait pas avoir bataillé auparavant - pas de traces de coups, ni de déchirures aux vêtements. Il s'étonna que la sorcière n'ait pas eu les moyens de se défendre contre l'agression. Il avait déjà eu par le passé quelques aperçus de ses savoirs magiques. Evidemment, les sorts ne pouvaient pas s'improviser à la seconde, mais quand il repensait au Maître Intendant qui, la veille, avait fait briller les murs du Temple sous le simple coup de sa colère, il se demandait comment la sorcière avait pu ne pas trouver moyen, au minimum, de détourner l'attention de ses agresseurs, et d'appeler à l'aide.

Mais peut-être lesdits agresseurs avaient-ils leurs propres tours.

Il sentit Bise, en lui, toujours plus réfléchi et plus distant, et qui se demandait ce qui avait justifié l'agression de la pauvre femme.

Instantanément, ses yeux se tournèrent vers le bureau. La chaise avait été repoussée vers le mur. Quelques livres avaient été déplacés, l'un d'eux jeté à terre. Mais les symboles.... disparus ! Les plus anciens grimoires... manquaient à l'appel également !

Abasourdi, Zephyr se retourna vers le seuil.

"Oui, l'heure est grave." émit le Maître Intendant, d'une voix basse. "Les assassins de Gralmee étaient là pour les symboles. Quelqu'un s'en est emparé pour s'octroyer le prochain pouvoir."

"Le Duc d'Opale !" souffla Zephyr, pris d'une soudaine rage.

"Tu n'y es pas du tout. Tout laisse à penser que ce sont des Zagarites qui se sont infiltrés jusqu'ici, aussi surprenant et aussi terrible que ça puisse paraître. Le Duc d'Opale n'a rien à voir avec cette histoire. Améthyste, son protégé, était d'ores et déjà désigné pour fonder la nouvelle lignée. Ses méthodes sont abjectes, il a versé le sang hier jusque dans mon Temple, mais ce n'est pas lui qui a oeuvré ici. Hélas. Car si des zagarites se sont emparés des symboles, s'ils parviennent à s'octroyer le prochain pouvoir, ce sont des siècles de catastrophes qui nous attendent.

Déjà, depuis deux décennies, ils mènent des raids sur le continent. Ils s'installent maintenant dans les plaines du Nord, chassant leurs habitants, pillant ceux qui pensaient la cohabitation possible, tuant ceux qui leur résistent. Ils font fuir nos habitants jusqu'aux montagnes, et le Duché du nord ressemble de plus en plus à un fantôme de papier. S'ils acquièrent le prochain Pouvoir, leur violence s'abattra sur nous, ils pilleront sans pitié l'ensemble du continent, de Bel-Tosz aux Hordes Akarades. C'est le servage qui nous attend - ça, ou la destruction pure et simple."

"Des siècles de catastrophes" reprit Zephyr dans un murmure.

"Ce qu'il s'est produit de pire depuis le Roi Incendie", ajouta Bise, "et sans doute même bien pire encore."

Zephyr retourna examiner le bureau de Gralmee, non sans un regard désolé au corps désormais immobile, si petit, recroquevillé au bas des escaliers.

Sur le bureau, il ne restait effectivement plus la moindre statuette. Les symboles avaient tous été volés. Il manquait également les parchemins de la sorcière et un ou deux grimoires, sans compter celui qui avait atterri par terre. Il entendit un bourdonnement tout près de son oreille et leva la main pour se protéger, mais - trop tard - un insecte s'était déjà posé sur son nez.

Il aurait bien voulu s'en débarrasser, mais il aurait été difficile de le déloger sans le blesser. Il s'agissait visiblement d'une des lucioles habituées des lieux.

"Tssss, ce n'est pas le moment" déplora le jeune homme. Il déclencha un petit courant d'air autour de son visage pour convaincre l'animal d'aller se poser ailleurs. Ses cheveux se soulevèrent et ses yeux se plissèrent sous l'effet du courant d'air, mais l'animal, lui, ne se déplaça qu'à peine, cherchant avant tout à s'aggriper plus solidement à son nez, s'aplatissant le long de l'arête pour se protéger.

Enfin il se décida à prendre son envol, fit un tour rapide de la tête, et fonça à grand bruit vers le cadavre de Dame Gralmee. Zephyr le suivit du regard, le vit se poser, puis repartir aussitôt, et foncer à nouveau droit sur lui !

La luciole fit un nouveau tour autour de lui, en ralentissant cette fois, et se posa doucement sur son épaule.

"Hey, mais tu dois être la luciole de Gralmee" murmura Zephyr à l'adresse de l'animal. L'animal déplaça un peu ses fines pattes pour renforcer sa position, puis clignota un court instant.

Zephyr loucha sur l'animal, intrigué.

"Luciole de Gralmee, est-ce que tu me comprends ?!"

L'animal émit à nouveau une petite lumière

"Ça alors !" Voilà une chose que Zephyr n'avait jamais soupçonnée.

Mais il avait d'autres préoccupations pour l'instant.

Au-dehors, des éclats de voix s'élevaient.

Il reconnut les voix du Duc d'Opale et du Maître Intendant, qui couvraient toute l'agitation en se reprochant mutuellement l'absence de protection du Pavillon des Formules. Le Duc promit de revenir prendre les piques de préfet, par la force si nécessaire, car il était plus que jamais nécessaire de lever une armée. Il hurlait, furieux de voir ses plans remis en question par ce qu'il estimait être une trahison.

Lorsque Zephyr se risqua à la porte, il vit le Duc, hors de lui, qui hurlait aux miliciens, maintenant nombreux dans la cour, mais rendus silencieux par l'altercation dont ils étaient témoins. Améthyste se tenait à son côté, les poings serrés.

"Formez trois escouades, et foncez chacun à l'une des trois portes Est de la ville. J'enverrai des cavaliers à votre suite, et ils prendront le relai de la poursuite si nécessaire. Ne vous laissez arrêter sous aucun prétexte, tirez à vue si vous avez des arcs, soumettez à un interrogatoire rapide tous ceux que vous croiserez. N'oubliez pas que c'est tout l'avenir du Royaume qui va dépendre de vos actes ! Il y aura 500 écus... et une promotion pour chaque homme qui aura contribué à ramener les Symboles ! Je veux vous voir partir tout de suite ! Immédiatement !"

Les hommes s'agitèrent, et trois groupes se dessinèrent, qui quittèrent prestement la place.

"Les portes Est ?" dit Zephyr au Maître, qui restait figé, livide. "Mais le ptéromoran...." commença Zephyr, car l'animal qu'il avait aperçu avait nécessairement pris son envol à l'Ouest de la ville.

"Oui, ils se sont enfuis par l'Est. Un apprenti du Temple est revenu de la Porte du Palier. Ils les ont vus, là-bas, une troupe de mercenaires vêtus de longs manteaux et de capuches, pour ne pas être reconnus. Ils sont sortis de la ville il y a plus d'une heure. Espérons que ces hommes les rattraperont."

"Mais maître, c'est impossible... j'ai vu un ptéromoran survoler le Palier... venu de l'Ouest !"

"Venu de l'Ouest ? C'est surprenant. Y aurait-il deux groupes de zagarites aux abords de la ville ? Je pense néanmoins qu'il faut rester concentré sur les portes de l'Est, car c'est là qu'on a vu s'enfuir les mercenaires."


Le Duc se rapprocha ostensiblement, et mis solennellement la main sur l'épaule d'Améthyste.

"Il nous revient de lever une armée au plus vite. Je vais ordonner au Duc Tsavorite de lancer la fabrication d'armes et d'armures en grand nombre. Le Duc Héliotrope quant à lui, devra doubler notre flotte sans tarder. Notre devoir nous commande de préparer un débarquement à Zagarth, au cas où nous ne pourrions rattraper ces voleurs, et d'attaquer ces traitres sur leur île avant que la catastrophe ne s'abatte sur nous.

Tu es promis à un grand destin, Améthyste, rien ne pourra s'y opposer. Et si cela doit commencer par une démonstration de force, alors nous serons prêts."

"Vous êtes fou" l'interrompit le Maître. "Vous ne connaissez rien à la guerre. Notre Royaume entier n'a aucune expérience de la guerre. Vous avez face à vous des barbares qui ont toujours pillé et massacré, pour qui la guerre est un jeu. Trouvez-vous vite des alliés, parmi leurs victimes habituelles. Et faites amende honorable, pour obtenir l'assistance du Temple."

"Votre argent ! Votre or ! Voilà tout ce dont j'ai besoin ! Vos effets de manche de vieillard, vos petites hallucinations d'illusionniste ne pourront rien pour nous lorsque ce sera la guerre. Et c'est bien la guerre qui se profile, grâce à vous. Vos potions alchimiques et vos sorts de croquemitaine n'ont pas arrêté la poignée de guerriers qui se sont introduits ici... Alors comment comptez-vous arrêter les hordes de pillards armés jusqu'aux dents qui vont se précipiter sur nos côtes et nos montagnes ? Et qui sait quel pouvoir ils auront acquis, à sa pleine puissance, pour les seconder dans leurs invasions ? Allons-nous les laisser nous noyer, nous incendier, ou allons-nous crever de maladies infâmes avant qu'ils ne viennent nous achever et cueillir nos terres ?"

Zéphyr revit en pensée les images atroces que l'on colportait sur les méfaits des zagarites, au nord des montagnes. Il avait le coeur serré, car soudain ce n'était plus lui, tout seul, qui devenait la risée de tous et se trouvait à la merci du reste du monde, démuni de tout Pouvoir, mais tout son royaume.

Si un autre jeune homme du royaume avait repris le flambeau des pouvoirs, il ne lui serait resté que la honte à digérer dans son coin, loin de l'attention de tous, tandis que la cité aurait retrouvé ses couleurs et sa noblesse, et aurait rayonné à nouveau sur de vastes terres apaisées. Mais si les zagarites s'emparaient du Pouvoir, alors ce serait la peur et la destruction de toutes parts. Les actions qu'on rapportait au Nord s'étendraient à tout le Royaume, nul ne serait plus en sécurité. Le Royaume s'effondrerait.

Le Duc reprit à l'adresse d'Améthyste :

"Va t'armer, prends ton coursier préféré, nous allons diriger la traque dès que j'aurai donné mes instructions."

Ils partirent chacun de leur côté avec une énergie farouche.

Zephyr aurait voulu les suivre, l'un ou l'autre. Car il fallait agir au plus vite. Mais quelque chose le retenait.

Il se tourna vers le Maître Intendant.

"Je veux en être. Il faut faire quelque chose. Je ne peux pas rester les bras croisés. Aidez-moi à participer à cette traque. Ces deux-là ne m'accorderont aucune attention, mais je veux en être. Je veux être utile au Royaume, pour une fois."

"Sire, vous ne devez pas vous mettre vous-même en danger à un moment pareil" commença le vieil homme.

"Assez, pas de ça. Je ne sers à rien ici. Je n'ai jamais servi à rien. Aidez-moi à être utile, pour une fois." répéta Zephyr.

Le Maître poussa un long soupir en regardant ailleurs. Il laissa passer un silence.

"Fournissez moi juste quelques gardes. De quoi mener une petite expédition à la poursuite de ces bandits. Si nous sommes en infériorité, je n'attaquerai pas, je les suivrai et vous ferai prévenir."

Le Maître le toisa d'un regard las.

"C'est d'accord. Ne t'attends pas à des miracles, mais je pense trouver la personne qui t'aidera dans cette entreprise. Va te préparer et retrouvons-nous à l'ombre quarte, à la Porte du Palier. J'aurai ce qu'il te faut."

Zephyr marqua une hésitation.

"A la Porte du Sabot. Je partirai vers l'Ouest. Il y avait un ptéromoran là-bas."



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