Les cloches

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Le lendemain matin, Zephyr attendit l'apparition du soleil avant de se lever lui-même - comme à son habitude. Par la fenêtre restée entrouverte, il entendait la ville qui bourdonnait au loin, déjà en pleine activité. Le Palais Royal, en fait une vieille tour lourde et pesante enchâssée dans quelques restes de muraille, scintillait déjà sous le soleil lorsqu'il s'en échappa, rapidement lavé et habillé, une miche de pain aux fruits secs sous le bras.

D'un pas léger, il parcourut toute une suite de rues, tantôt pavées, tantôt terreuses, la plupart en pente douce, vers la partie Est de la cité. D'abord il traversa les quartiers privilégiés, formés d'un panaché de masures vieilles et imposantes, et de bâtiments plus récents aux couleurs chaleureuses. Les rues étaient encore assez calmes en ce début de matinée, et Zephyr les traversa sans se presser, mais emporté par la pente, tout en grignotant son repas. Aux fenêtres des hauts bâtiments, resserrés en raison du manque de place pour construire dans ce quartier, il voyait s'agiter des rideaux, ou des servantes qui exposaient à l'air frais les draps des nobliaux. Plus près de lui, dans de rares cours d'immeuble ou devant des porches cossus, des valets préparaient le départ d'un maître ou ramenaient les victuailles réclamées en cuisine pour le prochain repas. Enfin il tourna sur sa gauche, content d'éviter le quartier des distilleries, d'où s'élevaient toutes sortes d'odeurs agressives, qu'elles proviennent de produits destinés à la parfumerie ou de boissons fortes en cours d'élaboration. Il ne fut pas épargné par quelques émanations d'alcool amères, mais lança un petit courant d'air à leur encontre pour s'en débarrasser. Il gonfla un instant ses poumons de l'air plus sain qu'il venait d'atirer à lui, et poursuivit son chemin vers le quartier du Palier, l'un des plus vieux de la cité, où se mélangeaient allègrement maisons de négociants, pieds-à-terre de provinciaux fortunés, auberges huppées et petits commerces en tous genres.

Enfant, on lui interdisait de sortir seul du Palais, et ses excursions se limitaient donc à des visites accompagnées chez les principaux acteurs de la cité : Ducs, Préfets, négociants fortunés. Ou bien il se rendait, toujours accompagné, chez certains de ses professeurs, qui préféraient l'accueillir à leur domicile plutôt que de se déplacer, pour tirer ainsi profit de leurs ateliers, laboratoires, et autres installations. Les occasions restaient donc rares de découvrir le vrai visage de Sil.

Peu après le décès de sa mère et son couronnement, d'autant plus libéré de ses entraves qu'on ne lui faisait que peu d'obligations, il s'était pris à goûter au plaisir de sillonner la ville, parfois incognito, parfois suivi de quelques gardes mollassons avec qui il ne partageait rien. De tous les quartiers de la ville, le Palier était le seul qui ait préservé au fil des années le parfum d'inattendu et d'agitation hérité de son enfance, si bien qu'il appréciait encore de s'y rendre au premier prétexte.

Il avait cependant une bonne raison de s'y rendre aujourd'hui. Passé quelques établissements à la façade tapageuse, il s'engouffra dans un porche grand ouvert donnant sur une cour sablonneuse. De taille moyenne, la cour était cernée de trois hauts murs aveugles. Toutefois, un bâtis de planches courait sur toute la longueur de celui de gauche. C'est là qu'on trouvait les râteliers d'armes, les mannequins, les protections, et toute une collection d'appareils destinés à l'apprentissage du maniement des armes, et plus généralement à l'entretien d'une bonne forme physique.

Au fond de la cour, deux élèves vêtus uniquement d'un pantalon s'escrimaient avec des bâtons sous l'oeil critique d'un professeur et de quelques camarades.

Près du centre, mais encore dans l'ombre des hauts murs en raison de l'heure, le Maître d'Armes Gingomnio, tout en pratiquant de légers mouvements d'échauffement, conversait avec un jeune homme vêtu de la tenue typique des jeunes nobles de Sil. A la vue de Zephyr, il s'interrompit et s'avança prestement, le nobliau sur les talons.

"Sire..."

"Maître."

"Laissez-moi vous présenter, Sire, Monseigneur Calcédoine de Bel-Taroum, fils du Duc Tsavorite de Bel-Taroum, qui se joindra à ma classe cette année." Le jeune s'inclina, non sans lancer au Roi, guère plus vieux que lui, un regard mêlant intérêt et miséricorde. Un regard que Zephyr ne connaissait que trop bien, et qui faisait de lui une bête curieuse. Du genre qui, au-delà de la rareté de son espèce, ne présentait guère ni de danger ni d'opportunité, et ne retenait donc pas l'attention bien longtemps.

Il retourna poliment les salutations et, relevant les yeux, nota dans un recoin de la cour, plongé dans l'ombre, le complexe instrument de torture que le Maître avait sorti à son effet.

"Maître, Monseigneur Calcédoine, je vais passer aux exercices sans tarder, afin de profiter ensuite de cette belle journée." Il mit ainsi fin à toute velléité de discussion, fit quelques pas, se débarrassa de son pourpoint, et entreprit aussitôt les cinq tours de la cour, effectués à un rythme toujours croissant, prélude habituel à l'entraînement.

Une fois les tours terminés, ainsi que quelques mouvements d'échauffement supplémentaires, il s'approcha de la structure volumineuse installée à son intention ; un engin qu'il pratiquait depuis des années, car il était la clé de voûte de l'enseignement de Maître Gingomnio. De deux cercles de bois concentriques, perchés sur de hauts poteaux, pendaient de multiples clochettes attachées à de fines cordes, toutes placées à des distances et hauteurs différentes les unes des autres. Chacune émettait une note différente, et l'ensemble permettait de couvrir l'éventail des notes des airs les plus populaires du Royaume.

A l'aide d'une corde épaisse, Zephyr attacha son pied droit à un anneau accroché à une lourde planche, sous les cercles de bois. Entouré de la multitude de clochettes, il se concentra pour l'exercice, qui consistait pour l'élève à jouer un air (de préférence l'Hymne de Tamarmas ou la triste ballade du Chant du Corbeau) en les frappant avec un bâtonnet métallique. Respecter les notes et le rythme l'obligeait à plonger, se relever, se retourner et se fendre en tous sens à un rythme endiablé, voire jusqu'à plonger à terre pour atteindre certaines clochettes, placées au ras du sol et loin de son pied entravé.

Une partie de la difficulté tenait à ce qu'il fallait prendre soin, au coeur de ces mouvements frénétiques, à contourner les instruments qui ne prenaient pas part au concert.

Zephyr connaissait les mouvements par coeur et les exécutait sans sourciller, mais il lui restait quelques points à perfectionner, une note de ci de là qu'il jouait trop tardivement, prenant encore trop de temps pour se remettre en position après un plongeon, ou pour enchaîner une fente à gauche et une fente à droite.

Il se mit à l'exercice, le pratiqua trois fois avec le pied droit attaché, puis passa la corde à son pied gauche en vue de reprendre l'exercice avec des appuis différents. En se relevant, il nota du mouvement à l'entrée de la cour. Il plissa les yeux. Améthyste venait de faire son entrée, et saluait à son tour le Maître d'Armes.

Zephyr s'était demandé si le jeune homme oserait se présenter ce matin. Un des principes de base de Maître Gingomnio était qu'il interdisait son enseignement aux individus dont les agissements avaient conduit à la mort ou à l'invalidité de leur adversaire. Or même si Améthyste ne semblait pas avoir participé à l'expédition de la veille, c'est tout de même son oncle qui s'était rendu coupable des meurtres des gardes.

Améthyste s'aperçut à son tour de la présence de Zephyr, et s'approcha de l'installation aux clochettes.

Zephyr reprit immédiatement son exercice. Ses échanges avec le jeune protégé du Duc d'Opale avaient toujours été désagréables. Le jeune homme orgueilleux avait été désigné quelques mois auparavant par les Ducs pour hériter du prochain Pouvoir, un Pouvoir au faîte de sa puissance. De par la tradition, il occuperait également le trône, et ouvrirait une nouvelle dynastie. Son impatience se traduisait par une morgue bien trop visible.

"Alors, on vient chercher de nouveaux gardes ?" lança-t-il d'un ton moqueur. "Les précédents manquaient un peu d'exercice on dirait ?"

Zephyr poursuivit son exercice en l'ignorant, mais perdit sa concentration. Après deux fausses notes, ayant perdu le rythme, il s'arrêta.

Un bruit résonna au loin pendant qu'il se relevait et reprenait une posture plus digne.

Le bruit se répercuta plus loin, et plusieurs autres lui firent écho. Améthyste et Zephyr ouvrirent simultanément la bouche, sans voix. Les cloches d'alarme se mettaient à battre, quartier après quartier.

Zephyr délogea son pied de la corde qui le retenait, et courut jusqu'à l'entrée de la cour, où il rattrapa Améthyste et où se tenait déjà le Maître d'Armes.

Ce dernier avisa un garçon qui dévalait la rue en courant et l'interpella :

"Hola ! Garçon, que se passe-t-il ?"

Le garçon s'arrêta, à bout de souffle, sans doute heureux d'avoir une excuse pour reprendre sa respiration.

"C'est le Temple.... Le temple a été attaqué !" il souffla deux fois de toutes ses forces et reprit sa course.

"Encore !" murmura Zephyr, interloqué. Son regard et celui du Maître se posèrent sur le visage d'Améthyste. Mais celui-ci était tout aussi perplexe qu'eux.

Zephyr lança un regard sombre au jeune homme, enfila rapidement son pourpoint qu'il avait récupéré en chemin, et se mit à courir en reprenant en sens inverse le trajet effectué plus tôt le matin. Il entendit derrière lui le pas saccadé d'Améthyste, qui le suivait de près dans sa course.

Zephyr craignait pour la vie du Maître Intendant. Ce dernier avait-il été trop téméraire en chassant le Duc du Temple la veille ? Ferait-il l'objet d'une basse vengeance ? Qu'on ait fait sonner les cloches indiquait qu'un événement très grave s'était produit. Bise ajouta une dose supplémentaire d'inquiétude aux pensées de Zephyr :

"Et lui derrière ? Est-ce prudent de le laisser courir dans notre dos ? Est-ce qu'il n'y a pas un complot en train de se tramer ? Est-ce qu'après la mort du Maître Intendant ils ne voudront pas la nôtre ?"

Zephyr jeta un oeil en arrière sans s'arrêter de courir. Améthyste le suivait, mais lui aussi semblait inquiet. Il ne semblait pas se préoccuper spécialement de lui.

"Tu sais bien qu'ils n'ont aucune raison de s'attaquer à nous. Bientôt nous ne vaudrons plus rien. Est-ce qu'ils sont assez bêtes, le Duc et son protégé, pour s'attaquer à des proies faciles et inutiles, uniquement par morgue ? Et puis, depuis quand tue-t-on des gens, dans ce Royaume ?" se dit-il. Jusqu'à ce que la réponse lui revienne : depuis la veille.

Ayant coupé au plus court, par les escaliers abrupts d'une ruelle, ils arrivèrent sur la place des Troies Roues. Une grande esplanade, bordée de maisons majestueuses et dominée par une tour au toit conique. La tour, qui accueillait à la fois une petite troupe de la milice du quartier et des bureaux souvent empruntés par les négociants pour des tractations importantes, était surtout célèbre pour son grand balcon d'où l'on surplombait la place, avec une vue plongeante sur le dessin, au sol, des Troies Roues du Rite. C'est en effet là, sur cette place, que l'on disposait, le jour venu, les symboles aux emplacements indiqués par les sorcières, afin de déclencher l'attribution d'un nouveau Pouvoir à celui qui en occupait le centre.

Zephyr disposait au Palais de plusieurs représentations, sous forme de tableaux et de tapisseries, d'attributions de Pouvoir passées. Depuis son enfance, il était fasciné par une grande toile poussiéreuse, dont le tissu représentait l'attribution du pouvoir sur le Feu à la Reine Enfer, une tapisserie que l'on trouvait dans l'une des grandes salles trop vides du Palais, où il prenait parfois ses leçons. De nombreuses heures qui auraient dû être consacrées à la lecture de traités de mathématiques s'étaient achevées en une contemplation rêveuse des personnages de l'époque, aux habits démodés, aux postures exagérées, mais qui semblaient tous empreints de l'extase d'un moment historique.

Lorsqu'il entra sur la place, cependant, les Roues étaient pour l'essentiel masquées par les nombreuses personnes venues aux nouvelles, appelées à sortir de chez elles par les cloches, qui résonnaient toujours dans tous les quartiers alentours.

Alors qu'il ralentissait pour se frayer un passage au milieu des badauds, un cri surgit du côté opposé de la place, bientôt repris par chacun, sous forme d'exclamations apeurées, de cris de terreur ou de stupéfaction.

Dans le ciel, tous les regards tournés vers lui, un oiseaux corpulent et très sombre, au long cou terminé par une gueule imposante, aux ailes se déployant majestueusement dans des mouvements lents, passait au-dessus des têtes.

"Un Ptéromoran !" se dit Zephyr, et d'autres sur la place s'écrièrent :

"Un Ptéromoran ! Un Ptéromoran ! Les Zagarites attaquent !"

Les cris se multipliaient, et la peur s'empara des hommes et des femmes réunis sur la place. Ce fut aussitôt un chaos de courses précipitées, chacun s'efforçant de rejoindre au plus vite son quartier, ses proches, ses biens.

Indifférent aux cris, l'oiseau monstrueux vola majestueusement jusqu'à disparaître derrière les bâtisses du Palier, droit vers le Nord-Est.

Tandis que la plupart des badauds se laissaient porter par un sentiment de panique, Zephyr restait déterminé à rejoindre le Temple et à savoir ce qu'il était advenu du Maître Intendant.

Toujours suivi comme son ombre par Améthyste, il se fraya difficilement un passage jusqu'à l'autre bout de la place.

Intérieurement, il voyait encore le ptéromoran, comme s'il s'était imprimé sur sa rétine. Quelle vision inattendue ! Ces oiseaux au corps recouvert de cuir et aux ailes immenses, dont le cou de flamant rose se prolongeait d'une longue gueule pourvue de dents acérées, ne se trouvaient que sur l'Ile de Zagarth, où la population aux traditions guerrières les entretenait à des fins militaires.

Zephyr n'en avait vu jusqu'alors qu'un spécimen défraîchi, présenté par des dresseurs d'animaux lors d'une foire. Solidement attaché par des fers aux barreaux de sa grande cage, l'animal semblait assommé par sa captivité et ne réagissait même pas aux gestes téméraires des enfants et aux invectives des adultes.

La présence de cet oiseau à vocation guerrière, au coeur du Royaume de Sil, avait de quoi inquiéter. Il ne pouvait qu'accompagner des troupes zagarites, probablement aux abords de la ville. Cependant le garçon croisé à l'entrée de la cour d'entraînement avait clairement indiqué que le Temple était attaqué. Des troupes zagarites pouvaient-elles avoir déjà progressé jusqu'au sommet de la cité, sans qu'on ait rien vu venir, sans que leur approche n'ait été détectée des jours auparavant ? Si c'était vrai, un massacre devait avoir lieu en ce moment même, et Zephyr se prépara au pire.

Il ne lui restait plus que deux rues à parcourir avant d'attaquer l'allée du Temple, et il remonta le tout d'autant plus vite qu'il ne faisait plus face à des personnes paniquées s'éloignant du danger. Au contraire, il se trouva à courir à côté d'hommes de la milice qui remontaient comme lui vers le Temple, aux cris d'un chef qui les houspilla jusqu'aux marches.

Devant les colonnes se tenait un apprenti du Temple, qui les poussa, à grands cris, à contourner le bâtiment par la gauche. Ils ralentirent tous le rythme de leur course, circonspects, en arrivant dans le jardin de buissons du Pavillon des Formules. Zephyr fut soulagé de trouver le jardin empreint d'une grande agitation, mais exempt de toute trace de violence. S'il y avait des combats, ils se déroulaient loin d'ici.

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Ces visions nourrissaient ma colère, ma soif de vengeance. La répugnance que j’éprouvai pour cette guerre ne faisait que s’accentuer, mais voilà pourquoi on m’avait formé.
Ces scènes s’ajoutaient aux horreurs figurant parmi mes souvenirs les plus ténébreux. Même le plus aguerri des guerriers ne peut s’habituer à voir de telles horreurs.
Depuis le début des hostilités, la liste des pertes s’allongeait de façon exponentielle. Sur quatre mille guerriers, mille six cents restaient mobilisables à la protection de la cité. Les autres furent massacrés et torturés.
La vallée de Durabord surnommée, vallée des morts, justifiait en tous points sa réputation. La malédiction sur ce territoire prenait la forme de nos peurs et nous confinait derrière les murs de la cité. La moindre intrusion dans ce monde s’avérait coûteuse. Que ce soient, les prédateurs, les uroks, les gorators, la nature vivante ou l’inconnu. Tout n’était que mort et chaos.

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Plus tard dans la soirée, la pluie torrentielle cessa et le ciel se dégagea. Seuls les éclairs au loin perçaient le calme sur la vallée de la mort. t. Moi, je quittai les lieux avec un certain soulagement. Cependant, quelque chose me préoccupait et je savais qu’à la longue, elle pouvait jouer en ma défaveur lors de prochain combat. Mais où es-tu Adragor ?
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« Au retour j’ai dû livrer un combat avec quelque individu de mon ancienne meute, j’imagine que ton odeur leur déplaise »
« Ce soir tu avais été présent, les choses ... ben, j'hésitai à dire ce que je pensais vraiment et me rétractai ... elles auraient terminé de la même façon. »
« N’oublie pas que tes émotions transparaissent dans tes yeux, alors quoi, ne m’épargne pas, je suis assez grand pour accepter tes remontrances »
« Oublie ça Adragor, je suis content que tu sois revenu. Allez, viens. allons voir Kosalky. »
Je savais que Melkior viendrait me chercher si la situation s’envenimait aux portes. Je laissai derrière moi des hommes brisés devant une rivière de sang et je traînais avec moi de nouveaux souvenirs que j’aimerais oublier.
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